Chp 35 - Faith : le temple
Planète d'Altaïs, système de Seth, secteur inconnu
— Bienvenue sur la planète Altaïs, l'un des joyaux méconnus de la Bordure Extérieure. Diamètre : 16890 kilomètres. Durée d'une journée : 28 heures. Durée d'une année : 780 jours. Climat : froid et sec. Atmosphère : respirable. Surtout, prenez bien le temps de visiter les magnifiques vallées, montagnes escarpées, rivières asséchées, déserts et tombeaux qui agrémentent cette charmante planète vide de toute vie. Sans oublier les célèbres ruines du temple d'Arawn, le dieu de la mort ældien ! En vous souhaitant une bonne sortie, Inquisiteur. N'oubliez pas votre gourde !
Gerald, en train de boucler son collisionneur sur son dos dans le sas, jette un regard peu amène à Luvine, qui vient d'imiter l'annonce d'une IA de navigation.
— Prends ton matériel, au lieu de radoter, lui ordonne-t-il. Toi aussi, t'es du voyage je te rappelle.
Le sas s'ouvre, et Gerald s'y engouffre. J'emboite le pas à Luvine, qui tente de soulever une grosse caisse noire.
— Vous voulez de l'aide ? proposé-je en m'arrêtant à sa hauteur.
— Ça ne vous dérange pas ? Merci !
Je me place de l'autre côté de la caisse et soulève une poignée. Elle est affreusement lourde.
— Comment avez-vous eu toutes ces informations sur cette planète, Luvine ? On ne vous a pas dit notre destination avant d'arriver dans le système de Seth.
Elle se contente d'un sourire désarmant. Le visage de poupée de son corps artificiel est assez dérangeant. On dirait que Gerald a acheté un droïde de plaisir.
— Vous avez accès au Réseau, murmuré-je.
Lentement, Luvine place un doigt sur sa bouche.
— Chut... le dites pas au techno-prêtre, chuchote-t-elle. Il me déconnecterait !
Sans répondre, je cherche Gerald du regard. Debout sur la corniche où stationne notre barge de sortie, il observe le canyon qui s'étale sous nos yeux aux jumelles infra-moléculaires, ses longs cheveux blond-blancs soulevés par le vent. Je pose la caisse et viens me placer à côté de lui.
— C'est ici, m'annonce-t-il en pointant du doigt un flanc de montagne à demi-écroulé. Le temple d'Arawn. Le seul qu'on connaisse dans toute la galaxie.
Je prends les jumelles qu'il me donne. J'aperçois une grande ouverture dans la falaise, trop régulière pour être naturelle.
— Un temple ? murmuré-je.
— Un vestige de l'empire d'Ultar, à l'époque où les ældiens dominaient la galaxie. Leurs temples possédaient tous un portail, qui servait à relier tous les temples d'un même sældar les uns avec les autres. Je l'ai découvert par hasard il y a longtemps, lorsque j'ai fui... Nímrod.
Je baisse la tête. Chaque évocation du tyran qui a asservi Gerald pose une chape de plomb sur nos têtes.
— Tu crois que Luvine va réussir à le réactiver ?
— J'en suis sûr et certain. Elle a l'air de rien maintenant, mais Luvine Vega était le plus grand hacker que la Voie n'ait jamais connu... c'est pour ça qu'on a stocké sa conscience. Pour que ça serve plus tard. Elle a peut-être un peu perdu la tête, mais je t'assure que sa faculté à s'emparer d'un système de communication n'a pas diminué.
Effectivement. Elle a réussi à se connecter au Réseau dans ton dos.
Luvine a sûrement commis des crimes horribles. Mais je ne peux pas m'empêcher de trouver la façon dont le SVGARD la traite inhumaine. Gerald y compris.
— Tu l'as aidée à porter la caisse ? demande-t-il dans un murmure. C'était pas la peine. Avec ce corps, elle pourrait retenir la porte blindée de la barge. Tu t'es fait avoir.
Je pousse un soupir excédé. Luvine est toujours à côté de la caisse, en train de chantonner un air bizarre.
— Elle a un sacré grain, remarqué-je tout haut.
— Je te l'avais dit. Allez, on descend.
Depuis notre rapprochement inopiné dans sa cabine, quelques heures plus tôt, Gerald ne m'a quasiment plus adressé la parole. Je devine qu'il est embarrassé, ou fâché. Peut-être les deux.
*
La faille dans la falaise est immense, bien plus grande que ce que j'avais imaginé en la regardant aux jumelles. Une centaine de mètres de haut, peut-être plus.
— On pourrait faire entrer un vaisseau là-dedans, observé-je, peu rassurée.
— C'était le cas. Ces portails servaient de voies de communication aux ældiens : ils se déplaçaient d'un temple à un autre avec des wyrms et des flottes entières, si besoin.
— Des wyrms ?
— Des grands sauriens ailés et conscients dont ils se servaient comme montures. Une espèce disparue.
Gerald braque sa puissante lampe torche vers l'ouverture. Mais même le faisceau peine à dissiper les ténèbres opaques de ce tunnel.
On dirait un tombeau.
Mais Gerald se dirige droit dedans, sans la moindre hésitation.
— Ne trainez pas, nous ordonne-t-il. Luvine, tu restes sur ma droite. Je veux t'avoir en visuel à tout moment.
La pirate se déplace sur la droite, comme demandé. Je reste au milieu, à l'arrière du triangle. Je réalise alors que Gerald est le seul à être armé.
Je décide d'allumer ma torche. Elle est moins puissante que la grosse lampe de Gerald, mais avoir un peu de contrôle sur ma vision me permet de calmer mon angoisse.
Je déteste ce genre de lieu.
— Tu es déjà venu ici ? demandé-je à Gerald.
— Oui, répond-il d'une voix dure.
— Tu l'as exploré entièrement ?
— Affirmatif.
— Et c'est...
Mon faisceau tombe alors sur une haute silhouette encapuchonnée, les deux mains repliées sur une longue épée. Je manque de faire un bond en arrière, surprise. Gerald me rattrape de justesse.
— Attention.
Je me récupère dans ses bras, plus apeurée que gênée. Des statues innombrables bordent le couloir des deux côtés, comme des gisants. Ils ont tous la même pose, la même capuche, le même visage : un masque hiératique et sinistre.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Les Aonaran des temps passés, m'annonce Gerald en braquant la torche devant lui. Les incarnations successives du sældar Arawn. Ignore ces statues. Notre objectif est au fond.
Difficile d'ignorer ces silhouettes morbides, qui tapissent les murs comme des gardiens d'outre-tombe.
Cet endroit fait vraiment trop flipper. Vivement qu'on s'en aille.
Au terme de ce qui me paraît une marche interminable dans le noir, nous débouchons enfin dans une salle immense. Je m'en aperçois lorsque la lampe de Gerald, qu'il pose au sol, touche une colonnade gravée de glyphes qui semble ne pas avoir de fin. L'inquisiteur disparait dans les ténèbres, et soudain, la salle s'illumine d'un halo bleu. Gerald apparait à ma gauche, debout à côté d'un petit pilier surmonté d'un cube en lévitation.
Une lampe ældienne. Il a simplement allumé la lumière.
Cette salle est aussi grande que la soute d'un navire amiral. Un arc immense occupe le centre : le fameux portail qui doit nous emmener à Dorśa.
Un long sifflement résonne. Luvine.
— Mazette ! s'exclame la hackeuse. J'ai jamais vu un portail aussi grand... c'est là-dessus que je vous voulez que j'opère ?
Gerald s'arrête devant elle.
— Oui. Réactive ce portail. On te donnera les coordonnées quand tu l'auras ouvert.
— Je m'en occupe.
Sans poser plus de questions, Luvine pose la caisse qu'elle transportait sur le sol. Agenouillée devant, elle en sort tout un assortiment d'écrans et de câbles.
Elle est déjà dedans, réalisé-je en la voyant pianoter sur un clavier holo.
Gerald, lui, se tourne vers moi.
— Viens, me dit-il, laissons-la travailler. Je veux te montrer quelque chose.
*
Je suis Gerald dans un dédale de couloirs. Il me conduit dans une autre salle, à peine moins vaste que la première. Lorsqu'il pose le cube lumineux sur le pilier pour illuminer les lieux, je pousse un hoquet de stupeur.
Une immense statue occupe le centre de la vaste pièce voûtée. Presqu'aussi grande que le portail. Gerald me la désigne du bras, un sourire satisfait sur le visage.
— Arawn, le destructeur de mondes. Le sældar de la création et de la destruction, Celui qui Vient à la Toute Fin.
Je contemple le visage inexpressif de l'effigie. Il a l'apparence d'un très beau mâle ældien, avec des yeux blancs et vides. Sa crinière blanche est dressée autour de sa tête comme si elle était parcourue par une vague d'énergie. Sa peau sombre a la couleur de l'argent martelé. Sur son front brillent trois gemmes.
— C'est le même visage que celui des statues, observé-je en regardant les traits réguliers, le regard vide et les sourcils légèrement froncés de dieu.
— Oui. L'Aonaran porte un masque qui personnifie Arawn, lorsqu'il l'incarne au combat. Et il a toujours ce visage.
Les masques de guerre. Tamyan en avait un aussi sur son armure. Mais ce n'était pas celui-là. Quelque part, heureusement. Je préférais le masque à la grimace rageuse de Tamyan que ce faciès qui n'exprimait que le vide.
Gerald se plante devant la statue. Avec sa chevelure, qui paraissait blanche dans la lumière bleutée, et ses traits parfaits, il ressemble presque à une version humaine dieu Arawn.
— Arawn était un sældar tabou chez les ældiens, commence-t-il à expliquer. D'abord parce qu'il a été révélé assez tard dans leur histoire, par un gladiateur khari qui aurait eu une révélation lors de son exécution dans les arènes d'Urdaban. Après s'être relevé d'entre les morts, ce gladiateur a annoncé qu'il avait vu la fin du monde. Il a fondé une secte appelée l'Aleanseelith, qui visait à « libérer » tous les ældiens et surtout, à renverser la société... ses acolytes prêchaient la bonne parole sous la forme de pièces chantées et dansées, et finançaient leur prosélytisme en se louant comme assassins. La secte recrutait avant tout parmi les esclaves-gladiateurs d'Urdaban : des parias sans clan, des orcs. Tout cela a donné une très mauvaise réputation au culte d'Arawn... et ce fut pire encore quand un gladiateur semi-orc appelé Śimrod Surinthiel s'attira la réputation d'être son incarnation.
J'écoute son récit patiemment, sans parvenir à comprendre où il veut en venir. Yolen, et bien d'autres du SVGARD, m'ont prévenu de la connaissance étendue de Gerald concernant la culture ældienne. Des choses qui me paraissent très éloignées de ce que j'ai expérimenté en tant que captive de Tamyan.
— Śimrod connut une ascension fulgurante : il devint un sidhe de renom, appointé par la reine d'Ælda elle-même... avant de connaître la disgrâce par amour pour une esclave humaine. Mais il quitta l'Aleanseelith après s'être brouillé avec son fondateur, qui révéla alors qu'Arawn avait deux visages... l'un d'eux était appelé l'Adversaire. Et pour le combattre, ou du moins, le garder loin, il fallait toujours qu'il y ait un ædhel pour prendre le rôle de l'Aonaran, raconter son histoire. Comme ces statues qu'on a vues en entrant. Des ældiens à qui Arawn conférait de grands pouvoirs, mais qui, en échange, perdaient la faculté de se réincarner... et disparaissaient pour toujours. C'est ce qui rend ce culte très impopulaire, et explique le peu de temples lui étant consacrés.
Une histoire bien dramatique et sinistre, comme la plupart des mythes concernant les ældiens. Pourquoi Gerald me raconte-t-il ça ?
— Il faut toujours un Aonaran... murmure-t-il en relevant son beau visage vers la statue.
Sa remarque me réveille comme si on m'avait mis une claque.
— Toi ? Un inquisiteur du SVGARD ? Tu crois en un culte hérétique ?
Gerald se tourne vers moi.
— J'y crois parce que j'ai eu ces visions de fin du monde, moi aussi. Je sais qu'elle est inévitable. La galaxie va s'embraser, et cela va arriver bientôt.
— Mais... comment ?
Le son sourd d'une déflagration m'empêche d'aller plus loin. Une étrange lueur argentée baigne soudain la pièce.
Les yeux émeraude de Gerald s'allument.
— Le portail... il est actif.

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