43 - Le vertige du gouffre
— Pssst !… Christine…
Le séjour était plongé dans la pénombre du début de soirée. Une myriade de fines goutellettes de pluie apparurent sur les grandes baies vitrées, précurseur d'une averse. Vincent Dutilleul apparut au coin du feu ouvert, éclairé sur l'arrière par les lumières de la salle à manger.
D'un petit geste de la main, il indiqua à la jeune femme de s'approcher. Elle s'arrêta, hésitante.
— Faut que je te parle, viens, insista-t-il sur le ton de la confidence.
Christine soupira et alla dans sa direction. Drusen et les Wolframs, en embuscade, ne bougèrent pas.
— Binôme Tango 2, changement de stratégie, adaptez vos positions, lança-t-il en zha à ses équipiers.
Freki, du binôme tango 2, étudia rapidement leurs options. Devant eux, sur l'arrière de Tango 3, le binôme Tango 3 occupait le petit coin fumeur,. Ils devaient laisser un champ d'action à leurs collègues. Avec fluidité, invisibles et en lévitation, ils rebroussèrent chemin dans le vestibule, débouchèrent dans le séjour et se placèrent dans le dos de Tango 2, à quelques dizaines de centimètres.
— Qu'est-ce que tu veux encore ? demanda-t-elle sur un ton exaspéré.
Vincent regarda en travers du séjour par dessus l'épaule de la jeune femme. La porte de la chambre à coucher était restée entrouverte, laissant un trait de lumière passer dans le salon. Ils avaient quelques secondes avant que Doutrelepont ne la franchisse.
— Je… J'ai pris ma décision : je me barre, maintenant. Viens avec moi… fuyons ! proposa-t-il avec fébrilité.
— Quoi ? Mais t'es complètement malade ! s'alarma-t-elle.
Il l'a pris fermement par les épaules.
— Ma chérie… commença-t-il, c'est la seule solution. Ce type (il leva une main en direction de la chambre des Verhaagen) ne peut pas retrouver ses pouvoirs, il est dangereux. On a tout (il empoigna le diapason et sortit les clés de voiture de la poche de sa veste)… avec ça, on sera libres… libres ! Le monde est à nous ! (Il déposa les objets et empoigna fermement les épaules de la jeune femme)… Allez, partons… D'acord ?
Il sentit un relâchement chez Christine. Elle baissa la tête. Une journée partagée entre le doute, l'espoir et la désilusion. Une semaine claquemurée avec ces deux hommes, à essuyer le cul d'une famille entière. Cinq ans de fuite en avant. Une vie dissolue. Au fond, elle n'avait connu que cela.
Qu'avait-elle à offrir à ce jeune homme ? Un aller simple vers un casier de bière ? Et quand ses fesses se ramoliront, que ses seins tomberont après les accouchements ? L'aimera-t-il encore ? Après tout, elle n'était qu'une petite paysanne mignonne qui asticotait les garçons. Rien de plus, rien de moins.
Le visage de ses parents s'interposa. La couperose maternelle, l'embompoint paternel. Son putain d'héritage l'attendait au bout de ces années.
Elle leva la tête. Dans ses yeux traînaient des larmes.
— Christine… mon amour, murmura-t-il tendrement.
Le regard bienveillant de Vincent accrocha le sien. Elle y vit un amour éclatant, la promesse d'une vie meilleure. Il l'aimerait, la choierait, la soutiendrait dans ses errements. Elle craqua et fondit en larmes dans ses bras.
— Lâche-la tout de suite !
Doutrelepont venait de franchir la porte de la chambre des Verhaagen et fonçait droit sur le couple. Dominée par ses émotions, incapable de réflechir, Christine demeurait pétrifiée en voyant la punition s'avançer vers elle, immense, implacable, environnée de cris et de douleurs.
Téméraire, décidé à en finir avec cette brute, Vincent se glissa devant elle, brandissait le bouclier de l'Amour et l'épée de la Justice. Le moment était venu d'affronter le Dragon.
Doutrelepont se figea soudain au milieu du séjour, entre la table basse et les fauteuils encadrant le feu ouvert. Les bras écartés, légèrement tirés vers l'arrière. Ses traits se déformèrent en une grimace de rage. Les dents serrées, la bave aux lèvres, il éructait.
— Arrête-ça, Dutilleul ! Lâche-moi immédiatement !
Vincent se redressa, stupéfait. Le Belge semblait paralysé, ou plutôt retenu. Comme s'il venait de s'engluer dans une toile d'araignée invisible.
— Mais je… je n'y suis pour rien, dit-il d'un ton étonné.
Il jeta un oeil sur Christine, derrière lui. Un masque de terreur sur son visage ruisselant de larmes, la jeune femme était également pétrifiée. Les bras tirés vers l'arrière, dans la même position que Doutrelepont.
Vincent sentit un frôlement, un glissement de l'air. En une fraction de seconde, il compris. Ils n'étaient pas seuls. On avait entravé Doutrelepont et Christine et un ou plusieurs Tonahuacs étaient en action autour d'eux.
D’une manière ou d’une autre, ils avaient été repérés. Aucune transgression n’échappait aux autorités tonahuacs, sous la surveillance implacable du Centre, cet œil omnipotent qui ne se ferme jamais. Depuis deux semaines, leur passif ne cessait de s’alourdir. Le braquage brutal du musée brugeois et le vol du diapason n’auraient pourtant pas dû alerter le Centre : ils avaient à peine recours aux ishkals. L’affaire relevait des autorités nalhuns, de la gendarmerie, pas des Tonahuacs.
Alors qu’avaient-ils fait pour attirer leur attention… Le chargement du diapason. C’était cela. La répétition, l’intensité, cette signature énergétique impossible à dissimuler. Sans le vouloir, il prit de la hauteur et, comme une idée chasse l'autre, l'évidence le frappa : sa naïveté. Il vacilla intérieurement, prenant soudain la mesure de ses actes : un braquage, une prise d’otage, la séquestration d’enfants, l’usage d’un artefact prohibé, et surtout l’emploi du thra à des fins hors-la-loi.
Ils avaient été suivis, observés, disséqués. Leurs gestes consignés, leurs écarts jugés. Et ce soir, pour la seconde fois de sa vie, Vincent se retrouvait face à l’autorité des Tonahuacs.
Venant confirmer sa crainte, une force invisible voulut lui saisir le bras. Son corps réagit plus vite que son esprit. Il se dégagea, déplia l'autre bras et empoigna le diapason.
— Arrêtez ! hurla-t-il à plein poumon. Si j'utilise cet objet, vous… vous allez tous mourir !
Le diapason que brandit Vincent à la manière de la statue de la Liberté, s'illumina en rouge dans les calques de vision des Wolframs. Drusen suspendit l'attaque.
Les opérateurs de Pungue retinrent leur souffle. Claire, qui n'avait plus pris de notes depuis quelques minutes, scilla des paupières plusieurs fois en prenant une grande inspiration. Elle revint à elle comme on sort d'un bon film, légèrement décalé. D'un bref regard à la volée, elle observa son entourage.
L'archonte, Fenrir, Maeron et Solmund demeuraient calmes et figés comme des statutes antiques. Mais leurs traits affichaient une tension palpable. L'opératice de Pungus restait quant à elle concentrée sur son travail de synchronisation et de régulation.
— Pungus, Alpha, on bascule en temps Y, ordonna l'archonte.
L’opératrice esquissa quelques gestes aériens sur sa console diaphane et, aussitôt, l’atmosphère de Pungus se modifia avec une discrétion irréelle. La lumière s’adoucit, glissant vers une pénombre légère, comme si les lieux venaient de passer sous la voûte feutrée d’une charmille.
Pour Drusen, le temps se mit à ralentir brutalement. Les plis du costume de Tango 3 semblèrent se figer, suspendus dans une quasi-immobilité. Derrière lui, le martèlement de la pluie contre l’immense baie vitrée s’alourdit, chaque impact s’étirant en notes graves, offertes au regard comme les détails figés d’un cliché d’une précision extrême.
— Opératrice, estimation temps Y, ordonna l'archonte.
— Soixante clics, je décompte.
— Pungus, quels sont les ordres ? demanda en zha le chef de la meute.
— Un instant, répondit Euréka Vallederak. Nous avisons.
Pungus repoduisait sur des écrans de même taille la vision des Wolframs.
— Opératrice, affichez la vision de l'Alpha, de Freki et de Skoll. Agrandissez sur le diapason.
L'opératrice effectua quelques mouvements et les écrans se déplacèrent. Les trois écrans montrant les points de vue objectifs des Wolframs désignés s'agrandirent. On y distinguait lle diapason sous trois angles.
L'archonte observa cet objet que brandissait Tango 3 comme un marteau de forgeron.
— Voici donc cet objet médiéval dont nous ne savons presque rien. En tout cas, il n'est pas très impressionnant…
— L'égide d'Athéna ne paye pas de mine non plus, ponctua Solmund. Et pourtant, son pouvoir de domination mental est terrifiant.
— Mm… pouvons-nous comparer le bouclier de l'une de nos plus grande achonte avec cet… instrument ?
Solmund s'abîma dans la réflexion. L'achonte s'adressa aux hommes présents :
— Quel danger affrontons-nous ? Pouvez-vous garantir que ce diapason n'est pas létal, comme cet individu le prétend ? Vous avez dix secondes chacuns.
— Absolument, asséna Fenrir. Tango 3 a compris qu'il est fini et tente de reprendre la main. Le diapason est tout ce qu'il a. C'est un yauhqi, un Chien Gris désespéré. Il ment comme un arracheur de dents. Lâchez les Wolframs, ils n'en feront qu'une bouché.
— Je suis d'accord avec Fenrir, appuya Maeron. C'est le geste désepéré d'un renégat acculé à qui tout a été retiré et dont il ne subsite que les paroles et les actes limités d'un nalhun. Autrement dit, il ne peut rien contre nous et encore moins contre les Wolframs.
Le regard de l'archonte glissa vers frère Solmund.
— Votre avis, Solmund.
L'homme d'église n'avait pas bougé. Droit comme un piquet, les bras croisés et une main soutenant son menton, il pris le temps de répondre.
Dans son regard, le yauhqi brandissait un mensonge chargé de peur, pas un objet réellement dangereux. Solmund y vit une figure théologique : celle de l’homme acculé qui choisit l’illusion de toute-puissance plutôt que l’abandon. C'était l’ombre du désespoir, le péché, qui l'agitait. Pour l'homme d'église, ce yauhqi n'était plus un adversaire à neutraliser mais une âme en train de chuter.
— Solmund, cinq secondes.
— Il ne veut pas tuer ses adversaires, dit-il enfin d'une voix grave. Il veut qu'ils aient peur de mourir. C'est une mise à l'épreuve qui n'aboutira sur rien d'autre que sa capitulation. Car il ment, et il le sait.
— Et vous, mademoiselle, qu'en pensez-vous ? fit l'archonte en se tournant vers le petite Delorme.
Claire se figea net. Aucun des hommes ne bougea ; tous demeuraient tournés vers les écrans de contrôle. Ils la connaissaient assez pour éviter de la fixer et risquer de l’ébranler davantage. Seul Maeron se permit un écart : il tourna vers elle un regard empreint de bienveillance et lui adressa un discret clin d’œil.
— Moi… mais… je… je ne sais pas, balbutia-t-elle.
— Rassurez-vous, mademoiselle, continua l'archonte. C'est protocolaire. Nous demandons toujours l'avis de l'ordinaire présent dans Pungus. Et ne vous inquiétez de rien, celui-ci est consultatif. Alors, qu'en dites-vous : est-ce qu'il ment d'après vous ? Les Wolframs sont-ils réellement en danger ?
Claire contempla la scène du pavillon de banlieue, suspendue dans ce ralenti irréel qui occupait presque tout l’espace. Tout y semblait figé avec une précision troublante, comme si le monde avait retenu son souffle. Rien, absolument rien dans son existence ne l’avait préparée à être témoin d’un tel théâtre.
Elle, engloutie dans les entrailles de la cité vaticane, observait — à travers un dispositif dont elle ne comprenait ni la nature ni les limites — les actions d’une unité d’élite opérant à des milliers de kilomètres. La distance n’existait plus. Le réel vacillait.
Son regard erra quelques secondes, rebondissant d’un détail à l’autre. La pénombre douce évoquait un sous-bois ancien, presque enchanté. Autour d’elle, les silhouettes aux allures irréelles des agents du Centre évoluaient dans un silence chargé, entourées des tableaux animés et des données sur l'opération.
Et si tout cela n’était qu’un rêve ? Allait-elle ouvrir les yeux et retrouver la banalité rassurante de sa chambre, chez ses parents ?
— Mademoiselle, il nous reste dix secondes.
La voix impérieuse de l'archonte la ramena à l'instant.
— Même s'il est suspendu, le temps nous est compté. Pardonnez ma brusquerie mais nous devons vous entendre, asséna Vallederak.
La jeune femme délia ses épaules, se redressa et se racla la gorge.
— Ce monsieur à peur, c'est indéniable. Et quand on a peur, on fait des bêtises. Je ne sais pas si son objet est dangereux mais je suis certaine qu'il est prêt à aller plus loin qu'il ne le pense lui-même. Moi… je vois juste un homme avec quelque chose dans la main, et personne ici n'est en mesure de dire si cette choses est vraiment dangereuse. Or, pour les ordinaires, quand on ne sait pas ce que c'est… on considère que c'est dangereux. Donc, peut-être qu'il bluffe… mais s'il ne bluffe pas, alors on est en retard d'un coup.
Solmund et Maeron échangèrent un regard où passait de l'admiration.
— Zéro clics, asséna l'opératrice. Le risque d'une action inattendue de Tango 3 augmente en flèche.
L'archonte leva une main impérieuse.
— Déduction intéressante, repris Vallederak. Et que préconisez-vous ?
Claire répondit tellement vite et sans hésitation qu'elle se surpris elle-même :
— Il ment peut-être. Mais vous êtes en train de faire exactement la même chose : vous racontez une histoire qui vous arrange pour pouvoir agir vite.
Claire laissa passer une respiration.
— Sauf que lui… (elle désigna Vincent Dutilleul, Tango 3, du doigt)… lui joue sa vie.
Elle planta son regard dans celui de l’archonte.
— Alors je vais répondre simplement : je n’en sais rien. Et je refuse de prendre une décision irréversible sur une intuition, même brillante.
Les frations de secondes qui suivirent furent les plus longue de sa jeune existence. Bon sang de bonsoir, mais d'où lui venaient ces réflexions ? Et où avait-elle trouvé le courage de répondre aussi frontalement à une situation qui la dépassait.
Plongée dans son introspection, elle entendit à peine la voix de l'archonte dire :
— Alpha, êtes-vous en mesure de négocier ?
— Négatif. Non seulement Tango 3 est en surcharge émotionnelle, mais Tango 1 montre des signes grandissants d'instabilité. Il est très probable qu'il utilise un ishkal malgré le bridage. Et les gravitos sont particulièrement dangereux… sans compter, et vous pardonnerez ma trivialité, que c'est un gigantesque fils de p…
— C'est noté, la coupa l'archonte. Leurs ishaks ?
— On les a testé : tous baissés. Impossible d'agir en necali. On reste en physique.
— Très bien. Valleska pour Wolframs… déchaînez-vous.

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