35 - Deux fragments réunis

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Les jours suivants, ils s'appliquèrent à renouveler l'expérience.

Lors de leur médiation dans la clairière mentale, le Celte passait le plus clair de son temps à roupiller, laissant la déesse porter l’essentiel du fardeau. Comme toujours.

Heureusement, elle pouvait compter sur le sénateur romain. Malgré la fatigue écrasante et la douleur sourde que lui imposait le bridage de son thralhun, il la soutenait, veillant à ce que l’ishkal de Captation ne la consume pas. Chaque jour, pendant une heure et demie, dans la clairière mentale, ils parlaient, ils échangeaient, se livraient, se découvraient.

La Gohy était une petite campagnarde de Charneux, un petit bled à l'est de la Belgique ; localement célèbre pour son petit carnaval et sa tarte fagnarde. Au milieu des années 50, la petite blonde d'une dizaine d'années était gentille et polie. Les garçons lui tournaient autour pendant la récré, elle avait de bonnes notes et la vie semblait lui sourire.

Mais à la maison, c'était Johnny Walker qui gouvernait. Père et mère étaient de gentils alcooliques, très courant dans ces années là en Belgique. Le père Gohy, maçon, s'enfilait son casier de Jupiler quotidien et sa mère, coiffeuse soumise, complétait le tableau avec la bouteille de rouge qui descendait invariablement entre seize et vingt heures.

La violence n'était pas physique à la maison, elle était de l'ordre de l'absence. Absence d'amour, absence de joie, absence de vie. Et les grands-parents, les oncles et les tantes n'étaient pas mieux. Le mal pernicieux remontait à plusieurs générations et ruisselait sur elle a présent. Un héritage infâme aux relents aigre de vinasse… mais un héritage.

Fille du clan de la Pierre Noire, elle assistait à l'école tonahuac, le samedi, à la maison du clan, dans un autre bled enfouis dans la tourbe des Hautes-Fagnes. La même maison de clan où Pierre Doutrelepont avait usé ses fonds de culottes une grose quinzaines d'années plus tôt. Là-haut, avec son petit frère et sa petite soeur, on lui avait bien expliqué ce qu'elle pouvait et ne pouvait pas faire de ses petits pouvoirs.

Ses parents, des Tsi 1, n'avaient jamais marqué d'intérêt pour les tonahuacs et leurs particularités. Ils utilisaient leurs maigres capacités avec mollesse, parfois pour amuser la galerie, et communiquaient en zha pour s'insulter. Mais jamais, jamais avec conviction. Lentement mais sûrement, ce qu'ils avaient appris dans leur jeunesse, avant-guerre, s'était petit à petit étiolé, jusqu'à disparaître ; bouffés par l'ennui et l'alcoolisme.

Une seule fois, son père, ivre, lui avait confié son regret d’avoir épousé sa mère. On l’avait contraint à se marier au sein du clan, alors qu’il en aimait une autre. Mais elle était nalhun, et cela rendait leur union impossible. Une histoire banale. Au village, chacun savait qu’il menait une double vie avec cette femme. Et ce qui devait arriver arriva : ils se séparèrent. De corps seulement, car aucun divorce ne fut jamais prononcé.

Elle ne leur en voulait pas : son père était un raté, sa mère une cruche. Dès qu'elle eut seize ans, Christine quitta école et famille pour s'installer à Verviers, la grande ville près de son bled. Comme elle était jolie, souriante et bien faite, elle trouva rapidement un travail de serveuse dans un restaurant.

Les visites à la maison du clan s'étaient peu à peu taries et, depuis plusieurs années, ses pouvoirs dormaient au fond de sa conscience pré-alcolique. Parce qu'un héritage n'est pas un choix mais s'impose, l'acool s'invita dans sa vie. Elle levait le coude au travail, chez elle et lors des soirées avec sa nouvelle bande d'amis.

C’est là qu’elle fit la connaissance de Pierre Doutrelepont. Elle tomba amoureuse du petit garçon perdu coincé dans cet homme bourru. Et voilà bientôt cinq ans qu'ils vivaient de rien avec les Chiens Gris.

À force de confidences, de points communs révélés et de différences explorées, une intimité nouvelle s’installa entre eux. Ils réalisèrent, entre autres, que Vincent n’avait que cinq ans de plus que Christine. Elle en rit, lui avouant qu’elle aurait aimé avoir un grand frère comme lui : attentif, doux, rassurant.

Au fil des jours, quelque chose se fissura en lui. Lorsqu’il quittait la médiation quotidienne autour du diapason, Vincent supportait de moins en moins la proximité entre elle et Doutrelepont. Les mains épaisses du Fagnard, leur manière de s’attarder sur ses formes parfaites. Il détournait les yeux lorsqu’ils s’embrassaient. Une colère sourde grandissait en lui, nourrie d'une jalousie nouvelle et inavouée.

Doutrelepont incarnait tout ce qu’il n’était pas : la puissance brute, une rudesse sans doute et une confiance en soi en titane. Le Belge passait le plus clair de son temps à s'accoupler à Christine sur un rythme soutenu : matin, midi, soir. De vrais lapins. Ils avaient fait le tour de la maison et baptiser chaque pièce de cette manière.

Pendant ce temps, les Verhaagen croupissaient dans la chambre du gamin. Vincent s'inquiétait de leur état de plus en plus fébrile. Ils arboraient une pâleur cadavérique, puaient la transpiration et la pisse mais leurs signe vitaux restaient stable. Christine ne s'en inquiétait pas, pire — ou mieux, question de point de vue —, elle s'en amusait.

Des trois, c'est elle qui se fadait la corvée des Verhaagen. La jeune Belge détestait cordialement la bourgeoisie. Elle repoussait cette vie confortable et bien rangée qui l'attirait mais qu'elle repoussait, pensant que jamais elle n'y aurait droit. Chaque entrée dans cette chambre où les bourgeois détestés suintaient dans leurs puanteur était une pénitence, une frustration.

Un par un, elle les faisait passer sur la toilette. Souvent ils rataient la cible, toujours ils ne s'essuyaient pas correctement. Ajouter à cela leur fringues puantes et on obtenait un cocktail olfactif de fin du monde.

Alors, pour se venger de leur simple présence, elle s'amusait à torturer leurs esprits, leur faisant vivre des gouffres d'horreurs suggérées. Elle prenait soin de ne jamais mettre leur existence en danger mais se foutait royalement des conséquences psychologiques irréversibles que ces petits jeux induisaient.

Un jour, pour tromper l’ennui, Doutrelepont mit la main sur un jeu de cartes et une vieille boîte en fer remplie de boutons — sans doute la réserve de Madame Verhaagen. Il s’en servit comme jetons et proposa des parties de poker, version Texas hold’em.

Vincent ne connaissait pas le jeu, mais accepta avec entrain. Il y voyait une opportunité. Une occasion de reprendre l’ascendant, de briller autrement. De s’imposer, enfin, aux yeux de Christine, sur un terrain où la force brute ne comptait plus.

Au début, il perdit toutes les parties puis il reprit la main. Mais le Belge, redoutable et expérimenté, reprit très vite le lead. En plus de la jalousie, la frustration naquit chez Vincent. Jamais il n'arriverait à la cheville de ce mec. Il était hors de portée, définitivement d'une autre race d'homme.

Mercredi soir vers minuit, après six scéances de recharge du diapason, six longues journées passées aux côté de ce couple qu'il allait bientôt quitter pour retrouver sa vie de petit institueur de province, Vincent fumait une clope. Les chuchotements et les râles du couple, en plein ébat dans la chambre parentale, l'empêchaient de trouver le sommeil.

Assis sur la margelle de la porte fenêtre du jardin, les pieds dehors, les fesses à l'intérieur, il lancait des volutes de fumée vers la lune presque pleine. Le ciel dégagé, les étoiles brillaient de mille feux dans cette nuit froide de fin octobre.

Perdu dans ses pensées, il ne l'entendit pas arriver.

— Je peux t'en piquer une ?

Il se retourna vivement sur la voix. Christine, emballée dans un drap de lit fuschia, lui jettait son plus beau sourire. Ses cheveux dorés en pagaille et son maquillage déglingué la rendaient encore plus sexy… si c'était possible. Une déesse lui rendait visite.

— Ou… oui, bien sûr, bégaya-t-il en cherchant son paquet de cigarette.

Il lui tendit une clope qu'elle accepta. Il la regardait d'en bas, comme un con. Elle restait la main tendue, la cigarette entre les doigts. Elle lui sourit en levant les sourcils.

— Oui… pardon… bien sûr. Il sortit son briquet Zippo, fit craquer la roulette. Elle alluma sa cigarette, se redressa et souffla un panache bleu.

— Je peux ? demanda-t-elle en montrant le sol à côté de lui.

Il s'écarta par petits coups des fesses, elle vint s'asseoir contre lui. Son parfum sucré l'assaillit, l'envahit. En ajustant son drap de lit, il apperçut le galbe de ses seins, elle était entièrement nue. Un frisson lui parcourut l'échine. Une chaleur nacquit dans son bas-ventre.

Ils restèrent comme cela quelques instants, le regard plongé dans le ciel nocturne. Puis elle dit :

— Le diapason est quasi rechargé, non ?

— Oui, acquiesca-t-il d'une voix aigüe sans oser tourner la tête.

Elle tira sur sa clope.

— Tu vas retrouver ta petite amie…

Vincent tressallit. Il ressera ses bras autour de ses genoux, se racla la gorge. Christine le regardait franchement en fumant tranquillement. Décontractée, sûr d'elle, certaine de son charme.

— En effet, dit-il dans un souffle.

— Tu dois être heureux… non ?

Ce moment se transformait en scéance de torture. Vincent n'en menait pas large. Il se mit à détester cette fille et ces questions.

— Tu veux tout savoir ? demanda-t-il brusquement en se tournant enfin vers elle.

— Quoi… tu ne m'as pas tout dit pendant les scéances de méditation ?

Coup de poing dans le foie. Vincent encaissa puis se ressaisit.

— Si, bien sûr… enfin… non, murmura-t-il en baissant les yeux.

Quelques instants passèrent. Le seul bruit venant de la cigraette de Christine qui se consommait.

— Je… je, commença-t-il.

Plusieurs secondes s'écoulèrent dans le silence.

— Je t'écoute, murmura la jeune femme.

Il détourna la tête et ferma les yeux, ramenant ses jambes et affermissant ses bras autour de ses genoux. Fermeture du magasin, volet d'acier baissé.

Elle écrasa son mégot et se leva dans un froissement de drap.

— Merci pour la cigarette, Vincent. Bonne nuit.

Elle déposa un petit baiser sur sa joue. Le drap de lit rose fushia s'éloigna à pas mesurés dans les ombres du salon.

Elle savait très bien ce qu'elle faisait. Des gestes millimétrés, des poses calculées. Tout cela pour faire craquer le petit instituteur qui en pinçait pour elle. Un jeu. Le jeu éternel et universel du flirt malsain. Elle les emballent, les fait chauffer et les larguent.

— Attend, lança-t-il en se levant.

Elle s'arrêta sans se retourner. Il la rejoignit et se planta derrière elle.

— Je dois te dire quelque chose, murmura-t-il.

Elle se retourna lentement, laissant glisser un pan du drap de lit, offrant la peau soyeuse de son épaule et de son sein au regard avide du Français. Une pose qu'elle avait répétée des centaines de fois devant son miroir.

— Oui, souffla-t-elle du bout des lèvres. Soulevant le menton, les yeux mi-clos, la bouche en offrande. Copie conforme de Maryline Monroe, la star holywoodienne disparue quelques années plus tôt.

Il l'attira contre lui. Leur bouches se scellèrent. Ils s'embrassèrent longuement, puis il glissa sur sa joue, son oreille et descendit le long du cou. Christine fut remplie de frissons inconnus. Ces baisers étaient mille fois plus doux, tendres et précieux que tout ce qu'elle avait connu.

Tout en l'embrassant dans le cou, il posa une main sur ses fesses rondes et fermes. Son entre-jambe gonflant à vue d'oeil.

— Pas maintenant, pas comme ça, gémit-elle.

Elle se dégagea des bras de Vincent, laissant traîner sa main sur le torse. A travers sa paume, elle sentit son coeur battre la chamade ; excité par l'adrénaline qui courait dans ses veines.

— Mais… fit-il.

Elle posa un doigt sur ses lèvres.

— Ne gâche pas tout.

Elle referma le draps de lit sur sa poitrine et tourna les talons, disparaissant dans la nuit. Il demeurait debout, seul comme un con dans le froid. Seul avec son excitation.

Il ressentait le galbe des fesses dans sa paume, le goût de la salive sur ses lèvres, le parfum sucré de sa peau. L'esprit en feu, le froc au bord de la déchirure, il devait se distraire. Soudain, son esprit fut accroché par une idée : le diapason. Il rejoignit la pièce de jeu, empoigna l’écrin, et gagna la salle à manger. Il déposa l’ensemble sur la table, alluma l’abat-jour central et tira une chaise.

Nouvelle cigarette. Il ouvrit les carnets de son aïeul, consulta ses propres notes. Plus que jamais, une détermination farouche l’habitait : il ferait fonctionner cet objet, coûte que coûte. Ce soir-là, il avait enfin compris ce qui l’avait mené dans ce pays gris et austère. Ce soir-là, il avait trouvé l’amour. Le vrai.

Distraitement, il faisait jouer le diapason entre ses doigts, tandis que son esprit dérivait vers des visions éclatantes. Un avenir où Christine et lui ne faisaient qu’un. Où un simple regard suffisait à écarter Doutrelepont. Où ils prenaient la route, à bord de sa Renault 4, vers la ville de son enfance. Où il la présentait à ses parents… où il était question de mariage.

Peu à peu, un plan prit forme dans son esprit fiévreux. Et s’il échangeait le débridage de Doutrelepont contre Christine ?… L’idée s’imposa avec une évidence troublante. Bien sûr. Le Belge finirait par comprendre. Il verrait qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Qu’il était, lui, déjà trop loin d’elle.

Les pensées s'entrechoquaient, se superposaient. Tout en étudiant le mode de déclenchement du diapason, des images s'interposaient. Le tenir en main et… des cheveux dorés, une peau sucrée… frapper l'une des branches sur un activateur souple… une bouche offerte… comme la paume de la main… des yeux couleur "embrasse-moi"… plonger l'objet dans l'eau amplifie l'onde…

Un frottement. Il releva la tête.

Elle se tenait là, entre le séjour et la salle à manger, éclairée par la lumière des étoiles, enveloppée de fuchsia. Il entrouvrit les lèvres pour parler, mais aucun mot ne vint. Lentement, elle découvrit une épaule, puis laissa glisser le drap de lit, abandonnant à son regard la perfection nue de son corps.

Il se leva d’un bond, vint se plaquer contre elle et l’embrassa avec avidité. Elle accueillit ce baiser avec une lenteur brûlante. Il descendit le long de son cou, de ses épaules, de sa poitrine, tandis qu’elle défaisait sa veste, arrachait presque sa chemise.

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, murmura-t-elle contre son oreille. Mais j’ai envie d’y croire.

Il la souleva sans rompre leur étreinte. Elle noua ses jambes autour de sa taille, et il l’emporta dans la pièce de jeu, parmis les coussins et les couvertures.

Cette nuit-là, ils s’aimèrent avec une intensité rare, sincère, presque irréelle. Comme deux fragments longtemps séparés qui se retrouvent enfin.

Comme si chaque geste devait être le premier… et le dernier.

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