Chapitre 33 - Ishkals et uppercuts

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— Bonjour madame. Veuillez m'excuser. Puis-je vous poser une question ?

Lise se retourna sur un joli brin de fille blottie derrière un magnifique sourire. La vieille dame s'exprima avec un néerlandais emballé dans l'accent régional.

— Mademoiselle… excusez-moi, je ne parles pas le français.

Christine relia le pouce, l'index et le majeur de sa main droite, bascula son esprit en mode alpha et son esprit bondit tel un torrent de boue noire sur l'esprit celui de sa cible.

La jeune femme se retrouva aux commandes d'un dirigeable Zeppelin survolant un paysage de canaux, de haies et de clochers. Au loin scintillait le rivage d'une mer et sur les frontière terrestres éclataient des flash.
Elle survolait le tharazil de Lise.
Un esprit qui a connu la Belle Époque comme une rumeur dorée, la Première Guerre mondiale comme une balafre, l’Entre-deux-guerres comme une respiration fragile, la Seconde comme une répétition plus sombre. Son monde mental était stratifié comme les pavés mouillés du Markt où chaque carillon du Belfort van Brugge rythmait sa vie.

Le Zeppelin transportait d'énormes cuves dont elle ouvrit les vannes. Un flot de boue noire et gluante s'en déversa, inondant le paysage.
Pour Lise, réfléchir devint soudainement impossible. Ses idées s'entrochoquèrent, lui donnant un léger vertige. Elle vascilla.

Christine la retint par le bras et s'enquit faussement de son état.

— Madame ? Vous allez bien ?

Doutrelepont et Dutilleul arrivèrent à cet instant. Dans les choux, Lise fut happée par l'ombre du colosse. Elle tomba dans les bras de Christine en bégayant en néerlandais… pas évident.

— Qui… qui êtes-vous ? Où suis-je ?

Toujours à l'oeuvre dans son esprit, Christine capta chez Lise la peur primitive de la violence masculine. Elle intensifia la sensation d’étouffement. La cage thoracique de la vieille dame sembla se contracter. L’air s'épaissit. Elle voudrait crier, mais son système nerveux bascule en sidération.

Pierre la souleva et le trio entra dans le musée. Vincent pris les clés sur la porte et balaya le secteur d'un regard circulaire. Personne. Il verouilla derrière lui.

Ils se trouvaint dans le petit hall du musée. Doutrelepont déposa Lise sur une chaise. Christine se pencha sur elle et posa trois doigt sur le côté de son visage, créant un pont tactile psychosensoriel. Elle solidifia son emprise sur Lise dont le tharazil achevait de se transformer en un marécage putride empli d'horreurs tapies dans les ombres.

Du fond du hall, une voix grave surgit de la loge du veilleur de nuit :
— Lisette, c'est toi ? fit la vois en néerlandais.
Vincent en retrait, Christine vint se placer derrière Pierre dont le corps massif occupait l'espace comme un mur. Remco, l'époux de Lise, surgit de sa loge. Il vit Pierre.
— Mais… qui ?…

Christine pongea dans son esprit à la vitesse d'un météore.
Elle pris les traits d'une femme laide et squelettique. Vêtue de haillons, la chose taînait un balais immense et rêche. Devant elle, une petite construction bancale, une cabane constituée de caisses en carton assemblées avec de la ficelle et des attaches parisiennes : la défense de Remco. Simple. Enfantine. Un crétin. D'un coup de balais, elle détruisit l'assemblage et plongea dans tharazil.
Elle se retrouva dans une petite maison d'ouvrier avec des photos aux murs, un coucou et un vieux poële. A se finguer.

Elle cibla immédiatement sa peur dominante : vieillir inutilement, ne plus être capable de protéger. Elle lui injecta une vision fugace : il se vit au sol. Impuissant. Ridicule.

Une seconde d’hésitation. Pierre en profita pour avancer et lui balancer un coup dans l’estomac. Remco tomba, neutralisé. Offensif. Direct. Brut.

Christine se pencha sur l'homme, palpa ses hanches pour découvrir un trousseau de clés dont elle s'empara. Elle était toute excitée. Cette vie d'adrénaline compensait son errance. Ne valait-il pas mieux vivre peu mais fort plutôt que long mais insipide ?

Le trio avanca sans hésitation. Le repérage par Vincent, réalisé quelques jours auparavant lors d'une visite touristique, leur donnait la connaissance parfaite des lieux.

Direction la collection des Instruments Insolites, premier étage. Ils empruntèrent l'étroit escalier de bois précieux. Les gémissements des marches sous leurs poids avertirent le résident d'une anomalie.

Hendirck, qui achevait sa toilette, boutonna son col de chemise et ajusta sa cravate. Il alla jusqu'à la porte de son appartement, l'ouvrit sur le palier et se pencha sur la rembarde et cria, toujours dans le vocable savoureux des Pays-Bas.
— Remco, est-ce toi qui provoques ce tumulte ?
Pas de réponse. Un étage plus bas, le trio de cambrioleurs s'était figé.
— Mais qu'est-ce que cela signifie ? murmura Hendrick en empruntant l'escalier.

Christine chercha et trouva sa trace psychique. A l'instar des deux victimes précédentes, elle fondit sur l'esprit de sa cible. Le bouclier mental de Hendrick ressemblait à une pallisade massive faites de troncs solides mais partiellement moisis. Christine l'attaqua à grand coup de poings. D'énormes masses noires et velues. Dans l'esprit de Hendrick, elle était le King Kong de Delos W. lovelace qui s'attaquait au village des Iwi sur Skull Island. Sacré Hendrick. Derrière ses allures de dandi se cachait un amateur de Weird Tales.
Ishak partiel, dit-elle en zha à Pierre. Je passe mais il sera plus difficile à maitriser.

Elle arriva à se glisser dans tharazil en fracassant une partie de la palissade. Elle fut acceuillie par une pluie de flèches et de lances que les farouches Iwi lui expédiaient. Hendrick ne paniquait pas. Une détermination ancienne, quasi primitive, le dominait. Mais trop tard, elle avait perçé sa défense. Elle choisit une autre voie que la force rbute : ishkal Écho Phobique ciblé. En une fraction de seconde, elle parcouru le tharazil de Hendrick, cherchant une peur profonde. Elle trouva une faille exploitable : la perte, la disparition de son œuvre, la fin de sa lignée.

Hendrick fut frappé par l'idée de perdre les trésors de la famille Van der Maele. Il suspendit sa marche, ferma les yeux et amena une main à son front. S'il tournait le coin de l'escalier, il les verraient. Christine amplifia l'angoisse. Ses instruments furent perdus à tout jamais, il n'avait plus rien. Mais Hendrick résistait. Son esprit structuré était dense, puissant, et son ishak, sa palissade, se reconstruisait déjà.

Il reprit sa marche et les vit. Il stopa net.
— Qui êtes-vous ? Vous ne pouvez pas... Remco ?

Pierre bondit sur lui et lanca son poing à la vitesse d'un avion de chasse. Black-out pour Hendrick. Il s'effondra lourdement.
— Merde ! souffla Vincent.

Il poussa Christine et s'accroupi près de l'homme. Deux doigts sur la carotide, il trouva son pouls.

— Chef, on avait dit pas de traces physiques !

— Oh ça va, je l'ai à peine touché.
Vincent lui indiqua de la main la mâchoire déboitée du propriétaire des lieux. Il ramassa une dent ensanglantée et la tendit à Doutrelepont, sans un mot. Ce dernier haussa les épaules.

— C'est fait, c'est fait ! On avance ! ordonna le Fagnard.
Vincent pris le temps de placer le vieil homme en position latérale de sécurité.
— Qu'est-ce tu fais ?
— Je nous donne une chance de ne pas être recherché par la gendarmerie.
— Mais qu'est-ce que tu racontes ? pouffa l'autre…
— Chef, si ce type meurt d'étouffement, c'est un crime. J'ai pas besoin de te faire un dessin.
— C'était plus marrant pendant la guerre, grommela le Fagnard en tournant les talons.

Ils se remirent en marche et débouchèrent dans la vaste pièce qui contenait les Instruments Insolites. L'endroit était cerné des hautes vitrines remplies d'objets divers et variés. Vincent se dirigea vers l'une d'entre-elles.
— Le voilà.
Le diapason reposait dans son écrin. L'objet, vieux de quatre cents ans, aurait pû avoir été fabriqué la veille tellement il respirait la nouveauté. La lumière matinale ricochait sur le métal étrange, lui procurant de troublants reflets. Le tissu de l'écrin avait certainement été remplacé et le choix d'une teinte gris clair faisait ressortir le bleu profond, preque noir, du diapason.

— Les clés, fit abruptement Vincent en direction de Christine.
Elle dégaina le trousseau qu'elle remis sagement à l'instituteur. Instinctivement, elle tourna le regard vers Doutrelepont. Il la fixait d'un air dédaigneux. Comme un loup mâle alpha étonné qu'une de ses femelles obéisse à un rival.
J'en peux rien, gémit-elle en zha. J'ai été élevée pour obéir.
Il croisa les bras en grognant et regarda Dutilleul. Les clés tintinabullaient en entrant et sortant de la serrure dans un petit ballet mesuré. Puis le meuble réagit. Déclic. Lentement, il fit pivoter la porte vitrée. Il ferma la boîte, la tendit à Doutrelpont, refema et verouilla la porte vitrée.

Ils se toisèrent sans un mot. Leurs regards descendirent sur l'écrin de bois sombre. Christine sourit à pleine dents.
— On l'a fait ! souffla-t-elle dans un murmure.
Dutilleul acquiesca dans un frisson.

Soudain, dans le silence complet des lieux, ils entendirent très distinctement le bruit caractéristique d'une clé qui déverouille la porte du rez-de-chaussée. Douche froide. Quelqu'un entrait dans le musée. On allait découvrir la vieille prostrée sur sa chaise, le gardien étallé au sol. Ils avaient quelques secondes devant eux avant que tout ne se barre en couille.

Pierre fut le plus rapide. Il poussa le coffret dans les bras de Vincent et bondit hors de la pièce. Il dévala l'escalier en moins de deux secondes et se figea devant l'intru.

Laurens. Le gardien du jour était en avance sur ses habitudes.

Il avait passé une mauvaise nuit à tourner et retourner dans son lit, façon roulette de dynamo. Au levé, il était aussi froissé que ses draps. Son épouse lui avait glissé un reproche avant de reprendre ses ronflements de locomotive.

De fort mauvais poil, Laurens s'était habillé sans changer de sous-vêtements, puant la sueur nocturne. Il s'était enfilé un café noir puis quitté sa demeure. Sa montre affichait 7h55, une heure d'avance. Tant mieux, il aurait le temps de causer avec Remco. Et comme tous les matins, Laurens entama les dix minutes de marche qui le séparait du musée.

Lise inerte sur sa chaise, Remco étendu au sol et ce démon noir, ce colosse hirsute que l'escalier venait d'expulser. Après la mauvaise nuit, le matin apportait son lot de problèmes. A croire que la fatalité avait décidé de l'emmerder jusqu'au bout.

Laurens eut un réflexe qui l'étonna lui-même. Il dégaina son Browning GP35 et se plaça en position de tire, menaçant le géant.
— Ne bougez pas ! Les mains en l'air ! cria-t-il en néerlandais.

L'autre eut un rictus. La dernière fois où il fut menacé de la sorte remontait à plus de vingt ans, dans la Fagne, au pays. Mais ils étaient plusieurs, et des soldats allemands, et pointant leurs Sturmgewehr 44… et leurs squelettes reposaient dans une haie fagnarde.

Christine s'était arrêté dans l'escalier. Masquée par Doutrelepont, elle glissa un coup d'oeil, cibla Laurens et fondit dans son esprit. Son ishak était un mur de pierre. Une muraille sans fin. Où qu’elle posât les yeux, le mur s’imposa, massif, indiscutable.
Merde ! Ishak baissé. Je ne peux rien faire ! dit-elle en zha, frustrée.

Fixant le gardien, Pierre avait pris sa décision. Une balle de 9 mm Parabellum tirée à cette distance le tuerait instantanément. Il devait utiliser ses pouvoirs. Il pris une longue inspiration.
— J'ai dit les mains en l'air ! Et à genoux ! Insista Laurens, dont la sueur âcre de l'instant s'ajoutait à la sueur nocturne.

Doutrelepont comprenait à demi-mot les éructations du flamand. De toute façon, pas besoin d'être très malin pour piger. Il leva les mains, lentement. D'un geste rapide, Laurens se passa la main sur le front.
— C'est bien...Reculez.

Le Fagnard focalisa son esprit sur le Browning et leva le menton d'un geste vif de la tête. Le pistolet se dressa brusquement, échappa des mains de Laurens, et vint lui écraser le nez. Le sang jaillit. Sous l'impact, sa tête bascula en arrière.

Doutrelepont bondit. Un crochet du gauche au foie, un uppercut du droit. Laurens aux fraises. Il ramassa le flingue, le soupesa et vérifia le chargeur. Christine et Vincent arrivèrent.
— Bon sang de bon sang ! Regardez-moi ce fiasco ! chouina le petit français.
— Tu t'attendais à quoi, champion ?… T'as toujours le diapason ?
Vincent reserra le coffret contre sa poitrine.
— Oui… oui, mais…
— Poupée, le coupa-t-il, tu oblltère et on se casse ! Je monte récupérer le vieux. Dutilleul, tu l'aide.

Le Fagnard coinca le Browning dans son dos et grimpa à l'étage. Dutilleul restait pantois, ne comprenant pas ce qui se passait. Christine avait choppé Remco sous les aiselles et tentait de l'approcher de la chaise de Lise.
— Un petit coup de main ne serait pas de refus, mec.
Dutilleul quitta sa torpeur et déposa le précieux coffret.
— Que… que faites-vous ?
— Les jambes… chope les jambes.
Dutilleul souleva les jambes de Remco et suivit le mouvement de Christine. Ils l'adossèrent à la chaise de Lise.
— A l'autre. Vite !

Ils firent de même avec Laurens. Le Fagnard arriva avec le vieux Hendrick et sa machoire déglinguée. Il le déposa près des autres de manière à ce que les quatre têtes se touchent. Christine s'accroupis devant les corps avachis et posa ses doigts sur les crânes.

Elle ferma les yeux un instant puis les ouvrit. Son regard avait changé. Sa profondeur amplifiée, Sa portée passait au-delà de la matière, plongeant dans les esprits de ses victimes. Elle repéra, chez chacun, la même trace : leurs silhouettes, l’irruption. Le souvenir n’était pas encore descendu vers les profondeurs de yulmeren. Il n’était qu’une esquisse en train de sécher.

Elle retira le point d’ancrage comme on interrompt une phrase avant le point final. Les événements perdirent leur densité, leur continuité se brisa, se vida de sa chronologie, puis se dissipa dans la surface mouvante du tharazil. Chez les quatre à la fois, elle harmonisa l’effacement pour qu’aucun décalage ne subsiste entre eux.

Elle retira ses mains, se releva tout sourire.

— Et voilà. Nous n'avons jamais existé.

Incapable de prendre le volant, Vincent refila les clefs à Doutrelepont qui, détestant conduire, les tendis à Christine. Elle pris le volant avec une légèreté presqu'enfantine. Tout en sifflant, elle les extirpa du maillage labyrinthique des rues brugeoises et ils rejoignirent, pépères, l'autoroute en direction de Bruxelles.

A côté d'elle, Vincent ne pouvait contenir ses tremblements. Il fumait clope sur clope.
— Je ne veux plus jamais revivre cela ! Manipuler l'esprit d'une vieille dame et de son vieux mari gardien de nuit, c'est pas dans mes valeurs, mais j'étais d'accord. Par contre, fracasser la tête de deux hommes parce qu'ils résistent un peu. Non ! Y'avait pas besoin.

Coincé sur la banquette arrière, sans rien écouter des élucubrations du petit français, le Fagnard ouvrit la boîte de bois sombre et en extirpa le fameux objet.

— Et tu dis que ce truc en métal va me libérer ?

Vincent tourna la tête et s'étouffa presque à la vue du diapason tiré de son écrin.

— Khof, khof... Mais... putain, chef ! Il jeta sa clope par la fenêtre entre'ouverte et tourna les épaules vers Doutrelepont. C'est un truc dangereux… à manipuler avec précaution.

Doutrelepont soupesa l'instrument et l'observa avec attention. Froid, plus lourd qu'attendu pour un objet de ce gabarit, c'était sa forme bifide, évoquant une langue serpentine, qui intrigua Pierre. Il l'approcha de la fenêtre pour chercher une meilleure lumière. Le métal gris sombre envoya des reflets bleutés suivant l’angle de la lumière et sa surface, non polie, ni oxydée, présentait de fins sillons gravés, réguliers et orientés en spirale.

Dutilleul inspira un grand coup par le nez et continua d'une voix tendue mais calme.

— Chef ! S'il-vous-plaît, remettez-le dans la boîte.

Le colosse sourit souvagement.

— T'as peur de quoi ? De ça ?

Il frappa l'objet contre le coffre. D'instinct, Dutilleul se couvrit les oreilles du plats des mains. Il ne se passa rien. Pas un son, pas le début de l'idée d'un changement dans l'air. Rien.

Le Fagnard ouvrit de grand yeux et fit une moue faussement étonnée.
— Tu vois… y se passe rien. Puis sur un ton beaucoup plus grave : Bordel ! Ce truc ne devait pas nous libérer ?!

Vincent fut pris de court.

— Mais oui, je t'assure, chef. Ce truc va nous libérer, c'est promis.

Pierre jeta l'objet sans ménagement dans la boîte, ferma le couvercle et le jetta dans les bras du français.

— T'as intérêt ! grogna-t-il en le foudroyant du regard.

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