Chp 30 : Tamyan - le plan
Autremer
— ... Quand mon troisième est né, mon grand était déjà sevré, mais il a tout de même fait une crise de jalousie. Est-ce que les hënnil sont jaloux comme ça, chez vous ? Normalement, dans les familles orcneas, on partage tout. Les frères et sœurs se tiennent les coudes. Alors j'ai dit à Kharwar...
Le bavardage de Tymyr n'a pas de fin. Tellement incessant, que je n'écoute même plus. Je connais déjà tout sur sa famille. Ses huit gosses – six filles et deux garçons -, son époux le fameux Kharwar, ancien gladiateur à succès, mais aussi sa grand-mère, son grand-père, et ses innombrables frères, sœurs, et cousins.
— ... Quand il a tenté d'assassiner son petit frère, là, j'ai vu rouge. Je lui ai dit... (Elle s'arrête enfin.) Ta main, patron. L'autre. J'ai fini la droite.
Je récupère ma main. Tymyr a fait du bon boulot. Mes griffes poussent très vite, et je suis obligé de les faire tailler régulièrement.
— L'eysh est prêt. Tu peux mettre tes doigts dedans.
L'eysh. Ce mélange d'iridium fondu et d'autres substances secrètes – chacun a sa façon de le préparer – dans lequel les guerriers dorśari trempent leurs griffes et leurs crocs pour les renforcer. J'ai soudain un pensée pour Dasma, et toutes ces malheureuses aslith dont j'ai lacéré la peau tendre avec ces serres métalliques.
— Laisse, je vais les garder comme ça.
Tymyr me jette une œillade réprobatrice.
— Si tu comptes encore combattre dans l'arène, ard-æl...
— Je ne compte pas combattre dans l'arène.
Je vais chercher l'Aonaran. Et, ensuite, arracher la tête d'un perædhel. Je pense y arriver sans griffes laquées. D'autant plus que tu me l'as fait tout récemment.
Mais Tymyr semble adorer les taches ménagères. La bouffe, la taille des griffes.
— Bon, grogne-t-elle. Comme tu veux. C'est toi le chef ! Mais je vais te raser les tempes et tresser tes cheveux en arrière. Comme ça, tu auras au moins un peu l'air d'un guerrier. J'ai jamais vu un ylfe aussi négligé ! Que tu sois atteint de muil n'excuse pas tout.
— On dirait que tu veux me faire ressembler à un chef orc, souris-je en relevant les yeux vers elle.
— Tu seras plus beau comme ça, ard-æl, insiste Tymyr. Plus redoutable. Enfin, tu es déjà beau et redoutable, mais là, vraiment, tu seras comme un véritable drughi !
Un chef de guerre orc. C'est un compliment, je suppose.
— D'accord. Fais ton office.
Tymyr passe ses doigts sur mon crâne, et après avoir enduit mes cheveux d'huile, commence à me masser le cuir chevelu. Ce n'est pas désagréable.
— Je serais presque jaloux, se moque Rizhen en se plantant devant nous, une coupe de gwidth à la main.
J'ouvre ma paume. Il me cale une deuxième coupe dedans. Quand je me redresse pour boire, Tymyr gronde.
— Tu peux l'être, lance-t-elle à Tymyr. Tu n'es pas l'ard-æl, il n'y a qu'à lui que je fais ça. Et à mon mari.
— Il y a quelques jours encore, tu disais que tu étais prête à venir partager mon khangg ! s'indigne Rizhen. Tu peux bien me masser la tête, Tymyr.
— Non ! bougonne-t-elle, imperturbable. Je t'ai proposé ça avant de décider que Tamyan serait mon ard-æl. Et il a défendu les orcs. Je suis à son service.
Il est temps de redorer le blason de Rizhen.
— Rizhen a ramassé les cristaux-cœurs de tes compatriotes, après une rixe dans une taverne de Cyg-Cerdded, dis-je à Tymyr. Lui aussi défend les orcs.
— Mais ce n'est pas un chef de harde. Quand il sera devenu un peu plus charismatique, on verra.
— Tu sais, Rizhen est très populaire auprès des dames, d'habitude.
Tymyr secoue la tête.
— Non non, n'essaie pas de me convaincre, ard-æl ! Trop lumineux, pas assez sombre. Je préfère les mâles au goût plus marqué. Comme toi.
D'un bout de sa griffe, elle me touche la joue. C'est rapide, presque tendre.
— Mais je sais que tu soupires après une autre, ajoute Tymyr. Non, pas la peine de grimacer ! Les femelles sentent ces choses-là. Dommage pour moi !
Et pour moi, sans doute. Je ne dors plus, et la nourriture n'a aucun goût. Quand Tymyr me tend un bout de miroir brisé, c'est un visage blafard et émacié que j'aperçois, me fixant d'un regard sombre. Avec mes tempes rasées et ma chevelure tirée en arrière, on dirait un sidhe fatigué échappé d'Æriban, qui aurait erré trop longtemps dans l'Autremer.
*
— On ne va pas tarder à sortir de l'Autremer, m'apprend Rizhen. La sortie nous fera déboucher en plein territoire adannath, pile en face de notre objectif.
— Et ce vaisseau n'a ni camouflage, ni bouclier, continué-je à sa place.
— Elshyn m'a donné une carte sommaire des installations adannathi, répond Rizhen en me jetant un bref regard. Je vais essayer de nous faire passer discrètement.
D'un geste, il sort une carte de son shynawil, qu'il étale devant nous. Sans table de lecture, on ne peut pas la projeter en trois dimensions, mais c'est mieux que rien.
Le portail de la Nouvelle Arkonna, l'un des trois en activité dans le système d'Eru – que les humains appellent Solaris -, est la porte d'entrée du centre militaire adannathi. La Nouvelle Arkonna, quant à elle, se situe en orbite d'une géante gazeuse, elle-même flanquée de deux petits satellites. Entre ces quatre points se trouvent tout un tas de ces bastions artificiels dans lesquels les humains se regroupent. Il y a plus d'humains ici que nulle part ailleurs : ils n'ont jamais pu vraiment se résoudre à quitter tout à fait leur berceau.
Mon regard se déplace plus loin, sur Ælba et l'ancien portail – détruit – de Tára. Et à l'extrême opposé, vers le portail de Dorśa. Encore en activité, mais dissimulé aux yeux profanes.
On va se trouver tout près de nos ennemis. Un vrai traquenard...
En même temps, Ymmaril est notre prochaine destination, après avoir trouvé Silivren. Le tout étant de convaincre le sidhe légendaire de nous prêter main forte, par quelque moyen que ce soit. Je ne sais toujours pas quoi lui dire, ni quoi lui demander. À moins qu'Yvarna ait chargé Tymyr d'un message spécifique, il faudra improviser. Attaquer l'ost de Nazhrac ? Sûrement pas. Ma fierté m'empêche de déléguer à un autre ma vengeance. Nous aider à pister le perædhel rebelle, et se charger de lui en tant qu'Aonaran, pendant que nous, on attaque Nazhrac ? Ce sera plutôt ça.
— Je crois que ce portail est aussi étroitement surveillé que celui d'Urdaban. M'étonnerait qu'on passe inaperçus, même avec un vaisseau adannath. Et les humains ont un protocole d'arrimage très cadré, dans leurs bases. On ne pourra pas y entrer comme ça. Il va nous falloir un plan.
Rizhen me fixe en silence. Il sait que j'ai raison.
— Et pourquoi pas une configuration ? propose Tymyr. Toi, ard-æl, tu es un maître en la matière : je t'ai vu prendre la forme du Premier dans l'arène. Tu n'as qu'à te changer en humain ! Riz et moi, on se cachera dans la soute en attendant que tu aies passé le contrôle.
Mes poils se hérissent à cette seule idée.
— Jamais je ne ferai ça, grogné-je entre mes crocs. J'ai un minimum de fierté. Et je suis loin de maîtriser les configurations. J'ai eu de la chance avec celle-là, c'est tout.
Le risque, avec les configurations, c'est d'oublier qui on est et de ne plus réussir à reprendre sa forme originelle. Hors de question de rester un humain pour toujours.
— Je sais pas quoi, vous dire, alors ! s'agace Tymyr. On fonce, et on verra bien.
— On n'a pas une seule arme sur ce rafiot, lui rappelé-je avec un regard coupant. C'est un cargo de transport, pas un vaisseau de guerre.
— Rhach, peste l'orc. Pourquoi Yvarna ne t'a pas donné un croiseur, avec des lance-missiles ?
Bonne question.
— Un dwol d'illusion, intervient alors Rizhen. Juste le temps de passer. On fait croire aux gardes que notre vaisseau est un banal cargo humain !
— Le vaisseau est trop gros. Il nous faudrait un cair ældien, muni d'un arbre-lige et du véritable cœur d'un wyrm, pour réussir ça.
— Le petit astronef, alors... On n'est que trois. Le dwol tiendra, pour cette taille, si on s'y met à trois.
— L'astronef n'est pas assez puissant pour atteindre Arkonna. C'est une barge extravéhiculaire sommaire, avec une autonomie limitée.
Rizhen baisse le nez. Je le vois gamberger à plein régime.
— Vous avez qu'à vous déguiser, merde ! s'excite Tymyr. N'importe quel hënnil sait faire. Mon troisième arrivait très bien à nous rouler comme ça, une fois, tiens, il s'est...
— Non, coupé-je après avoir réfléchi un court instant. J'ai une meilleure idée.
Rizhen me regarde, les sourcils froncés.
— Qu'as-tu en tête, Tamyan ?
— On va se séparer. Vous allez sortir discrètement avec le petit véhicule de sortie pour aller m'attendre sur l'une de ces petites lunes, non loin du portail.
Je tâte de ma griffe un point sur la carte de Rizhen.
— Et toi ? Comment vas-tu faire ?
— Je vais rester sur ce cargo rouillé en pilote auto et laisser la patrouille adannath me docker. Je m'introduirai sur leur vaisseau en passant derrière eux avec mon shynawil de camouflage, et les laisserai me ramener sur leur base. Elshyn a bien dit que c'était là qu'allait se rendre Silivren, à l'invitation de leur commandant...
— Brillant, me félicite Tymyr. On m'avait dit que tu étais un grand stratège !
Je lui jette un regard acéré.
— Je croyais que tu ne me connaissais pas, avant ?
— C'est Yvarna qui me l'a dit. Elle te connaissait, elle.
Je plisse les yeux. Jusqu'à quel point ?
C'est bon. Pas la peine de commencer à imaginer le pire.
— Que comptes-tu faire des humains, une fois à bord ? me demande Rizhen en relevant la tête.
— Ça dépendra des circonstances. De leur nombre, de leurs armes, et de leurs capacités offensives.
— Tu pourrais en profiter pour leur voler leur vaisseau, suggère Tymyr. S'il y a des armes à bord, ce sera toujours mieux que celui qu'on a ! Tu les tues un à un dans un couloir sombre, en mode furtif, tu jettes leur corps dans l'espace – en gardant les plus dodus comme ravito -, puis tu reviens nous chercher.
— Et on se retrouve au point de départ, sans couverture pour docker la base militaire, grince Rizhen. Très malin. Un vrai plan orc !
— Oh, ça va ! Le tien était un plan de poule mouillée ! Si on prend le vaisseau de ces soldats, ils croiront que c'est eux, non ?
Je les laisse se bouffer le nez. En soi, l'idée de Tymyr n'est pas bête. Mais je préfère la tenir loin de Silivren... au cas où.
— C'est décidé, annoncé-alors. Préparez-vous à quitter le navire dès qu'on a passé le portail.
— Attends, m'interrompt Rizhen. Tu comptes rencontrer Silivren tout seul ?
— Oui.
— Tu crois que tu arriveras à le convaincre, avec tes magnifiques talents de diplomate ? Soyons honnêtes, Tam : tu es un chef de guerre, pas un négociateur. Tes tentatives de palabres sur le champ de bataille se sont toujours mal terminées. Faut toujours que tu sortes un truc qui énerve tout le monde. Et on ne peut pas dire que la patience soit ton fort !
Rizhen exagère. Mais il n'a pas tout à fait tort. Sauf que cette fois, la situation est différente.
Je le fixe dans les yeux. Lui et moi, on a une complicité très ancienne. Il suffit souvent d'un seul regard pour qu'on se comprenne.
Je me méfie d'Yvarna. Tymyr porte peut-être un message pour lui, un message qu'elle n'a pas cru bon de porter à notre connaissance. Dans le doute – et par principe, parce que je déteste être utilisé -, je préfère y aller tout seul.
— Je pense que ce Silivren est un individu raisonnable, dis-je tout haut. Il est lié à une humaine... il comprendra mes raisons.
Du moins, je l'espère.

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