29 - A droite, toujours à droite
— Mon amour, je vais où ?
La Renault 4 filait à du soixante à l'heure sur l'autostrade. En 1965, les autoroutes n'étaient pas nombreuses dans le pays. Et il n'existait pas de limites de vitesse, et pas besoin de permis de conduire d'ailleurs. En revanche, le proverbial crachin d'automne plongeait le plat pays dans une brume grisâtre.
Dans la voiture, l'air était saturé de sudation, les vitres opaques de buée et la fumée des clopes que pompaient les deux hommes donnaient un air d'aquarium mal entretenu à leur bahut.
La hesbignonne, la grande artère belge, droite comme une canne à pêche entre Bruxelle et Ostende, avait été inaugurée quelques mois plus tôt. Constituée de milliers de dalles en béton, le passage sur le joint liant deux dalles produisait un toudoum-toudoum caractéristique. Circuler sur cette rectitude s'apparentait à l'environnement sonore du chemin de fer, les passagers en moins.
Ils roulaient depuis deux heures dans le tap-cul, baignant dans la torpeur produite par ces petites bagnoles de fer blanc.
— Prends la prochaine sortie, ordonna soudainement Doutrelepont. J'ai besoin d'air.
Vaguement soulagée de quitter l'horizon innaccessible, Christine emprunta la sortie 20 Ternat. Un virage serré, nationale 285.
— Et maintenant ?
— Je m'en fous… a droite !
Première sans clignoteur, la Renault passa sous l'autoroute. Plein nord. Le plat pays.
— On va où ? insista la blonde.
— Et si on prenanit un hotêl, suggéra Dutilleul.
— On n'a pas les moyens de se payer des truc de luxe.
— Quoi, vous avez pas des petits hotels sympas en Belgique ?
— J'en connais du côté de Verviers mais chez les flamands, je connais rien. D'ailleurs, si on continue à rouler sans but, on va se perdre.
— Pas d'hôtel, on s'incruste chez l'habitant, trancha le Fagnard.
Dix heures du mat. La pluie froide d'octobre - celle qui te trempe les habits jusqu'au caleçon - que les petits essuies-glaces de la Renault 4 repoussent avec abnégation, s'est invité dans cette matinée déjà glauque. Après six kilomètres, une petite agglomération. Maisons basses d'un étage, toits rouge pentus, le classique flamand. Nouveau carrefour.
— A droite toute !
La nationale 9. Les maisons s'gglutinaient sous la pluie drue.
— On doit trouver une baraque isolée. Quitte la nationale dès que tu peux. Et à droite, toujours à droite.
Ils traversèrent la bourgade puis empruntèrent Petrus Ascanustraat, direction sud. Après avoir franchit la double voie viscinale, la petite route étroite s'enfonçait à nouveau dans le plat pays. Quelques rares maisons centurées de haies jalonnaient leur périgrination. Soudain, Doutrelpont entrevit une villa cossue sur sa droite, à l'écart.
— Là !... Le pavillon.
Christine poussa sur les freins.
— Où ça ?
— Là, entre les arbres.
— Ok et j'y arrive comment ?
— Fais demi-tour et prend la rue qu'on vient de croiser.
La jeune femme effectua la manoeuvre et il arrivèrent devant une longue allée au bout de laquelle dormait une maison basse, toit plat. Seule. Au-dessus de la boîte aux lettres, une plaque en bronze indiquait "Familie Verhaagen-Josten".
— Voici notre foyer pour les quelques jours à venir, ricana le Fagnard.
Madame Verhaagen, épouse d'un comptable d'entreprise, fut surprise par la jeune blonde qui lui souriait, le paletot rabatut sur la tête pour s'abriter de l'averse. Frêle et toute mince, elle ne payait pas de mine mais derrière elle se tenaient un géant renfrogné et un petit fonctionnaire grelottant.
Elle s'adressa au trio dans un néérlandais à l'accent bruxellois :
— Madame, messieurs, que puis-je pour vous ?
Christine se fendit d'un grand sourire, plongea et neutralisa son esprit en une fraction de secondes. Le trio pénétra dans la demeure sans aucune résistance. Christine tira l'épouse Verhaagen par le bras. Celle-ci suivit docilement, toute volonté anihilée par l'ishkal préféré de Christine. Celui qui réduisait ses victimes à l'état de légume.
Ils se trouvaient dans un long verstibule perpendiculaire à l'entrée. Christine ordonna mentalement "le salon". Madame Verghaagen se tourna vers la gauche et ils débouchèrent dans un vaste salon d'une vingtaine de mètres carrés.
En cette fin de matinée pluvieuse du mercredi 20 octobre, madame Verhaagen était seule. Comme toutes les épouses bourgeoises modèles des années 60 qui restent à la maison pour "faire le ménage" et "s'occuper des gosses".
La pièce vaste, lumineuse, feu ouvert donnant sur une petite salle à manger, baies vitrées vers une terrasse et un très grand jardin. Un bahut présentait des souvenirs de voyages et de cadres photos : un père aimant, une mère au foyer attentive et prévenante, deux bambins désormais pré-adolescents.
Au centre, un ensemble sofa et fauteuils en cuir reposait sur d'épais tapis persans, encadrés par de jolies tables d'appoint supportant des lampes abat-jours. Les murs retenaient quelques tableaux d'artistes contemporains et deux bibliothèques achalandées. Enfin, l'arrière de la maison était une suite ininterrompues de baies vitrées. Vingt mètres de double vitrage invitant presque les grands arbres du jardin à prendre une tasse de thé en compagnie de quelques plantes en pot savament réparties dans le mobilier.
Christine poussa la femme dans l'un des deux fauteuil moelleux encadrant le feu ouvert où brûlait une bûche. Pierre s'affalla dans le grand sofa, ruinant les élégants coussins de ses fringues dégeulasses. Il jeta un oeil circulaire. Des couleurs pastels, des meubles en bois précieux, des tableaux de maîtres, un plafond haut. Le luxe cossu de l'après guerre. Cette baraque n'avait pas vingt ans.
— Et ben dis-donc, on a gagné le gros-lot ! s'esclaffa Doutrelepont.
— T'as pensé au mari ? Et t'as vu les photos ?… y'a des gamins…
— Tracasse, poupée, je m'occupe de tout. Un mot un geste, Pierrot fait le reste, clama-t-il en boutade.
Visiblement mal à l'aise, Vincent tournait en rond à l'entrée du salon. C'était la première fois qu'il braquait un domicile et il n'aimait pas ça. Mais alors pas du tout. D'abord, il devait s'assurer qu'ils étaient seuls. Le salon présentait une unique porte. Une grande chambre, sans doute celle de monsieur et madame, et une la salle de bain privée.
Il ressortit, traversa le salon en diagonale, passa à côté du feu ouvert et longea le mur de baies vitrées. La salle à manger. Grande table en bois clair, six chaises. Une cuisine moderne avec des appareils ménagers dernier cri : une bouilloire électrique et un lave-vaisselle. Enfin, en point de mire, coincé contre une baie vitrée, un petit coin lecture : une table basse, deux chaises de salon modernes, quelques journaux et revues, un cendrier, un ensemble de pipes. Le coin de monsieur.
A côté une porte donnait sur une pièce grande comme le salon, plafond haut, baies vitrées. Un piano, à queue, un bureau, un secrétaire, encore des livres, des jeux de société. Les Verhaagen ne se refusaient rien. Il traversa. Au fond deux portes en coin. Une chambre à coucher : maison de poupée, petit bureau, draps roses, la chambre d'une fille. L'autre porte donne sur le vestibule de l'entrée. Il a presque fait le tour. Une deuxième chambre, soldats de plomb, petites voitures en fer blanc, la chambre du gamin. La salle de bain des enfants et c'est marre.
Pas d'escaliers, pas de surprises. Vincent se calmait. Il visualisait et cadenassait les lieux, maîtrisant mentalement la situation. Il traversa la cuisine. Le lieu lui rappellait vaguement la cuisine de sa tante Nelly. Une casserole cuisait une soupe à feu doux. Distillant les parfums chaleureux des maisons bien tenues.
Il rejoignit le coin de monsieur et s'affala dans une chaise. Il déposa le coffret du diapason et sa malette de prof en cuir, en extirpa les deux carnets de son aïeul, un gros cahier de notes et son plumier, qui ne le quittait jamais.
— C'est bon pour toi ? cria Doutrelepont depuis le salon que l'on devinait à l'autre bout de la baie.
— Mm… On va dire ça, répondit Vincent sans conviction.
— Hein ?… qu'est-ce que t'as dit ? Parle plus fort.
— Je dis que c'est parfait !
Pierre se retourna sur Christine.
— Drôle de type, non ?
— Un intellectuel, répondit-elle avec une moue. (Elle observait les lieux, la hauteur de plafond :) Une putain de barraque !
L'autre fit comme elle, laissant son regard vagabonder sur le luxe discret des lieux.
— Ouais… une putaine de barraque, confirma-t-il pour lui-même.
Pierre et Christine partageaient le même dégoût des bourgeois. Ils les haïssaient et les enviaient. Tous deux auraient voulu vivre dans ce petit confort, cette nonchalence ordonnée mais la vie ne leur avait pas fait ce cadeau.
Pour Christine, ç'aurait été le bonheur de la machine à lessiver. Un objet révolutionnaire. Fini la grosse manne en osier, grinçante de linge sale, lourde comme une brouette de parpaings, qu'il faut emmener à bout de bras jusqu'au lavoir de pierre froide. Pomper une eau glaciale, y plonger son linge, le soulever, le tordre, savonner, brosser, battre et rincer. Recommencer l'opération pour chaque pièce de linge.
Les mains qui rougissent, les doigts qui s'engourdissent, mais pas le temps de se plaindre. C'est comme ça. Autour, les voix des femmes. le prix du beurre, les devoirs des enfants, un mari rentré tard. Puis retour à la maison. La poche du tablier remplie de pinces à linge, étendre le linge sur les cordes. Dans le jardin quand on a de la chance, dans le garage ou au grenier quand on est fauché, comme Christine.
Pour Pierre, c'était moins pragmatique. Le bourgeois représente la preuve vivante, matérielle, mesurable, de ce qu'il n'a jamais reçu : une enfance sans violence, des règles stables et surtout, une ascension sans passer par la destruction. Cette maison, ce foyer chaleureux, l'humilie.
Le bourgeois pense s'élever par le mérite, lui a grandit dans un monde où seule la force fait loi. Il déteste leur naïveté et hait leur morale à deux balles. Mais il rêve d'un canapé moelleux et aimerait se réfugier derrière leurs lois.
La bourgeoisie a des règles, des assurances, des héritages. Lui n’a connu que l’imprévu et la brutalité. Ce qu’il envie en secret, c'est moins le confort que la stabilité et pouvoir anticiper demain.
Pierre Doutrelepont naquit dans les neiges de 1924 à l'est de la Belgique, près de Sourbrodt, sur le haut plateau des Hautes-Fagnes. Ses parents y menaient une existence à la dure, rythmée par le froid, la boue et le travail sans répit. Le père, ouvrier forestier, employé aux coupes et aux tourbières, battait la mère et ses rejetons : un fils aîné, une fille déjà grande, deux garçons plus jeunes, et enfin une petite dernière, chétive et malade.
La vie dans la Fagne repoussait la douceur. L’isolement, la pauvreté et la fatigue constante aiguisaient les corps et les esprits comme des pierres de silex : âpres et tranchantes. Très tôt, Pierre révéla un tempérament sombre et hostile. Il éprouvat un plaisir à contraindre, à faire plier les autres, par la parole ou par des gestes cruels. Barthélémy, l'aîné, n’était ni un modèle ni un rempart. C'était plutôt l'inverse. Il faisait de Pierre sa cible privilégiée, sa "croûte de merde" comme il surnommait affectueusement. Il l’endurcissant à coups d’humiliations et d’épreuves quotidiennes. Inévitablement, ce que Pierre subissait, il le reportait ensuite sur ses cadets, perpétuant une violence domestique ordinaire.
Le père, homme violent, usé par le travail et peu enclin aux explications, réglait les conflits à sa manière : gifles, coups de poings, ceinture et manche de pelle. Les corrections étaient sévères, expéditives et rouges. Dans ce foyer, la douleur était à l'aune des Hautes-Fagnes, froide et profonde.
— J'ai faim. Vas me chercher un truc à bouffer, poupée.
En bonne fille, Christine se rendit dans la cuisine en passant près du coin où Vincent étudiait le diapason. Elle souleva le couvercle de la marmite qui bouillotait sur la cuisinière au gaz et huma les effluves.
— Du waterzooï, dit-elle par devers-elle. C'est que monsieur est gâté, dites-donc... Et ben non ! Pas aujourd'hui, mon pèpère. Parce qu'aujourd'hui, c'est nous qui allons manger la bouffe de bobonne.
Elle se tourna vers Dutilleul, plongé dans l'étude de ses notes.
— T'en veux ?
— Hmm...
Il ne leva pas la tête.
— Dutilleul, tu veux bouffer au pas ? insista-t-elle.
Il releva la tête et lui sourit.
— Heu, non merci, je dois étuier le diapason.
Il lui avait répondu avec un sourire désarmant. Décidément, si elle n'avait pas été avec Pierre… Elle ouvrit les portes des placards et trouva des bols. Elle en servit deux.
Doutrelepont s'enfila trois bols coup sur coup, vidant presque toute la marmite. Chaque fois qu'il utilisait ses pouvoirs bridés, toute son énergie foutait le camp, il était crevé et affamé. Le ventre plein, il ferma les yeux et se mit à roupiller.
Dutilleul hélà Christine. Il lui expliqua que, d'après les notes de son aïeul, pour fonctionner le diapason devait être rechargé en thra. Elle ne savait pas faire ça. Son clan ne lui avait jamais appris d'ishkal approprié à l'exercice. Pas de panique, le procédé était soigneusement décrit dans les carnets ; il lui fallait simplement quelques heures pour vérifier le processus. Mais voilà, des trois, elle était la seule ayant un accès libre et complet à ses pouvoirs. Il lui certifia que c'était sans danger, mais potentiellement repérable par les tonahuacs, par le Centre, à Rome.
— Je risque quelque chose ?
Dutilleul pris le temps de répondre, les yeux posés sur l'objet qui brillait faiblement dans son écrin.
— Je ne sais pas très bien, avoua-t-il. Mais pour moi, recharger en thra un objet tonahuac ne constitue pas un déli. On ne fait rien de mal.
Christine eut une moue dubitative. Elle appuya le menton sur sa main.
— Non, mais c'est quand même dans le but de vous libérer d'une sanction. Donc y'a du danger.
Il opina du chef. Elle voyait clair.
— Donc, tu ne vas pas… commença-t-il.
— T'es malade ?! Tu crois que je vais foutre ma vie en l'air pour deux guignols ? Vous avez déconné, assumez les gars ! Moi j'ai rien à me reprocher. Alors oui, je fous parfois ces m'sieur-dames dans la merde avec mes pouvoirs, mais c'est pas méchant. Je le sais bien. Il suffit que je m'éloigne et que le temps passe pour que la Terre Noire disparaisse de leur esprit. Y'a juste que mon ishkal Amnésie qui dure plus longtemps. Donc tu vois... j'ai rien à me reprocher. C'est pas comme l'autre assassin qui roupille dans le divan ou toi, qui manipule les petits garçons.
Vincent se redressa, stupéfié. Offusqué.
— Quoi !… Mais je… non… ce n'est pas… il s'arrêta et observa Christine d'un air circonspect… Comment le sais-tu ?
Elle s'avança et lui carressa le menton. Sa barbe de trois jours crissa sous les ongles.
— A ton avis ? Tu crois qu'on ne fait que baiser avec tonton ?
Elle l'embrassa du bout des lèvres. Un frisson l'envahit.
Puis elle posa le regard sur les notes. Attrapa un carnet qu'elle se mit à feuilleter. Lascive. Il posa un nouveau regard sur la fille. Ses lèvres pleines, rouges, ses yeux de biche maquillés outrageusement, sa chevelure dorée retenue par ce fichu aux allures de pirate. Son regard glissa sur la poitrine ronde, pleine de vie.
Rien n'échappait à Christine. Elle connaissait parfaitement les effets de ses courbes sur les mâles et elle avait appris à en jouer, à utliser ce pouvoir hypnotique.
Elle abatit le carnet qui claqua sur la petite table. Dutilleul sursauta, elle venait de rompre le charme.
— Bien sûr que je vais le faire, pignouf ! J'en ai marre de partager ma vie avec un râleur. Quand il aura retrouvé sa grandeur, nous aurons la belle vie. On piquera une caisse et on ira plein sud, au soleil. On aura tout ce qu'on veut et pas besoin de pognon. Et tout ça grâce à nos pouvoirs.
Le petit français buvait ses paroles. Il n'avait jamais envisagé l'usage de ses pouvoirs à de telles fins. C'était hautement immoral et antisocial mais bougrement malin.
— Tu as pensé au Centre ? Ils surveillent nos moindres faits et gestes. Si vous utilisez vos ishkals trop souvent de façon illucite, ça leur mettra la puce à l'oreille.
— Ouais, Pierre me le dit assez souvant (elle jouait avec un carnet le tournant dans ses mains), mais c'est un risque que nous prendrons… Comme Bonnie et Clyde.
Elle sourit. Mais c'était un sourire triste, désabusé. Au fond, elle voyait bien que c'était une fuite en avant. Et elle avait choisi ce vivre ainsi, au jour le jour.
Elle aimait Doutrelepont d'un amour sincère. Alors oui, c'était une brute violente mais elle avait vu le petit garçon des Fagnes au fond de ses yeux ; un gamin paumé élevé dans la violence.
Et elle, enfant du houblon, petite-fille et fille d'alcooliques notoires. Son cul sur la pente. Née pour sombrer ; elle le savait.
Malgré tout, elle était convaincue que leur avenir n'était pas tracé et qu'elle avait le pouvoir changer les choses.
Vincent rompu l'instant.
— Bon, j'ai besoin de me rafraîchir. Je prends la salle de bain des parents. Ne touche à rien, s'il-te-plaît.
Christine acquiesca.

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