36 - Le cas de conscience

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Vers 23 heures, Dutilleul avisa les enfants Veehaagen.

Inconscients, pâles, frigorifiés, crispés dans une grimace d'effroi, ils n'en menaient pas large. Il s'en ouvrit au couple qui venait de s'affaler dans le sofa en face. Tout ce qu'il eut en retour, ce fut le rire alcoolisé de Gohy alors que l'autre commençait déjà à la peloter.
Il ne tirerait plus rien de ces deux-là ce soir.

De guerre las, Vincent monta à l'étage à la recherche de couvertures.
Quelques minutes plus tard, la famille Vehaagen étaient emitoufflés dans de confortables plaids, la tête posée sur des coussins. Derrière, les grognements lascifs du couple en rut.
L'instituteurs invoquait deux effets à travers ces pièces de tissus : pragmatique d'abord en réchauffant les corps et, surtout, tenter de faire reculer sa lâcheté.

Il tira un portefeuille de son veston et l'ouvrit. Ses doigts jouèrent avec l'épaisse liasse de billets de banque. Dutilleul avait pris soin de vider ses comptes avant de partir pour cette aventure belge. Il avait rassemblé quatre milles francs français, à peu près quarante mille francs belges ; de quoi se payer un trois étoiles au plat pays.

Pourtant, ce matin, sur les routes détrempées, il leur avait bien proposé l'hôtel. Mais ils n'avaient pas les moyens, lui avait répondu Christine. Il n'avait pas insisté. Son avarice le perdra, il en était sûr.

Et maintenant, il se retrouvait penaud devant ces otages. Il n'avait pas voulu cela. Il le jurait.

— Dis grand…
La voix en papier émeri de Doutrelepont le tira de ses réflexions. Il ferma le portefeuille qu'il glissa rapidement dans sa poche.

— Je sais pas si t'as remarqué, mais Christine et moi, on a des choses à faire… et les voyeurs, ça coupe mes effets. Alors si tu voulais bien dégager du salon…
Sans oser se retourner, la tête rentrée dans les épaules, Vincent opina du chef.

— Oui, bien sûr, répondit-il en toussotant. Je… je vais prendre une chambre à l'étage. Heuu… bonne nuit.
— Bonne nuit, chouchou, roucoula Christine. Et choisis une chambre éloignée, on va faire du bruit !

Le lendemain matin, frais, dispo, Vincent débarqua dans un salon méconnaissable. Une pure scène de cambriolage.

Les lieux étaient jonchés de cadavres de Cristal Alken, de plantes renversées, de chaises brisées et de bibelots cassés. Une odeur fétide s'invita, mélange de vomi, de clope, d'alcool et de fluides corporels.

Porte-fenêtre du jardin. L'air vivifiant lui explosa les poumons.
Clope. Boufée de chaleur. Frisson dans le matin gris.
Il observa le carnage depuis l'extérieur.

Trônant au milieu des décombres, le couple ronflait sur le sofa, emmitoufflé dans les couverture et les coussins qu'ils avaient piqué aux Verhaagen. Les têtes de ces derniers étaient couvertes de leurs fringues. Monsieur, le débardeur et le jeans de Christine ; madame, ceux, répugnants, de Doutrelepont. Et les enfants… leur linge de corps ; un trait d'humour signé Gohy.

Choqué, Vincent tirait nerveusement sur sa clope ; sautillant d'une jambe à l'autre dans la tentative vaine d'éloigner le froid.

Le cerveau en vrac, il dû d'abord convenir que la mise en garde de Christine la veille avait porté ses fruits. Il avait choisis la chambre du gamin. Le lit était certes petit, mais c'était la pièce la plus éloignée du salon. Et en effet, il n'avait rien entendu du carnage nocturne.

Toujours est-il qu'il n'avait jamais été confronté à une situation similaire. Depuis une semaine, il suivait ce couple infernal dans des lieux reculés et solitaires, squattant des friches industrielles ou des maisons abandonnées entre Liège, Bruges et maintenant la banlieue de Bruxelles.

S'ils avaient un objectif clair — piquer le diapason du diable à Bruges —, il découvrait leur vie misérable ; utilisant leurs ishkals pour tromper, distraire, manipuler, voler ou éviter les ennuis.

Christine était la plus retorse du duo. Dans son immoralité elle avait ses propres lois. Si elle ne payait jamais ses commissions grâce à ses pouvoirs, elle n'allait jamais deux fois dans le même commerce. Si elle larcinait, elle ne dérobait jamais des objets de valeur. Et toujours, elle s'appliquait à assurer son anonymat. Dans ce but, la jeune femme arrivait systématiquement à toucher sa cible, provoquant un pont tactile psychosensoriel. Pour un homme, elle laissait traîner une main suave sur une épaule ou une joue. Pour une femme, c'était la main qui aide sur l'avant-bras ou carrément la poignée de main. Dès qu'elle rompait le pont, les traces de son existence disparaissaient dans les souvenirs de sa victime.

Pas vu, pas pris.

Doutrelepont évoluait comme un guerrier en mission. Il observait les lieux avec le filtre de l'espion : repérant les sorties de secours, choississant une table au point stratégique du bistrot, le dos systématiquement dans un angle et contre un mur.

Les ishkals bridés du belge relevaient de l'action, du combat et de la démonstration physique ; pas de domination spirituelle chez le Fagnard, juste l'implacable présence de sa force psycho-physique. A maintes reprises, Christine calmait sa fougue. D'une part parce qu'il restait dangereux pour les nalhuns malgré le bridage. Et d'autre part parce que l'utilisation de ses ishkals le plongeait dans une langueur qui le rendait irrascible.

Vincent en était venu à redouter le jour où ce Tonahuac retrouverait l'entièreté de ses pouvoirs. Deux mégathras de force brute renouvellable à l'envi. Planquez-vous, la locomotive fagnarde n'a plus de frein.

Mais depuis hier, les choses avaient pris une tournure tragique.

Sans aucun complexe, ces Chiens Gris avaient pris une famille en otage et dévasté leur demeure. Jusqu'où allaient-ils aller ? Où était leur limites ? Jusqu'à présent, ils se contentaient de pudiquement les couvrir devant leurs jeux érotiques, mais jusqu'à quel point leur perversion était-elle profonde ? En tout cas, il constatait avec amertume que ses propres limites morales avaient été franchies.

Ce matin prenait des allures graves et extrêmes. Il se demanda très sérieusement si ces enfants n'étaient pas en danger.

Tout cela était de sa faute. C'est lui qui avait traduit ces manuscrits maudits, lui qui s'était allié aux Chiens Gris, lui encore qui avait organisé et planifié le vol du diapason. Enfin, c'est lui qui, par avarice, n'avait pas insisté pour l'hôtel, menaçant indirectement la vie de quatre innocents.

Tout cela pourquoi ? Par vanité. Pour retrouver son petit confort extrasensoriel, facilitant sa vie professionnelle et ses petits plaisirs de tricheur égoïste. Il s'était engagé sur cette voie destructrice, vendu son âme au diable, pour gagner de l'estime et s'élever socialement.

D'une certaine façon, il suivait les traces de son aïeul Maarten Van der Swaele. Le même schéma de fuite en avant se répétait. Mais avec moins de panache.
Allait-il finir comme lui, brûlé sur le bûcher des vanités ?

Le croassement d’une corneille l’arracha à ses pensées sombres. Transi dans la grisaille de ce matin d’octobre, lourd et morne, il leva les yeux pour chercher l’oiseau. La silhouette noire trônait au sommet d’un arbre maigre, déjà dépouillé de ses feuilles, dont les branches effilées semblaient déchirer de longs lambeaux de nuages.

Soudain, la corneille prit son essor. Elle plongea vers le sol en décrivant des courbes lentes, louvoyant au-dessus du vaste jardin de la villa qui s’étirait jusqu’à une prairie noyée dans la brume.

Dans cette rêverie, il se revit enfant à la maison familliale de Charleville-Mézières dans les années 50.

Ses parents menaient une existence discrète. Le père travaillait dans l’administration locale, la mère tenait la maison. Classique. Les Dutilleul apprirent très tôt qu’un Tonahuac vivant parmi les nalhuns devait rester invisible. Donc, comme ses frères et ses soeurs, il fut éduqué à ne pas viser la grandeur mais la prudence.

Chaque mercredi soir, ils se rendaient en famille au Clan du Balbuzard, dans la grosse maison de maître en bord de Meuse. Au rez-de-chaussée, les adultes y causaient politique : les décisions des archontes de Valleska, l'actualité des décisions anakimes face aux visions impérialistes des rephaïms. A l'étage, les jeunes recevaient leurs leçons : discipline mentale, contrôle des ishkals, géographie des cités cachées et histoire tlalli.

Coincé au milieu de la fratrie, Vincent ne brillait pas. Devant, ses frères comprenaient plus vite. Derrière, ses sœurs faisaient preuve d’une assurance qui lui manquait.
En revanche, il écoutait. Beaucoup.
Il doutait aussi. Beaucoup.
Or, il détestait décevoir. Donc lorsque les exercices devenaient trop difficiles, il trouvait de petits stratagèmes pour faire croire qu’il avait réussi.
Rien de spectaculaire, une tricherie de gamin… mais déjà une tricherie.

Chaque été, la famille passait un mois de vacances chez tante Hélène, le soeur de papa. Elle vivait seule à Valleska, dans les Alpes. Sa maison sentait bon la menthe fraîche et le tilleul. Les jeux étaient géniaux, la cité fantastique. Mais avant, il y avait le voyage… Non, l'expédition.

D'abord le train jusqu’à Paris, puis changement de ligne pour Lyon et correspondance en autocar direction Annecy.

Une journée que les nalhuns passaient coincé entre les valises, les odeures corporelles, le va-et-vient et les bousculades des passagers. Pour les Dutilleul, tout se passait en douceur. Grâce aux ishkals de père et mère, le monde autour d'eux était doux, simple, presqu'éthéré. Ils évoluaient littéralement dans une bulle protectrice invisible. Au propre comme au figuré.

Une fois sur Annecy, la dernière étape devenait carrément féérique. Le moment ou le voyage basculait dans l'autre monde. Les autorités valleskis proposaient des lignes de transport en commun aux Tonahuacs au départ de plusieurs villes françaises, suisses et italiennes. Les aérogares, invisibles aux nalhuns, se situaient en marge de ces villes.

L'aérion de la ligne Annecy-Valleska était un croisement entre une créature alpine et un voilier du ciel. Pas une machine au sens nalhun du terme, mais une forme vivante stabilisée par les ishkals.

Une grande coque fuselée, longue d’une trentaine de mètres, dont la structure principale était de mélèze et d’arolle vivant, sculpté et consolidé par lithokinésie. Le bois vivant gardait une souplesse visible, respirant l’air des montagnes. De chaque côté s’étiraient deux ailes minces de feuilles de glace, composées d’une trame de fibres végétales prises dans un film d’eau solidifiée. Une grande voile triangulaire surplombait le tout, donnant ces aspect de voilier céleste à l'ensemble.

Sous la coque flottait une quille d’air condensé, invisible la plupart du temps, maintenue par l’ishkal du pilote. C’est elle qui portait réellement l’appareil. Elle agissait comme une vague permanente sur laquelle l’aérion glissait. Une fois en vol, ces surfaces capturaient les courants d’altitude et vibraient doucement, produisant un murmure musical.

Une fois leurs titres de transport en règle, ils montaient prendre leurs places. L’intérieur évoquait davantage un petit salon qu’un véhicule. Une vingtaine de passagers prenaient place sur des banquettes courbes taillées dans le bois vivant, recouvertes de laine épaisse. De larges ouvertures bordées de cristal de glace stabilisé servaient de fenêtres et baignaient l'intérieur d'une clarté irisée.

Au centre, légèrement surélevé par un socle de sylthar, se tenait le siège du pilote. A l'annonce du départ, il effectuait des gestes aériens et sous ses doigts apparaissaient des lignes, des schémas, des points et des cercles de teintes pastels. Sensible à ces mouvements, l’aérion répondait à sa volonté comme un animal dressé.

Soudain le sol s'éloignait, le maillage urbain d'Annecy apparaissait dans la lumière estivale. L’appareil s’élèvait avec grâce et, invisible, il quittait le monde des nalhuns. Les premières minutes étaient lentes, comme une barque quittant un quai. Puis, une fois à bonne altitude, le pilote libèrait les courants de vent capturés. Les ailes frémissaient, la voile se déployait, la coque soupirait et l’aérion accélèrait jusqu’à devenir une flèche silencieuse glissant entre les nuages.

À bord, les passagers voyaient défiler les sommets, les glaciers et les nuages comme dans un rêve très lent. Quarante-cinq minutes plus tard, l’aérion replongeait dans les vallées secrètes de Valleska.

Là-bas, Vincent se sentait minuscule. Les jeunes Tonahuacs de la cité semblaient sûrs d’eux, brillants, puissants. Ils maniaient leurs ishkals avec une aisance qui l’impressionnait profondément. Vincent participait peu, préférant rester en retrait pour observer et admirer.

Ces étés féériques façonnèrent son imaginaire. Avec le temps, ses parents constatèrent son goût prononcé pour les choses de l'esprit. Accompagné de sa petite soeur Béatrice, ils l'emmenait dans les bibliothèques de la cité où les discussions des ancienset les récits historiques le fascinaient. C’est là, grâce à ses parents, que naquit son amour des livres.

Les livres. Ses notes.

Il revint à l'instant présent. Froid.
La féérie valleski fut dévorée par la grisaille bruxelloise.

Il tourna son regard à l'intérieur de la villa, vers le couple qui roupillait toujours. Des enfants. Ils se comportaient comme des enfants capricieux et colériques. Comme à la cour de récré à l’école communale de Mézières.

Vincent était un élève sérieux. Les instituteurs l’appréciaient pour sa gentillesse et son sérieux. Il aidait les plus faibles, prêtait ses cahiers, faisait les devoirs des autres quand on le lui demandait.

Cette bonté naturelle lui attirait autant de sympathies que de moqueries. Dans les exercices du clan, il restait moyen mais ses ishkals de Tsi 2 étaient remarquables. Il compensait par la patience et par une forme d’intuition supérieure. Vincent comprenait les émotions des autres avec une facilité qui faisait la fierté de ses parents. Il percevait la tristesse, la peur, la honte comme personne ; et cette empathie devint sa vraie force.

À dix-huit ans, Vincent entra à l’École normale d’instituteurs de Sedan. Ce fut pour lui un soulagement car il aimait enseigner, expliquer, rendre les choses simples. Dans ce milieu, sa nature douce devenait une qualité. Les enfants l’écoutaient et les camarades l’aimaient bien. Les professeurs le jugeaient sérieux mais trop modeste.

À vingt-deux ans, au sortir de ses études, Vincent obtint son premier poste d’instituteur à Mézières. Une petite classe. Un appartement modeste. Les réunions hebdomadaires du clan. Les étés à Valleska chez sa tante. Une vie peinard. C’est aussi durant cette période qu’il rencontra Sylvie Lambert, une jeune employée de mairie douce et vive.

Pour Vincent, le bonheur prenait la forme de choses simples : des promenades le long de la Meuse avec son amoureuse, des bouquins, le rire des enfants dans la cour de l’école. À vingt-cinq ans, Vincent Dutilleul apparaissait aux yeux de tous comme un homme ordinaire : l'instituteur sérieux et fiable, le gentil fiancé propre sur lui, le Tonahuac sans histoire.

Mais derrière cette apparente tranquillité vivaient déjà ses contradictions : il manquait de courage face aux conflits, il préfèrait contourner les difficultés plutôt que les affronter, il voulait être bon… mais craignait terriblement de ne pas y arriver et de décevoir. Bref, Dutilleul était un tricheur.

Et cette faiblesse l'avait conduit à commettre l’erreur qui avait brisé sa vie tonahuac.

Il chassa ces idées noires comme il écrasait sa clope sous son talon.
La corneille repassa en croassant. Un frisson. Mais pas de froid cette fois. Un frisson de peur plaisir : il avait pris une décision.

La seule raisonnable : aller au bout de son objectif. Charger le diapason et libérer son thralhun. Ensuite fuire cette maison, ce pays et ces démons.

Mais d'abord, punir les enfants.

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