Chp 38 - Faith : le dernier hack de Luvine Vega
Planète d'Altaïs, système de Seth, secteur inconnu
Le portail irradie. Luvine se tient devant avec son moniteur improvisé, toute fière.
Elle a réussi.
Gerald la rejoint à grands pas.
— Est-il opérationnel ?
— Il l'est, exulte Luvine avec un sourire énigmatique.
Il se tourne vers moi.
— Les coordonnées, Faith.
Tous les deux me regardent, attentifs. Je m'agenouille devant l'écran posé dans la caisse ouverte et commence à taper la série de chiffres maudits, ceux que le SVGARD a confiné au fond d'un monastère mieux gardé que la prison d'Astantor et qu'on ne peut approcher sans une accréditation spéciale. Les coordonnées de la dimension infernale de l'univers, d'un coin de l'Hadès peuplé de créatures vouées au mal et à la destruction.
Littéralement, l'adresse de Tamyan.
L'immense arche est traversée d'éclairs électriques bleuâtres. Au pied du portail apparaissent toute une série de glyphes, qui glissent d'eux-mêmes comme des serpents sur le sable, s'ajustant et se réajustant. Un triple cercle traversé de lignes, chacune contenant un symbole différent. Gerald observe tout cela avec attention.
— Qu'est-ce que c'est ? m'enquis-je.
— La manière la plus artisanale d'établie une connexion avec un autre monde... Dorśa ne se trouve pas sur notre plan dimensionnel. Elle est cachée par-delà l'Autremer, ce réseau souterrain que nous appelons l'hyperespace.
— D'accord... et on peut s'y rendre ? Je veux dire, autrement qu'avec la technologie des vecteurs.
Les vecteurs ne nous permettent que d'aller d'un point à un autre. Pas de nous promener librement dans l'hyperespace.
— Nous ? Non. Mais avec ce portail, c'est possible. Il manque quelque chose, toutefois, répond tranquillement Gerald.
— Qui est ?
D'un geste aussi brutal que soudain, Gerald agrippe Luvine.
— Un sacrifice, annonce-t-il.
Stupéfaite, je le vois sortir un long couteau de combat, et l'enfoncer dans le ventre artificiel de la hackeuse. Des fluides multicolores s'écoulent alors qu'elle convulse, les yeux révulsés. Finalement, sa tête retombe sur son épaule, inerte.
Mon Dieu. Gerald...
Je suis trop choquée pour parler. Gerald s'en rend compte.
— Ce n'est pas du véritable sang, mais je suppose que ça ira, dit-il en essuyant sa lame sur la combinaison de Luvine. L'essentiel, c'est de sacrifier une vie.
Je fais un pas en arrière, horrifiée. Le sang de Luvine coule sur les symboles, imbibant le sable blanc. Son corps s'écroule au sol comme une poupée désarticulée. Gerald sort un émetteur à faisceau gravitationnel miniaturisé de sa veste tactique et, sans un mot, grille le cortex de Luvine.
Cette fois, elle est belle et bien morte. Sa personnalité n'a pas été sauvegardée.
— Tu l'as tuée... pourquoi ?
Je n'arrive pas à croire qu'il ait fait ça. Même pour réussir une mission commandée par sa hiérarchie. Lui, considéré comme un saint homme par tant de monde ? Lui, qui m'avait tendu la main sans me juger, et avait donné des réponses à mes interrogations les plus noires ?
Il a déjà fait ça. Rappelle-toi quand il a descendu de sang-froid le Dr Raleigh, au monastère orbital de CoRoT 7b.
« C'était un con. Je le détestais. »
Il haïssait aussi Luvine, qui avait supplicié les enfants de Taros.
Gerald relève son regard polaire sur moi. Deux billes vertes et translucides, la pupille réduite à un mince filament.
Dans le fond de ma poche, ma main saisit la plume noire de Tamyan, se crispe dessus.
— Luvine Vega était une criminelle, une terroriste hérétique responsable de la mort de nombreux enfants innocents. Tu veux que je te montre des photos de ses crimes ? Non ? Bon. Si tu l'avais vue dans son véritable corps, celui qu'elle avait au moment où elle dirigeait la cellule Hell Nation sur Taros, tu aurais souhaité la voir condamnée à la dévertébration sans aucun regret. De toute façon, elle avait pris perpète. Mieux vaut pour elle qu'elle soit morte. Au moins, elle nous aura été utile ! À sa manière, elle aura participé à quelque chose de grand et de juste, pour une fois.
Je ne sais que répondre, et je comprends qu'il vaut mieux que je garde mes pensées pour moi. Gerald est un agent du SVGARD. Pour lui, tous ceux qui contreviennent à la loi sont des morts en sursis. La complicité que je ressens avec lui me l'a fait oublier.
C'est un Grand Inquisiteur, un agent de niveau 9. Un exécuteur. Pas ton pote. Son boulot, c'est de s'assurer que la galaxie ne plonge pas dans le chaos, à n'importe quel prix. S'il estime que ça valait la mort de Raleigh, de Luvine, c'est que ces exécutions étaient justifiées.
— On va franchir le portail, mais avant ça, je veux m'assurer de quelques petites choses, annonce-t-il en jetant le corps inarticulé de Luvine sur le sol sableux. Tu as bien procédé à ta dernière insémination ?
— Euh... quoi ? Je...
— Je ne sens pas mon odeur sur toi, coupe-t-il sèchement. Normalement, à ce stade, les embryons devraient avoir changé. Mais tu sens toujours l'odeur de Tamyan Niśven.
Je me fige, glacée. Il sait. Il a deviné. Ou plutôt... il a senti.
— Je me garde une porte de sortie, réponds-je en soutenant son regard.
Il plisse les yeux, ses pupilles réduites à deux fentes noires.
— Une porte de sortie ?
J'avale péniblement ma salive.
— Je ne suis plus trop sûre d'avoir envie d'éliminer le, ou les, enfants de Tamyan. Ça pourra me servir de monnaie d'échange contre Mila, et...
La poigne de Gerald s'abat sur moi.
— Qu'est-ce que tu racontes ? grogne-t-il en serrant ses doigts d'acier sur mon épaule.
Sa main s'immisce dans ma poche. Il en ressort mon poing, et, de force, l'ouvre.
La plume noire apparait dans ma paume.
— Je m'en doutais, grince-t-il avec un rictus amer.
Il me l'arrache de la main, et la brandit devant lui, pincée entre son index et son majeur, de son bras bionique.
Elle prend feu sous mes yeux.
Une combustion au plasma.
Ce type est bardé d'armes dévastatrices.
Tu croyais quoi ? Qu'il allait plonger dans le bastion du mal sans un minimum de précautions ? C'est toi qui te voilais la face, Faith.
— Une monnaie d'échange, hein ? Tu veux dire, une façon de le supplier de te reprendre comme esclave ! (Il visse son regard glacial sur moi.) C'est pathétique. Tu ne vaux pas mieux que Luvine !
Un premier sursaut me donne envie de me défendre, de lui expliquer que je n'y peux rien, et que tout cela ne regarde que moi, mes choix, et mon corps. Puis je me rappelle l'environnement dans lequel il a grandi, son histoire. La doctrine à laquelle il croit, l'ordre autoritaire et dictatorial auquel il appartient. C'est normal qu'il réagisse comme ça.
Je baisse les yeux.
C'est un perædhel, lui aussi. Qui a sans doute été haï, abandonné par ses parents...
M'entendre parler ainsi de mes potentiels enfants à naître a dû, en sus, le blesser terriblement.
— Je suis désolée. Je ne sais pas trop... Je... suis peut-être encore sous l'emprise de Tamyan, en effet.
— On dirait bien, murmure-t-il en me relâchant, la mine sévère. Je vais devoir tout reprendre à zéro avec toi. La purification n'a pas du tout fonctionné !
Il a raison. Je suis complètement sous l'emprise de Tamyan. En fait, plus ça va, plus je pense à lui. Et plus je me surprends à m'interroger sur la façon dont il aurait réagi face à cette scène. Aurait-il attaqué Gerald ? L'entrée d'archive sur la reproduction ældienne disait que les mâles se montraient particulièrement protecteurs, dès lors qu'une femelle portait leur progéniture. Que c'était plus fort qu'eux, et qu'ils défendaient leurs petits envers et contre tout. Notamment contre la menace d'un autre ældien.
Redescends sur Terre. La différence entre Gerald et Tamyan, c'est que dans le même cas, c'est toi que le dorśari aurait sacrifié. Que tu sois enceinte, ou non. Ensuite, il aurait marché sur ton cadavre et serait retourné chez lui sans un regard en arrière.
Je pousse un soupir. Même si ce qu'a fait Gerald m'a horrifié, il l'a fait pour la mission. Pour l'humanité. Ceux qui défendent la paix, la morale, le bien.
Gerald Zrivian n'est pas une menace. C'est Tamyan, la menace.
Gerald, contournant le corps martyrisé de Luvine, se penche pour rajuster le collisionneur sur son épaule.
— Allez, me presse-t-il en me poussant devant lui. Il faut y aller. On a assez perdu de temps : on verra pour le reste après.
Pendant un court instant, j'ai peur qu'il me pousse à travers le portail, me laisse y aller sans lui. Puis, au cours d'un affreux flash, je réalise que je préfèrerais cette option. Que je préfèrerais endurer mille ans de punitions entre les griffes de Tamyan, enchaînée à son fauteuil en iridium, que de passer une heure de plus sous l'autorité de l'inquisiteur Gerald Zrivian.
Comme une hérétique. Comme Luvine.
Soudain, les symboles sur le portail changent de couleur. Je me rappelle de ça. Je l'ai vu sur le portail de Mars quand j'étais petite : c'est le signe d'un changement de coordonnées.
Gerald se fige.
— Luvine... ! grince-t-il, les yeux plissés. Qu'est-ce qu'elle a encore trafiqué...
Luvine.
J'ai à peine le temps d'y penser que j'entends une voix désincarnée dans l'oreille de mon holocom. Sur un canal privé.
— Traverse le portail. Maintenant. Je couperai l'ouverture dès que tu seras passée. Ceci est un message résiduel que je t'ai laissé sur le Réseau au cas où ça tournerait mal. Il n'y a pas accès. Dans moins de deux minutes, ce glitch disparaitra, et la sortie que j'ai créée pour toi se refermera d'elle-même. Que les dieux du chaos te soient favorables !
Je tourne lentement le regard vers Gerald, sans oser bouger. A-t-il entendu la même chose que moi ? Il semblerait que non.
— La putain de salope... peste-t-il en revenant à grands pas vers le moniteur.
Jetant son collisionneur à terre dans un mouvement rageur, il s'agenouille devant l'écran et commence à pianoter à toute vitesse, ses longs doigts volant sur les touches.
Gerald. Dois-je lui faire confiance ? Les drapeaux rouges se sont multipliés, ces dernières heures. Son insistance pour que je fasse sien les embryons... alors qu'il trouve que les ældiens sont une menace, et les perædhil, des aberrations. Sa violence froide, ses accès de colère de moins en moins contenus. La façon dont il a traité Luvine. Et maintenant, cette voix désincarnée qui me presse de le laisser là.
Les dieux du chaos. Luvine Vega était une criminelle notoire qui rêvait d'ouvrir la porte vers la dimension infernale de l'univers. Une terroriste qui a massacré d'innombrables enfants dans des rituels technologiques macabres, et qui appartenait à cette secte de malades mentaux adeptes de la scarification et de la nécro-cybernétique qu'on appelle les Desséchés. Gerald, lui, est un représentant de l'autorité, un techno-prêtre qui marche de concert avec le gouvernement. Quelqu'un qui a vécu les mêmes horreurs que moi, avec qui je partage un traumatisme.
À qui dois-je me fier ?
À mon instinct, peut-être.
Sans une hésitation, je passe le portail.

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