34 - Les prémices d'un éveil

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Le flux de thra.

Pierre Doutrelepont ne l’a pas senti depuis vingt ans. Pourtant le thra est bien présent, roupillant en lui tel un Panzer dans son garage. Et là, le démarreur électrique vient de frétiller.

A l'appel de l'ishkal de Christine, le thra se lève et circule à nouveau en lui. Pierre connait cette sensation. Son corps l’avait presqu'oubliée. Les muscles, les nerfs, les os, les organes se souviennent. Une mémoire enfouie, coincée derrière deux décennies de silence.

Soudain, un clou dans la tempe. Puis un autre. La vieille migraine du yauhqi. Celle qui vient chaque fois qu’il sollicite le thralhun. Suivie du prix habituel : fatigue extrême, irritation, le crâne broyé dans un étau.

Il serre les dents. Maîtrise sa respiration. Reflue les émotions. Mais Christine tire sur le thra à la manière d'un chalutier qui remonte un filet chargé de poissons. Il vascille légèrement.

Cette puissance tapie, cette réserve abyssale de pouvoirs tonahuacs se rappelle à lui. Les souvenirs remontent d’un coup.

Le seize décembre 1944, Hitler déclenche l'opération Wacht am Rhein. La Wehrmacht, dopée jusqu'au trognon, lançe une attaque surprise à travers les forêts ardennaises, jugées trop accidentées, pour atteindre Anvers et enrayer l’avancée des Alliés. Les deux mois que dure cette offensive seront les plus beaux de la jeune existence de Pierre.

Les canons américains planqués à Elsenbron, le hameau voisin de Sourbrodt, crachent leurs obus. Chez les Doutrelepont, comme chez leurs voisins et jusque dans les villages voisins, on se recroqueville dans la cave, on ferme les yeux et on prie.

Le chaos s'installe sous une lourde couverture de neige.

On se contente de tenir, un jour après l'autre, dans le fracas de la guerre et dans le froid polaire. En réponse à la menace constante, l'endurance fagnarde : pas de plaintes, pas de geste héroïque et la solidarité portée en flambeau.

L'ainé des Doutrelepont, Barthélémy, est retrouvé un matin, non loin du village. Ses membres sont brisés, une jambe arrachée et le crâne a explosé de l'intérieur, comme un fruit trop mûr. On conclut à une mort par l'explosion d'un obus ennemi.

En l'apprenant, Pierre rit sous cape : son artifice a fonctionné. C'est lui qui a torturé et brisé son frère aîné grâce à ses ishkals, mettant un terme à cette existence de bourreau. Soulagé et renforcé dans sa détermination, il s'attaque à la source du mal : le père Doutrelepont.

Dans une cabane isolée, dissimulée au milieu d’un bosquet émergeant à peine du paysage plat et immaculé, protégée par les tourbières environnantes, il conduit l’homme à la rupture. Des heures durant, il le brise sans le toucher, attaquant l’esprit jusqu’à le faire vaciller. Puis la violence change de registre.

Par la force de sa volonté, usant de gravitokinésie, il l'écorche. Arrache la peau de son dos, de son torse et de ses membres en fins lambeaux. Le corps ne tient pas ; le cœur céde. Pierre se débarasse des restes dans la tourbière, non loin de ceux de sa première petite victime, sept ans plus tôt. La Fagne, une fois encore, engloutit le silence.

Le lendemain, la mère Doutrelepont signale à la gendarmerie la disparition de son mari. Elle évoque surtout les conséquences matérielles de cette absence ; la perte elle-même semble l’affecter bien moins. En ces temps de confusion, aucune enquête sérieuse n'est engagée. Seul Pierre connait la vérité.

Durant cette semaine glaciale, il change profondément. Chez lui, la maturité éclot comme un étron libéré par un sphinctère diabolique. Il naît au monde puant et dégoulinant de pensées morbides. Le résultat corrompu d'années de souffrance et de frustration contenue. Une âme noire vouée à la destruction.

Désormais, et malgré les avertissement, les précautions et les serment passés avec le clan de la Pierre Noire, ces pouvoirs venus d'un autre temps, cette filiation avec une réalité infiniment plus grande l'aveugle. Dans cette fièvre de la fin d'une adolescence désabusée, nourri de vils sentiments, exacerbé par la force qui le constitue, il entrevoit un autre monde. Un monde débarrassé de cette enfance ignoble. Un monde d'homme. Un monde d'action.

La révélation tombe la veille de Noël 1944.

Les membres de sa famille, misérables et affamés, se tassent dans la cave de la maison. Déjà, il ne le reconnaît plus. Ces loques humaines sont ses frères et soeurs ? Cette femme frêle et émaciée sa mère ? Impossible. Il est un jeune colosse de vingt ans à l'esprit puissant. Il n'a rien en commun avec ces déchêts car il appartient à une race supérieure.

Les autres passent le réveillon à faire des prières et sa maman raconte l'histoire du petit Jésus. Il les observe, dégouté. Au fil des minutes, une certitude s’impose : son moment est arrivé. Ou plutôt, quelque chose en lui vient de franchir un seuil. Ses pouvoirs, désormais sans les entraves de ces serments stupides et rédhibitoires, l’ont porté vers un autre état de conscience. C'est fini, il ne se reconnait plus dans les lois humaines, ni dans l’éducation judéo-chrétienne fondée sur le partage et la compassion. Il se plaçe au-dessus. Il ne se tiendra plus dans la réaction, mais dans l'action. Il sera l'unique architecte de son univers.

Dans ce nouveau paradigme, il ne se perçoit plus comme un homme, mais comme une entité supérieure, naviguant au-delà du bien et du mal. Un dieu enfermé dans le corps d’un jeune colosse, prisonnier d’un monde hostile et brutal, où la guerre est la règle et la violence la loi.

A minuit, la mère place le santon du petit Jésus dans la crèche. Le fils de dieu s'incarne parmis les hommes. Pierre Doutrelepont, lui aussi, vient de naître à une nouvelle existence. Il est l'Antéchrist.

Il n'a pas fermé l'oeil. Avant l’aube, à la brune, lorsque le froid tombe sur le monde comme un linceul, Pierre quitte la maison familiale sans un bruit. Il prend la direction d’Elsenborn et s’arrête sur une petite butte boisée dominant un champ d’artillerie américain. Ici, pas de trêve de Noël comme les grands-parents en 1914, les canons tonnent sans relâche.

Il descend vers les positions américaines. Sommations d'usage, les sentinelles tentent de l’intercepter. Pierre déchaîne tout ce qu’il porte en lui : ses pouvoirs, sa force brute, ses peurs et sa rage. Disciple de la gravitokinésie, le jeune Doutrelepont dilate les corps, contracte le métal, tord les esprits dans une symphonie rouge et noire sur fond blanc immaculé.

En quelques minutes, le premier poste de tir est anéantit. Les hommes et le matériel sont littéralement en lambeaux. Il n'en reste rien. La neige s'invite et commence à tomber en gros flocons. Au centre du carnage, Pierre demeure immobile, parfaitement calme. Maître de lui.

Au suivant.

Il attaque une nouvelle position, mais cette fois, il ne bénéficie plus de l'effet de surprise. Le premier poste de tir avait eut le temps de prévenir sa hiérarchie. L'ennemi est trop nombreux et il est contraint à fuir dans la Fagne, ce terrain dangereux sur lequel les soldats n’osent pas le suivre.

Commence alors sa guerre. Incarnation de l'hybris, il traque implacablement tout ce qui porte un uniforme. Pierre l'Antéchrist est à l'unisson des antiques dieux vengeurs et rejoint cette confrérie de juges célestes. Silencieux, patient, il est Vidarr tuant le loup géant Fenrir. Incontrôlable, transformant sa vengeance en carnage, il est Sekhmet, envoyé par ses pairs afin de punir l'humanité. Il incarne la vengeance cosmique de Kali, la colère divine d'Ishtar, la juste punition de Némésis et la cruauté pédagogique de Tezcatlipoca.

Durant des semaines, il erre dans les landes, dormant à peine, survivant comme une bête traquée. À chaque rencontre avec des enclaves amies ou ennemies, il frappe sans retenue. S’empare de leurs armes, se protége derrière un bouclier d’énergie et ne laisse aucune chance à ceux qui tentent de lui résister. Il brise les corps et broie les esprits.

Ce n’est que l’arrêt des combats, un mois plus tard, qui met un terme à sa dérive meurtrière. Pierre est vidé, saturé de violence. Il estime avoir réglé ses comptes avec ses bourreaux, avec ce monde sombre, avec la Fagne elle-même et cette guerre absurde qui a tout englouti.

Aujourd'hui, Pierre a 41 ans. Le dieu des Fagnes est loin, dans le temps comme dans l'espace. Et pourtant il semble vouloir s'éveiller. Depuis deux décennies qu'il vit dans le regret et l'amertume, il sent, il sait que le temps est venu de tourner la page. L'Antéchrist doit rester enfoui au plus profond de la tourbe rouge sang où il est mort fin janvier 1944.

Accablé par ses tourments momentanés, Pierre cherche un refuge, une fuite pour aténuer les souvenirs douloureux d'une autre vie. Il fait lentement glisser son cerveau en thêta et s'endort.

— Ah, il roupille, constate la déesse.

Le sénateur romain se penche pour l'observer. Le menton du Celte repose sur sa poitrine mue par une profonde respiration.

— Pas étonnant, moi aussi je ressens une énorme fatigue. C'est à cause du bridage du thralhun.

— Ah bon… à ce point là.

— T'imagines pas cette punition. C'est terrible. Le clan m'a condamné à quatre ans de bannissement. J'en suis à trois mois et je n'en peux plus… Doutrelepont ça fait combien de temps, tu le sais ?

— Il était jeune. Vingt ans je crois.

— Houlà ! Il a passé la moitié de sa vie comme yauhqi… Il à dû faire des trucs pas beaux.

— J't'ais dis… c'est un meurtrier. Avec ses pouvoirs, il a buté des dizaines de soldats pendant la guerre. Il a brisés tous ses serments… Banni à vie, le Doutrelepont.

— Et il n'a pas eu de cironstances atténuantes ?

— Comme quoi ?

— Je sais pas, moi… la guerre, c'est jamais qu'une gigantesque entreprise d'assassinats légalisés. Ils auraient pu lui foutre la paix…

— Ecoute, j'en sais rien. Je suis pas juge. Tout ce que je sais, c'est qu'au fond, c'est un homme bon. Et depuis qu'on est ensemble, il a changé. Ma présence le calme.

Le sénateur se redresse en inspirant. Le fameux syndrôme du Saint-Bernard. Ce dévouement total, ce besoin de se sentir indispensable, quitte à s'autodétruire. Vincent connaissait très bien ce machin très répandu, surtout chez les filles.

Il avait déjà croisé plusieurs personnes dans ce cas, plus ou moins impactées. Il se rappelait une autre Christine, un fille un peu plus âgée que lui, issue de son groupe de copains. Après une histoire sentimentale désastreuse et des années de plans-cul foireux, elle s'était acrochée à un type qui avait tout du schizophrène. Le mec passait de séjour psychiatrique en crise existentielle. Une vraie bille de flipper.

Christine l'avait receuillit, soigné aux petits oignons et cette conne en était tombée amoureuse. Problème, les copains ne pouvaient pas saquer ce type qui pouvait partir en vrille n'importe quand. On les avait vu de moins en moins. La dernière fois qu'il l'avait croisée, elle tenait du zombi, le sourire en plus.

— Tu as été abandonnée ? balance-t-il sans préambule.

La déesse ne se formalise pas de cette question abrupte.

— On peut dire ça. L'alcool détruit tout. Les corps, les esprits… les familles.

Pas besoin d'en dire plus. Le schéma classique : une gamine abandonnée et livrée à elle même. Une enfance pesante dénuée de rire et de légèreté. Diagnostic sans appel : peur de l'abandon liée à une insécurité émotionnelle ; elle compense en se rendant indispensable. L'empath Vincent Dutilleul a encore frappé.

Mieux que quiconque, il sait quoi faire. D'autant plus que ses ishkals sont chirurgicaux. Il a passé son adolescence à les travailler, les sculpter et les poncer. Lorsque le bridage sera levé, il ne fera pas deux fois la même erreur. Il demanderait son accord pour intervenir.

Seize heure quarante-cinq.

Les cerveaux de Christine et Vincent quittèrent le confort douillet de l'alpha profond et basculèrent en bêta. Ils ouvrirent les yeux. A côté d'eux, Doutrelepont, la tête sur la poitrine, dormait profondément.

Christine observa le diapason et crut y déceler de nouveaux reflets.

— Tu crois que ça a marché ?

— Certain, répondit Vincent en déliant ses jambes et se massant la nuque. On remet le couvert demain matin.

Elle s'étira. Il se leva, pris le diapason posé sur les genoux de la jeune femme et alla le remiser dans son écrin, sur le gros bahut.

D'un pied nu, Christine poussa légèrement Doutrelepont. Elle insita plusieurs fois et il finit par s'éveiller. Une grande inspiration, il s'étira en baillant.

— Putain, j'ai bien dormis.

— T'as cuvé, oui !… d'ailleurs, je crêve de soif !

Elle se leva à son tour et se rendit dans la cuisine. Vincent était s'était allumé une clope et observait le diapason du diable. L'objet semblait plus présent, comme si on venait de souffler sur la poussière des années.

— Ca marche, lanca-t-il avec une pointe de fébrilité. On a réussit à pomper, canaliser et stocker le thra dans le diapason.

— Ben, c'était le plan, non ? répondit l'autre en s'appuyant sur les mains vers l'arrière.

Vincent se tourna et souffla un panache de fumée bleue.

— J'étais sûr de rien ! Tout ça était théorique… tiré de notes de cinq cents ans… en vieux néerlandais !

Le petit français demeurait abasourdis par leur réussite. Ce qu'il avait théorisé depuis des mois s'ancrait dans le réel. La possibilité de retrouver sa vie de tonahuac pris soudain des couleurs plus vives, plus nettes.

Doutrelepont se leva et lui tapa sur l'épaule en passant à côté de lui.

— Bien joué, Dutilleul. Bien joué.

Ils fêtèrent cette première petite victoire autour d'une caisse de Cristal Alken.

Cependant, à des milliers de kilomètres, dans les profondeurs du Vatican, un point lumineux venait de scintiller sur l'écran d'un Veilleur du Sodalitium Fluxus Radix.

Les ennuis ne faisaient que commencer pour le trio.

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