32 - Des ishkals domestiques bien pratiques
Il abaissa son ishak, tira la couverture brusquement et balança la flotte dans un grand geste circulaire.
Christine se redressa en hurlant et bondit hors du sofa. Vincent lâcha le seau vide et détourna pudiquement les yeux devant la nudité de la jeune femme. Doutrelepont s'ébroua comme un chien.
La colère explosa chez Gohy. Toutes griffes dehors, elle bondit instinctivement sur l'esprit du français et se fracassa contre son ishak : une collossale bibliothèque composée de millions de bouquins. Haute, large, massive, infranchissable. Elle recula en l'insultant, récupérant ses fringues sur les Verhaagen.
— T'es vraiment le roi des cons, Dutilleul, grogna le Fagnard, mais j'avoue… c'est efficace.
Christine, qui achevait d'enfiler sa petite culotte, lui lança un regard noir.
— C'est ça, remercie-le, tant que tu y es... connard !
Pierre se leva à son tour ; nu comme un ver, musclé, massif, poilu, la version XXL d'un homme préhistorique. Dutilleul recula en se protégeant sur le coin de l'âtre, entre le salon et la salle à manger, lançant des petits regards au-dessus de son épaule. Il se racla la gorge.
— C'est bon, vous êtes présentables, je peux me retourner ? demanda-t-il sur un ton qu'il voulait autoritaire et tranchant.
Doutrelepont eut un grand soupire.
— Poupée… tu peux m'trouver une aspirine, s'te-plaît. Je crêve de mal à la tête.
Elle enfila son débardeur et alla vers la cuisine. En passant à côté de lui, elle poussa violemment Dutilleul qui se cogna l'épaule.
— Crétin ! fit-elle dans un cracha.
Dutilleul se tourna vers Doutrelepont en se massant l'épaule. L'autre enfilait son pantalon devant les Verhaagen prostrés et semi-conscients, coincés dans leurs fauteuils blottis devant les cendres froides du feu ouvert.
D'habitude, Vincent comptait sur son empath pour influencer son auditoire. Utilisant subtilement le contrôle et la direction des émotions, il arrivait toujours à ses fins, dominant la situation. Mais il était un yauhqi et, surtout, l'auditoire du jour n'était pas composé d'enfants ou de parents d'élèves dociles et compréhensifs. Il affrontait un bloc de granit.
Il fit appel à sa colère, contracta ses muscles et fronça les sourcils.
— C'est quoi ce bordel ?… commença-t-il.
L'autre leva un regard vitreux, le front plissé.
— Qu'est-ce que t'as ce matin ?
Dutilleul écarta les bras en montrant le champ de bataille.
— Vous allez me ranger tout ça !
Le Fagnard l'ignora.
Il cherchait quelque chose sur le sol, en dessous d'une table basse. Il tituba en se redressant et, grimaçant, se prit la tête entre les mains.
— Putain, la cuite, murmura-t-il.
Le petit instituteur voyait bien qu'il n'avait pas une once d'autorité sur le bûcheron des Fagnes. Pourtant, il tenta une nouvelle prise de contrôle.
— Doutrelepont, je vous laisse une heure pour ranger ce bordel. Je refuse de travailler au diapason dans ce chantier !
Il fut surpris par sa propre assurance.
Prêt à dégueuler, l'autre soupira une nouvelle fois. Une grande fois. Il s'accroupis devant le fauteuil de madame Verhaagen, empoigna le bas du meuble et d'un mouvement des reins, le fit basculer. Madame et son fils s'envolèrent cul par-dessus tête.
Stupéfait, Dutilleul ouvrit des yeux comme des soucoupes. Le colosse ne l'écoutait pas. Pire, il était invisible. L'autre ramassa quelque chose qu'il tendit devant lui. Enfin, il s'adressa à Vincent.
— C'est bon je l'ai retrouvé, souffla-t-il en montrant une chaussette. Qu'est-ce que tu disais ?
Vincent n'en démordait pas. Hors de question de laisser la maison dans un tel chantier.
Doutrelepont avait déployé des trésors de gentillesses pour que Christine accepte de l'aider. Rien n'y fit. Au propre comme au figuré, le coup du seau d'eau l'avait refroidie.
Après avoir donné son aspirine à Pierre, la jeune femme s'ouvrit une nouvelle bibine qu'elle parti écluser dans la salle de bain.
A contre-coeur, la tête dans un éteau, et parce qu'il n'avait pas la force de tataner le petit franchouillard, Doutrelepont entama donc le rangement du salon.
Putain de Tonahuacs. Sans le bridage, remettre le salon en état lui aurait pris quelques minutes. Quelques coups de grav — gravitokinésie — biens placés et hop, les bibelots sur les tables, les plantes dans leur pots et les cadavres de bibines dans leur caisse.
Il n'avait profité de ses dons extrasensoriels, de cette réalité plus grande, que quelques courtes années. Et encore, seulement pour se venger et tuer. Aujourd'hui, l'amertume le taraudait.
S'il avait su, aurait-il agit autrement ? Non. Il n'était pas la cause de son malheur. La faute était chez ces foutus Tonahuacs qui l'avaient jugé et condamné à cette vie misérable de nalhun. Mais tout cela allait changer grâce au diapason de Dutilleul. Plus que quelques jours et il serait un homme nouveau, enfin libre.
Vaguement revigoré, il s'attaqua à une table basse en soupirant. Vincent le rejoignit, accablé par le syndrôme de l'imposteur qui lui collait aux basques.
Soudain, la sonnerie d'un téléphone retentit quelque part.
— Si on ne répond pas, ça va sembler suspect, conclut Dutilleul.
Il consulta sa montre. 9h12. Son regard glissa sur les Verhaagen.
— On est jeudi matin, en pleine semaine. Putain ! C'est l'école des gosses… ou le boulot du mec. Qu'est-ce qu'on fait ?
— Pas de panique, sourit Doutrelepont en levant la main. On a l'habitude. C'est pas notre premier squat de bourgeois, qu'est-ce que t'imagines. Mais… tu l'as dit, c'est la matinée en milieu de semaine. Et qui reste à la maison le matin ?
Dutilleul observa le petit bout de femme ratatiné, coincée sous son mioche. Le fagnard devança la réponse.
— Madame, en effet. (Il redressa une petite table et ajouta :) D'habitude, c'est Christine qui répond au téléphone en se faisant passer pour la maîtresse de maison. Mais là, vu comme tu l'as fâchée… jamais elle ne répondra.
La sonnerie entêtante du téléphone s'arrêta. Ils reprirent le rangement.
La chose avait bien avancé lorsque le téléphone retentit à nouveau. Christine sortit soudainement de la chambre des parents Verhaagen, s'avança vers un guéridon miraculeusement encore debout et décrocha le combiné.
— Il y a longtemps que tu… balbutia Dutilleul.
D'un geste, elle lui intima le silence. Un peignoir rose, manifestement trop petit, laissait voir ses longues jambes fuselées et un turban de bain, du même rose, enveloppait sa chevelure, d'où s'échappaient quelques mêches rebelles. La sensualité incarnée.
Elle prit une pose décontractée, sourit et répondit :
— Allôoo ?…
La voix rapide et gutturale d'un homme jaillit dans un néerlandais qu’elle ne bittait pas. Une cascade de syllabes, nerveuses et aggressives. Christine ferma les yeux, bascula son esprit en mode alpha et laissa le flux sonore s'y déposer.
La sonokinésie n’avait rien d’une traduction. Mais les sons, eux, devenaient malléables et dociles. Ce flot étranger se changea en idées, en rythmes et inflexions qu’elle pouvait comprendre et imiter. Et surtout, elle façonna sa propre voix.
Quand elle parla, le français quitta ses lèvres…
— Bonjour, monsieur le directeur.
Dans l’appareil, les vibrations de sa voix se réorganisèrent, subtilement infléchies par sa volonté. Les syllabes glissèrent vers des sonorités néerlandaises crédibles, comme si la langue avait toujours été la sienne.
Dutilleul n'avait jamais eut besoin d'utiliser la sonokinésie ; il avait même oublié cette discipline. Il s'avança et fit des gestes agaçés, manière de dire que les Verhaagen causaient néerlandais. Elle le rabroua avec un doigt d'honneur qui lui frôla le nez. Choqué, la bouche ouverte, Dutilleul recula. Vaincu. Plus loin, Doutrelepont pouffa en silence.
Au téléphone, le directeur de l'école des petits Verhaagen répondit d’un ton plus posé. Une question, manifestement. Christine se concentra. Elle modela les sons avant même qu’ils n’atteignent le micro, comme un musicien ajuste son instrument.
— Oui, oui… les enfants sont bien ici. Ils restent à la maison aujourd’hui. (Puis sur un ton plus plaintif :) Ils sont malades, les pauvres chéris.
Dans le combiné, la voix du directeur ralentit. Elle reconnut l’intonation universelle de la compréhension, puis celle de la compassion. Encore quelques phrases, plus douces. Christine répondit brièvement, laissant sa sonokinésie lisser les aspérités de sa prononciation, corriger les vibrations trop françaises.
— Merci, monsieur le directeur. Nous vous tiendrons informé. Bonne journée.
Elle raccrocha.
Les hommes attendaient. D'un regard, elle embrassa l'état des lieux.
— C'est bien ce que vous faites. (Elle se tourna vers Dutilleul qu'elle toisa, les yeux mi-clos). Aussi... a-t-on idée de laisser autant de désordre.
Elle retourna à ses affaires de soins du corps, pleine de dédain.
Doutrelepont siffla un coup.
— Ben mon gars, elle t'as dans le pif. Ca va être coton pour la suite.
Le salon avait repris son aspect petit bourgeois bien sur lui. Les hommes prenaient l'air sur la terrasse en fumant une clope. Doutrelepont reçu un zha de Christine :
— Y'a plus rien à boire, je vais faire des courses avec la caisse de Dutilleul.
Le ton était froid et sans équivoque. Doutrelepont tira un coup et dit à Vincent :
— Elle va faire des courses avec ta bagnole.
L'autre tresaillit et regarda le Fagnard. Dans son regard : laisse tomber. Mais Vincent vit l'occasion de se rattraper. Il jeta sa clope à la volée et traversa la maison en courant. Il rejoignit sa voiture alors que Christine en fermait la portière.
Il tira son portefeuille et présenta quelques billets à la jeune femme. Elle baissa la vitre.
— Tiens, fit Vincent, c'est pour les courses… et pour toi.
Christine pris les billets sans un mot, referma la vitre et démarra.
Elle revint vers midi.
Nouveau jeans, nouveau parka, nouveau col roulé. Elle jeta un pantalon, des slips et quelques débardeurs à la tête de Doutrelepont. Vincent la regardait tirer des courses alimentaires des sacs en papier.
— Pas facile en Belgique de payer avec des francs français… surtout quand on ne connait pas le taux de change. Mais… je crois qui j'y ai gagné…
La jeune femme jetta une liasse de billets belges sur la table en se penchant vers Dutilleul. Dans un regard noir, elle lui lança un missile :
— Cela dit, désolée, mais j'avais plus assez de pognon pour un costume.
Doutrelepont s'en mêla.
— C'est bon, poupée. On arrête les conneries maintenant.
— Attends (elle se redressa brusquement), c'est moi qui ai reçu toute la flotte… toi t'as juste eu…
— Ta gueule, j'en ai marre ! cracha-t-il en haussant le ton. On s'est tapé tout le rangement, t'as fait les courses, balle au centre. Ferme-la et fais-nous à bouffer !
Frustrée mais soumise, Christine acheva de vider les sacs de courses avec rage.
Vincent distilla subtilement des vagues d'empath vers la jeune femme. Ses gestes s'adoucirent, la tension baissa d'un cran.
Habillé de frais, Doutrelepont la rejoignit au fourneau et l'enlaça. Elle joua le jeu de celle qui fait semblant de se rebiffer, le repoussant des coudes. Il revint à la charge et cette fois, elle acceuillit les baisers poilus de son amant.
Une paire d'heures plus tard, debout autour de la table de la salle à manger, les Verhaagen dévoraient les restes du repas.
Les doigts et les mentons dégoulinant de graisses et de sauce, ils poignaient dans les morceaux de viandes et les déchiquettaient à pleine dents ; engouffraient des pelletées de frites à deux mains.
— C'est dégeulasse, gémit Dutilleul.
Il se tenait en retrait avec Christine et observait la scène avec une moue de dégoût.
— Je sais pas faire mieux sans dépenser trop de thra, soupira-t-elle. Je vais au plus économique en leur balançant des ordres simples "lève-toi", "marche". "mange"… Si je commence avec des "assied-toi, place une serviette sur tes genoux, couteau dans la main gauce et fourchette dans la main droite…", je vais griller des milliers de thra.
Une idée traversa l'esprit du français.
— Et pour leurs besoins ?… je veux dire…
— J'ai compris, le coupa-t-elle dans un geste. C'est pareil, je peux pas trop dépenser. Donc, je pensais leur refiler un rouleau de pq et les faire passer aux chiottes de la salle de bain des enfants.
Vincent fit la grimace. Christine ajouta :
— Si tu préfères, je te les laisse et tu leur torche le cul… d'accord ?
Il ouvrit de grands yeux en agitant son doigt levé dans un geste de refus.
— Non, non… tu fais très bien, Christine. Continue comme ça.
— Ben voilà. La femme au service de l'homme. Qu'est-ce que vous feriez sans nous… hein ? Pas grand chose. Et en retour on a quoi ?… même pas un merci.
Elle s'abîma dans la contemplation du repas. Les bruits de mastication, les assiettes qui s'entrechoquaient, les doigts graisseux, des zombies belges en goguette. Dutilleul s'éclipsa à pas mesurés dans le salon.
— Un jour, dans pas longtemps, tout cela va changer, murmura-t-elle.
Tois ans plus tard éclatera mai 68 qui remettra les pendules à l'heure.
Mais Christine Gohy ne vivra pas assez longtemps pour profiter du printemps des changements.

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