33 - Le flux de thra

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— On a quelques jours devant nous, clama Christine en raccrochant le combiné.

Ils avaient dégotés le numéro de téléphone du travail de monsieur sur une fiche de paie. Grâce à la sonokiné, Madame Verhaagen avait déploré l'abattement soudain de son mari. Vomissements, fièvre, elle pensait à une vilaine grippe qui le clouerait au lit toute une semaine. On souhaita prompt rétablissement à son mari… et pas besoins de certificat médical, la probité faisant force loi en 1965.

— Alors on y va, lança Dutilleul en frappant dans les mains.

— Avant tout, j'en ai marre de voir tout le temps ces zombies, se plaignit Doutrelepont. On va les flanquer dans une autre pièce.

En quelques minutes, ils conduisirent la petite famille dans la chambre du gamin. Les enfants couchés dans le lits, droits comme des piquets ; les parents allongés sur la moquette. Prostrés, naviguant du malaise vagal à un sommeil paradoxal en passant par la perte de connaissance, les Chiens Gris savaient qu'ils ne pouvaient maintenir leurs otages dans cet état que quelques jours, une semaine max.

Ce qui les dérangeait n'étaient pas tant les dégâts psychologiques causés par cet état prolongé que les réserves en thra de Christine qui s'épuisaient. En effet, celles-ci n'étaient pas infinies et leur renouvellement naturel ne palliait pas à la dépense nécessaire pour maintenir les quatre personnes dans cet état.

— Au pire, conclut Doutrelepont, on pourrait arrêter l'ishkal, les ligoter et de les bailloner. Rappelle-toi, on l'avait fait du côté de Seraing…
— Ouais, continua Christine. Mais les gémissements et les cris étouffés t'avaient très vite agacé. Tu devais les assomer régulièrment… je sais pas si c'est meilleur. Ma technique comporte moins de problèmes, non ?

L'autre opina du chef.

— Bon, on s'en fout, conclu-t-il en sortant de la petite chambre.

En résumé, le compte à rebours était enclenché. Ils avaient une semaine grand maximum avant les gros problèmes. Avant qu'on ne s'inquiète pour les Verhaagen ou qu'il n'y ait tout simplement plus de thra. Pas de temps à perdre.

Ils avaient choisis la grande pièce du fond, la salle de détente lumineuse des Verhaagen, comme lieu de recharge du diapason. Ils garnirent l'espace de tapis, de couvertures et de coussins. Christine s'installa confortablement, deux coussin coincés dans le dos. Devant elle, Vincent vint déposer le diapason et s'accroupit à sa gauche. Pierre les rejoignit, achevant le triangle. Enfin, ils couvrirent leurs épaules de couvertures en laine.

Les deux branches de sylthar sombre du diapason du diable, fines comme des lames, lancaient de minuscules éclats.

— Van der Swael préconise de prendre la position du lotus, dit Vincent.

Christine s'exécuta en souplesse, croisa les jambes, chaque pied reposant sur la cuisse opposée, le dos droit, les mains sur les genoux au sol.

— Comme ça ?

— Oui, parfait.

Doutrelepont grogna en tentant de reproduire la position. Ses muscles épais et sa relative souplesse ne donnèrent pas les même résultats, mais pourtant, sa pose avait un certain style. Vincent, aussi souple qu'une latte graduée, eut encore plus de peine que le grand Fagnard.

— Bon… on s'en contentera, conclut le français.

Il prit le diapason et le déposa dans les mains de Christine. Il se redressa, pris une grand inspiration et leur dit sur un ton professoral :

— Pour que l'ishkal Captation de Van der Swael fonctionne, on doit travailler en mode alpha profond. On pourrait aussi descendre en thêta : plus d'empathie, donc plus de partage, le flux de thra serait amplifié, plus puissant, mais… on pourrait s'endormir. Alors, pour Pierre et moi, c'est sans problème mais si Christine s'endort, l'ishkal s'arrête.

— Ok, je vois comment faire… (elle se tourna vers le Fagnard :) Mon amour, tu te rappelle de madame Berger, une petite blonde bien roulée… elle donnait cours d'ondes cérébrales.

— Non, ça ne me dit rien. Allez, poupée, concentre-toi.

— Oui, pardon.

Vincent repris son explication.

— Christine, on synchronise nos esprits de manière à ce que Pierre et moi venions en renfort chez toi. Le but est de faire transiter un maximum de thra. Tu le canalise et tu le stocke dans le diapason. Rappelle-toi que nous en avons une très grande quantité, donc il n'y a pas de risque pour nous. En revanche, nous serons tous les trois assez vite accablés par l'exercice. Toi parce que ton cerveau et ton corps vont servir de catalyseurs pour un ishkal Tsi 2 et nous parce que nous sommes yauhqis… et les notes de Swael ne sont pas claires sur le sujet.

— Compris. Et on s'arrête quand… on tombe dans les pommes ?

— Pour moi, le plus vite, c'este mieux, balança Doutrelepont. Donc oui, Christine peut pomper un maximum de thra chez moi. Ca ne me fait peur.

Dutilleul inspira un petit coup en réajustant ses lunettes.

— Non… non, on ne va pas aller jusque là, c'est trop dangereux. Rappellez-vous, je vous ai parlé de scéances d'une heure, une heure et demi maximum.

— Et comment on va minuter la scéance, alors ?

— Alors, je me targue de posséder une horloge interne très pécise. Je mattrai donc un terme à la scéance le moment venu. (Il consulta sa montre :) il est quinze heure douze… je propose un retour en Bêta à seize heure quinze…

— Quarante-cinq, trancha Doutrelepont. J'en ai marre d'attendre, on se fait une scéance de une heure et demi, pas moins.

Dutilleul regarda Gohy qui approuva d'un petit signe de tête.

— D'accord pour seize heure quarante-cinq. Une dernière chose. Pour garantir un transfert de thra optimal, l'idéal est de créer un pont tactile psychosensoriel.

Il posa sa main droite sur le genou de la jeune femme qui ne broncha pas. Pierre fit pareil en posant sa main sur l'autre genou.

— Ok… si vous êtes prêt. Christine, à toi de jouer. C'est quand tu veux.

Elle ferma les yeux et pris une grande inspiration.

Dans le silence de la pièce, les tonahuacs convoquèrent le calme qui jaillit en eux depuis leur ventre. Les muscles se relachèrent, les mentons s'abaissairent de quelques centimètres. Ils descendirent lentement dans leur esprit, traversant les plaines familières de tharazil, leur monde intérieur. Les pensées superficielles s’effacèrent. Les émotions devinrent des courants tranquilles.

Ils rallièrent le refuge intérieur qu'ils avaient patiemment bâti avec l'aide des professeurs tonahuacs. La base opérationnelle mentale avait un thème, une forme, une saveur différente spécifique au tolrak du clan. Chez Pierre et Christine, c'est la Clairière de Basalte.

Une étendue paisible de landes ondulantes, cernée de haies et de pins sous un ciel bleu ardoise où les nuages dérivent paresseusement. Le sol est sombre, presque noir par endroits, comme si la terre avait bu mille ans de pluie. Des touffes de bruyère violette et des herbes argentées frémissent à peine dans la lumière. Un vent doux, parfum sous-bois après la pluie, invite l’esprit à ralentir.

Au centre de la clairière, une éminence rocheuse. Une pierre noire, massive, ancienne, dont la surface lisse porte les traces de vents oubliés. L’esprit stable qui ne cède ni aux émotions brusques ni aux pensées parasites. Et sur la pierre, leur entité dans une version idéalisée.

Pour Christine, une grande femme puissante, divine, baignée d'une aura dorée, lévitant au centre d'un bouquet de tissus couleurs pastel. Pour Pierre, un colosse musculeux, sombre et redoutable comme un celte infernal, tatoué de signe tribaux et environné de crânes et d'os brisés.

Vincent pose le pied sur le Promontoire des Vents Calmes, le monde intérieur des tonahuacs du Clan du Balbuzard. La sensation d’altitude s’installe, son esprit a quitté le tumulte du monde pour prendre de la hauteur. L’air frais, chargé d’odeur d’eau et de lumière, lui effleure le visage.

Un vaste lac s’étend à perte de vue, d’un bleu profond que strient parfois des éclats d’argent. La surface est calme, parfaitement lisse, à peine troublée par quelques rides d’air. Le ciel au-dessus est immense, clair, parcouru de nuages hauts qui avancent lentement.

Il se tient sur un promontoire rocheux. Une avancée naturelle qui domine le lac de plusieurs centaines de mètres. La pierre est claire, chauffée par le soleil. Autour, quelques pins tordus résistent au vent et laissent passer une lumière dorée entre leurs aiguilles.

J'y suis, lanca Christine en zha à ses deux comparses.

Pareil, répondit Pierre.

Moi aussi, fit Vincent. Tu peux nous convoquer, Christine.

Impec… c'est quoi ton clan ?

— Le Balbuzard.

— Le balbuquoi ?

— Le Clan du Balbuzard… c'est un rapace. Un petit aigle, si tu veux.

— Ou un gros pigeon… question de point de vue, ironisa Doutrelepont.

Christine pouffa à la blague.

— Oui, bon, on rigolera de mon tolrak plus tard, ok ? On se concentre, s'il-vous-plaît.

Au fond de son esprit, Christine lève ses paupières sur des iris éclatant tels des soleils. D'une puissante voix cristalline elle dit :

— Je te convoque, Pierre Doutrelepont du Clan de la Pierre Noire. Je te convoque, Vincent Dutilleul du Clan du Balbuzard.

Une vibration secoua le sol. De chaque côté de la pierre noire où repose la version divine de Christine, deux socles sortent du sol et s'élèvent à sa hauteur. Les versions idéalisées des deux tonahuacs s'y matérialisent.

Vincent prend la forme d'un homme élancé, vêtu d'une tunique blanche sur laquelle flotte élégamment une toge immaculée ornée d'une large bande pourpre. Un auhentique sénateur romain.

Classe, admira la déesse devant l'apparition sénatoriale.

Ouais, ça faut le reconnaître : dans ton esprit t'as de la gueule, moqua le celte.

Oui, merci… Bon, on reste concentrés. Christine, s'il-te-plaît.

Elle leva les bras au ciel.

— Je te convoque, diapason de Martin van der Swaele, du Clan des Eaux Basses.

Le long cri strident d'un rapace tomba des cieux. Un balbuzard descendit en tenant le diapason entre ses serres. Il se stabilisa à quelques mètres du sol et laissa pendre l'objet immense, en tout point identique à la réalité. Jaillissant du sol, des créatures d'eau se précipitèrent pour agripper le pied du diapason. L'aigle ouvrit les serres et s'envola. Les êtres d'eau maintinrent le diapason droit et, lentement, il se stabilisa sur le sol.

— Belle entrée, grogna le dieu celte.

— Je commence la captation.

Un flot de lumière iradie la clairière depuis la déesse Christine suivi de flux irisés qui émergent des trois formes, se rejoignent et se mêlent. Mentalement reliées, les trois entité forment un ensemble homogène et cohérent.

Dans le salon des Verhaagen, rien ne transpirait de ce que ces trois tonahaucs vivaient dans leurs esprits. Hormis leur respiration calme et soutenue, le lieu reposait dans un silence de cloître.

Dans la clairière, Christine vient de tendre les bras, mains ouvertes face au gigantesque diapason. Une lueur irisée naît au creux des paumes. Il grandit en un flux qui bondit vers l'instrument, l'entoure et le lie aux trois entités.

Dans la réalité, un bref éclat passa sur le diapason posé dans la paume des mains de la jeune femme.

— La captation est en place. Ouvrez les vannes les gars, balança la déesse.

Chez les Verhaagen, un léger souffle parti du centre composé par les corps des trois tonahuacs. Des petits objets se mirent à flotter. Un livre, des petits coussins, le cadavre d'une bibine oubliée. Pierre et Vincent venaient de libérer leur thra. L'énergie invisible glissait le long de leur bras jusqu'à leur main et de leurs doigts passait chez Christine.

Dans la clairière, le thra glisse le long des flux, joue dans les tissus amples, chatouille les cous et carresse les chevelures. La déesse canalise l'énergie et l'envoie au diapason.

Un frisson parcourt l'instrument. Christine sent le flux s’établir. Le thra qu’elle aspire chez les deux hommes glisse à travers elle comme un courant froid et brûlant à la fois. Son propre esprit devient une conduite étroite pour une puissance qui la dépasse. Mais la présence des Tsi 2 la soutien et la protège.

La mélopée subtile d'un autre monde gambade sur les frontières de leur conscience. Un chant qui traverse les éons, venu d'un temps ou les naphils marchent sur Tllalocan. Où les feuilles de l'arbre du Temple Vivant de Panotlan vibrent sous le flot de thra.

Dans les mains de Christine, les branches de sylthar luisirent très faiblement. Un reflet bleu sombre, comme une braise froide.

— Tout va bien, Christine ? Comment te sens-tu ? demande le sénateur romain.

— Ça roule, répond la déesse. Juste une sensation de ballonement, comme si j'avais trop mangé. Mais sinon, pas de problème.

— Parfait. (Il se penche vers le guerrier celte :) et toi, chef, ça va ?

Le Celte est tendu comme un arc. La mâchoire serrée, les poings crispés, la respiration lente mais dure. Il ne médite pas, il se contient.

— J'm'emmerde.

Le sénateur reprend sa place avec une moue dubitative.

— Chef, c'est pour vous qu'on fait ça. C'est pas la reconnaissance qui vous étouffe.

Le Celte grogne et soupire longuement.

— Une heure et demi comme ça, c'est putain de long…

— Allons, mon amour, c'est toi qui voulait une heure et demi… dit-elle sans le regarder.

Grognement.

— Plus tu t'agites, moins le flux est stable… plus longtemps ça prendra. Pire, si on n'arrive pas à le recharger, tu restes un yauhqi.

Grognement… moins prononcé. La déesse pousse où ça fait mal. Il prend une grande inspiration et invoque le calme.

Il aligne sa pensée… et tout bascule.

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