CHAPITRE CCV

21 minutes de lecture

Lundi 31 août 2015

Bonsoir Gaël,

Voici le dernier chapitre. Merci d'avance pour les corrections.

Je pars demain en début d'après-midi à Rennes.

Bonne rentrée à toi et à bientôt,

Diego

P.S.

J'ai trouvé le titre. Ca s'appellera Une Histoire de famille.

'Oh purée, j'allais oublier la pièce jointe !'

Je récupère aussitôt le fichier et j'envoie mon mail.

'Voilà, c'est fini !'

Je ne sais pas si j'en suis heureux. Soulagé, serait peut-être le terme qui conviendrait le mieux. Peut-être...

Il est tard et je suis fatigué, je devrais aller me coucher mais je sais qu'il va me falloir de longues heures avant de parvenir à trouver le sommeil. Non, je ne vais pas m'endormir tout de suite, je suis trop à fleur de peau.

Comme quand j'étais petit, juste avant la rentrée, quand j'angoissais parce que je ne connaissais pas ma nouvelle école ni aucun élève.

'Exactement ce qui se passe cette année !'

Assis à mon bureau, je me retourne et regarde ma chambre pensivement. C'est ici que je vis depuis que nous sommes arrivés à Nantes, si l'on fait exception de la triste période du foyer de la Ransay, cela fait cinq ans maintenant. Cinq ans, et elle n'a pas vraiment changé. C'est toujours le même papier peint bleu roi avec le drapeau des Philippines accroché au dessus de mon lit. Il y a beaucoup de photos, ça c'était la nouveauté de mes années lycée. Des photos de ma famille, de Locmariaquer, des vacances, mais surtout des photos de Thibaud et de moi.

Je soupire doucement et j'essaye de ne pas me laisser trop attirer pour ne pas me perdre dans les souvenirs...

'Bon, allez, on se reprend tout de suite sinon ça va encore être la cata !'

Je décide d'aller dans le salon, je crois que la télé est encore allumée, Sébastien et Stéphane ne sont peut-être pas encore couchés...

...

J'avais mis mon réveil pour 9 h 30 et je l'ai amèrement regretté quand il a sonné ce matin. J'ai mal dormi, je m'y attendais, et je sais que ce soir ça risque d'être pire encore. Toujours, ces histoires de rentrée qui me déstabilisent. Enfin, cette année, c'est particulier ; je change d'école, de ville, je vais vivre en colocation. Bref, je change de vie !

Je ne fais pas un saut dans le complet inconnu puisqu'un de mes colocataires ne sera autre que Matthys. Matthys, l'ancien président du Geography club, auquel j'ai succédé par deux fois. En seconde pour le Geography club et en terminale pour le club Arc-en-ciel quand il est parti à Rennes justement.

'Heureusement qu'il est là !'

Je suis vraiment très heureux de le retrouver. C'est quelqu'un que j'admire et pour lequel j'ai beaucoup d'affection. Il est de deux ans mon aîné et c'est comme un grand frère pour moi.

Je lui dois beaucoup, il fait partie de ceux qui m'ont énormément aidé. C'est lui qui m'a proposé de venir le rejoindre quand il a su que je venais faire mes études à Rennes, deux de ses colocataires partant poursuivre leur cursus sous d'autres cieux. Nous allons dans la même école, l'IEP de Rennes. Ceux qui veulent se la jouer un peu disent Sciences-Po Rennes, cela claque plus comme le dit Boris ! Matthys rentre en 2e année alors que pour moi, c'est la grande aventure, l'entrée en première année !

Je file sous la douche pour achever de me réveiller, je m'habille rapidement et je vais prendre mon petit déjeuner. J'entends des voix dans la cuisine et cela me surprend un peu. Sébastien travaille donc normalement il n'y a que Stéphane à la maison. Lui aussi arrive à la fin de ses vacances, dans deux jours, la reprise !

'Enfin, je ne vais pas le plaindre, quand je pense à Sébastien qui a repris depuis le début du mois !'

-"Bonjour ! Oh, salut Gaël ! Vous vous faites une petite réunion, histoire de vous échauffer pour la prérentrée de demain ?

-"Salut Diego ! Oui, bien sûr, comme tu peux l'imaginer, ça nous a tellement manqué !

-"Bonjour Didi, bien dormi ?

-"Heu moyen... mais il faut faire avec... quand j'aurai trop de retard de sommeil, je m'écroulerai comme une masse et ça règlera le problème de l'endormissement...

-"Oui, c'est vrai... tu te rappelles quand même que Sébastien a insisté pour déplacer ton lit à Rennes pour que ton sommeil soit idéal !

-"Ah bon ?" intervient Gaël.

-"Oui, je t'assure, il a fait faire une étude feng-shui de l'appartement par une de ses collègues pour déterminer la chambre qui conviendra le mieux à Diego et la place idéale du lit !

-"Eh bien avec ça, je pense que ça devrait se passer au mieux ! Et puis, le changement d'environnement va te faire du bien...

-"Oui, sûrement..."

Je ne vais pas lui parler de mes insomnies ou de mes cauchemars, je suis sûr que Stéphane les lui a déjà racontés. Je sens malgré moi, une ombre de tristesse passer sur mon visage et je sais à leur regard posés sur moi qu'ils l'ont remarquée, eux aussi.

-"Bon et bien, je vais prendre quelques forces pour affronter la journée, je sens que je vais en avoir besoin !" reprends-je avec un enthousiasme un peu affecté.

Ils repartent dans leur discussion de classes, d'emploi du temps et autres sujets propres aux profs à l'aube d'une nouvelle année scolaire tandis que je prépare mon petit déjeuner. Je les écoute distraitement pris par mes propres sujets de réflexion.

Stéphane prend une dernière gorgée de café, pose sa tasse et se lève.

-"Bon, je vous laisse, je vais faire quelques courses. A demain, Gaël !

-"D'accord, bonne dernière journée de vacances à toi et on reparle de tout ça..."

J'avais vite compris que c'est moi que Gaël est venu voir ce matin et bien sûr je devine pourquoi.

-"On dirait que tu as eu le temps de lire ce que je t'ai envoyé hier soir ?

-"Oui, et je t'ai envoyé mes corrections dès 8 heures ce matin !

-"Oh et ben dis donc, tu es déjà fin prêt pour la rentrée !

-"Oui..."

Un petit silence s'installe, me permettant de finir ma dernière tartine.

-"Et alors, il y avait beaucoup de fautes ?

-"Non, pas particulièrement... les accents circonflexes, les tirets des mots composés et quelques conditionnels, les grands classiques !

-"Ah oui, comme d'habitude. Désolé, je t'assure que je fais pourtant des efforts !

-"Je sais...

-"Et sur le fond, tu en penses quoi ?

-"C'est de ça que je voulais te parler...

-"Je m'en doutais... quand je t'ai vu, c'est tout de suite ce que je me suis dit. Tu n'aimes pas la fin ?

-"Non, ce n'est pas ça... mais ce n'est pas la fin !

-"Si ! J'ai décidé que l'histoire s'arrêtait là... je préfère. Je trouve que comme ça, c'est une belle fin. La loi sur le Mariage pour tous a été adoptée par le Parlement, je n'ai pas besoin d'aller jusqu'à la promulgation par François Hollande le 18 mai, après que le Conseil Constitutionnel l'eut validée la veille, et pour le reste, les amoureux sont heureux, ils s'aiment... Je veux dire, le lecteur sera content. Ca fait, tout est bien qui finit bien, tu vois ?

-"Oui, bien sûr mais pour moi, il faut que tu ailles au bout. Enfin, même si je comprends que tu n'en aies pas envie, que cela te fasse peur mais...

-"Non, je n'irai pas plus loin. J'y ai beaucoup réfléchi et j'en ai discuté avec mon psy...

-"Ah et qu'est-ce qu'il en a dit ?

-"Il m'a dit qu'il respectait la décision de l'auteur. Tu comprends, pas la décision de Diego le protagoniste de l'histoire mais de Diego, son auteur."

Je vois que Gaël réfléchit à ce que je lui dis avant de me répondre. C'est ce que j'aime chez lui, enfin, ça parmi beaucoup d'autres choses, ses avis francs mais soigneusement pesés. Et puis, je peux tout lui dire, il m'écoute mais il ne me juge pas. Non pas que je craigne d'être jugé mais tout de même, je me sens complètement libre avec lui. Oui, c'est ça, libre et en sécurité.

C'est pour cela que c'est lui qui a lu et corrigé mon récit. Stéphane aurait pu le faire bien sûr, il a toutes les compétences et toutes les qualités humaines. D'ailleurs, c'est à lui que j'avais pensé pour tenir ce rôle mais il a décliné quand je le lui ai proposé l'été dernier.

-"Je trouve que c'est une excellente idée, que ça te permettra de prendre du recul, de dépasser tout ça, mais je suis trop proche de toi et puis, moi aussi, je suis un personnage de cette histoire. Tout cela risque de t'empêcher d'écrire tout ce que tu ressentais, de t'inhiber..." me répondit Stéphane après que je lui ai demandé d'être mon correcteur.

-"Oh... mais j'ai besoin d'être conseillé, d'être corrigé, je veux que ce soit une belle histoire pas quelque chose d'illisible, sans queue ni tête !

-"Je pense que Gaël saurait très bien te conseiller ; si tu veux, je lui en parle." m'a-t-il proposé.

Et bien sûr, Gaël, le collègue de Stéphane au lycée Malherbes, a accepté. C'est comme ça que depuis plus d'un an maintenant, je lui envoie les chapitres que j'écris, fiévreusement ou laborieusement, le soir jusqu'à très tard dans ma chambre.

Gaël, repose doucement sa tasse.

-"Oui, je crois que je comprends ce que tu veux dire mais tu n'as pas peur qu'en trichant ainsi tu n'ailles pas au bout de cette thérapie et que tu te mentes à toi-même ?" reprend-il.

-"Le docteur Hénault pense que non, il dit que l'exercice d'écriture a créé un espace, un détachement entre ce que j'ai vécu et qui je suis et que le processus a été suffisamment profond et long, ça fait plus d'un an maintenant, pour que je n'ai pas besoin d'aller plus loin. Il m'a dit que l'auteur est tout à fait libre de décider de ce qu'il écrit et que ça fait partie du processus de guérison...

-"Oui, sur ce point là, je suis d'accord. L'auteur interprète les faits, les façonne, consciemment ou non et fait des choix, c'est son droit et son rôle d'ailleurs, sauf s'il écrit une autobiographie.

-"Mais ce n'est pas mon cas ! Et j'avais été très clair là-dessus, je voulais bien écrire une histoire s'inspirant de ce que j'avais vécu, je n'ai jamais dit que j'écrivais exactement ce qu'il s'était passé, même si dans les faits je suis resté très proche de la réalité...C'est d'ailleurs pour ça que j'ai choisi ce titre ; ce récit ce n'est pas seulement ce que j'ai vécu, c'est d'abord l'histoire de ma famille.

-"Oui, je sais et si le docteur Hénault est d'accord pour que tu t'arrêtes là...

-"Tu n'as pas l'air convaincu ?

-"Cela sort de mon domaine de compétence alors je ne chercherai pas à te convaincre mais dans ce cas, oui, le titre est tout à fait en cohérence avec ton récit..."

Je sens le doute dans son esprit et je m'attends à devoir argumenter plus avant mais il préfère changer de sujet.

-"Tu disais tout à l'heure que c'était pour que le lecteur soit heureux... tu comptes la faire lire ?

-"Peut-être... à quelques personnes, ma famille, certains de mes amis... je ne sais pas encore...

-"Je crois que cela leur ferait très plaisir et aussi qu'ils seraient très touchés et fiers de cette attention mais toutes ces personnes connaissent ce qui s'est passé... il faudrait aussi la faire lire à d'autres, à des inconnus pour voir comment ils réagissent. D'ailleurs Mathieu m'a demandé plusieurs fois s'il pourrait la lire un jour..."

Mathieu est le fils de Gaël. Je me souviens très bien de notre première rencontre quand Stéphane avait invité son collègue Gaël et toute sa famille à venir dîner un vendredi soir à la maison. Notre première entorse aux Règles de Nantes. C'est si loin, il y a trois ans déjà...

-"Oh...oui, peut-être... il ne m'en a jamais parlé...

-"Il n'osait pas mais si un jour tu le souhaites, tu as déjà un lecteur !

-"Je n'ai pas vraiment réfléchi à tout ça, ce n'est pas le plus important pour moi...

-"Tu as le temps pour ça, installe-toi d'abord à Rennes et on en reparlera plus tard.

-"D'accord, merci Gaël ! Merci pour ton aide, pour les corrections, les conseils mais surtout merci de m'avoir permis d'avancer...

-"Mais de rien, Diego ! C'était une très belle expérience pour moi et j'y ai pris beaucoup de plaisir. J'ai appris à mieux te connaître et j'ai vraiment beaucoup apprécié de faire ce voyage dans le passé avec toi. Et tu peux être fier du résultat, c'est une très belle histoire !

-"Je vais essayer de faire les corrections ce soir et je te renvoie le dernier chapitre...

-"Parfait, à bientôt Diego et bonne installation à Rennes !"

Je lui souris et je le raccompagne à la porte puis je retourne dans ma chambre. Je termine mon sac et j'inspecte une dernière fois la pièce pour vérifier que je n'ai rien oublié. Mes yeux retombent sur des photos de Thibaud et moi à Locmariaquer, sur d'autres prises au lycée, à la piscine, à Sarrebruck et Heidelberg...

Des photos où nous sommes souriants, complices, si proches que notre amour crève l'image. Mon regard s'arrête ensuite sur le tableau accroché au dessus de mon bureau. C'est Edouard qui avait demandé au peintre de Locmariaquer de le réaliser comme j'en avais eu l'intuition. Il représente deux garçons qui se tiennent par la main, le regard fixé vers la mer, heureux...

Avant d'être tout à fait happé par l'image, je secoue la tête, retourne vers mon sac et le ferme.

'Ca y est, je suis prêt !'

Je consulte l'heure sur mon portable, 11h09, j'ai le temps, Matthys arrivera seulement pour midi.

Je tourne en rond quelques instants avant de finir par prendre le livre que j'ai commencé il y a quelques jours, Le monde selon Garp de John Irving. C'est un très épais volume de près de six cent pages qui raconte l'histoire rocambolesque de Garp, apprenti écrivain américain et de sa mère, Jenny, infirmière féministe avant l'heure.

Je m'allonge sur mon lit et tente de me plonger dans l'univers du roman. C'est Stéphane qui me l'a conseillé, comme toujours. C'est un livre inclassable, dur et drôle, intelligent et loufoque, je suis sûr qu'il te plaira !

Je lis quelques pages mais je referme bientôt le livre, incapable de me concentrer. Trop de choses bouillonnent dans ma tête et je repense à la conversation de tout à l'heure avec Gaël.

Je crois que j'ai pris la bonne décision et qu'il fallait terminer l'histoire ainsi. Je n'ai absolument pas envie d'écrire sur ce qui s'est passé après.

D'ailleurs, qu'est-ce que je pourrais dire ?

Que Thibaud et sa famille ont disparu quelque part dans la mer de Crète entre les îles de Santorin et de Rhodes pendant les congés d'été de 2013...

Que leur voilier n'a jamais été retrouvé...

Que lorsque, de retour de vacances, j'ai appris la nouvelle, j'ai pour ainsi dire cessé de vivre...

Je n'ai pas envie de me replonger dans les abîmes dans lesquels je me suis retrouvé. On dit que lorsqu'il y a des drames, les proches des victimes s'effondrent. Moi, j'ai explosé en des milliers de fragments et ça fait plus de deux ans maintenant que, petit à petit, avec l'aide de mes parents, de toute ma famille, de mes amis et d'un suivi psycho-médical intense, je tente de recoller les morceaux...

Je n'imaginais pas que l'on puisse souffrir autant. C'est une douleur mentale et physique indescriptible qui m'a frappé de plein fouet et m'a mis à terre pendant de longs mois, presque deux ans...

Je suis rentré de vacances le 28 juillet, nous étions allés voir Gabriella et avions passé trois semaines dans le sud de la France. J'étais un peu inquiet car je n'avais plus de nouvelles de Thibaud depuis une semaine alors que jusque là nous avions réussi à correspondre par mail. Il devait rentrer la veille et je me suis précipité chez lui aussitôt. Il n'était pas là...

Pendant une semaine, je suis allé chez lui tous les jours, j'ai laissé un mot dans sa boîte aux lettres, je l'ai appelé sur son portable et j'ai laissé un message sur le répondeur du téléphone de la maison. J'ai appelé Alexis, Sonia, mais en vain ; à chaque fois, je tombais directement sur leur boîte vocale. Tous les jours mon inquiétude grandissait et au fur et à mesure que le temps passait, je sentais une panique incontrôlable s'emparer de moi.

'Il leur est arrivé quelque chose, c'est sûr !

Oh mon Dieu, non ! Non !'

En faisant des recherches, j'ai trouvé le numéro de téléphone des parents de monsieur Winogravski que j'ai réussi à joindre. Ils étaient très inquiets eux-aussi car ils n'avaient pas de nouvelle ce qui a encore accentué mon désespoir et plongé dans un état de stress extrême.

Le 6 août, nous avons reçu un appel sur le fixe de la maison. C'est Stéphane qui a décroché. C'était la mère d'Arek, elle venait d'être alertée par le Consulat français que les autorités grecques étaient sans nouvelle du bateau et qu'ils étaient portés disparus...

Ils sont partis de Santorin le 18 juillet et depuis plus personne ne les a revus. Le voilier devait être rendu une semaine plus tard à l'agence de location qui, sans nouvelle, avait fini par alerter la police.

Tout s'est brisé en moi et je me suis effondré comme un pantin sans vie.

C'est bien simple, je ne me rappelle absolument rien de tout ce qui s'est passé jusqu'au mois de septembre et je n'ai repris l'école qu'après les vacances de la Toussaint et encore seulement quelques demi-journées par semaine.

Je ne vais pas revenir sur les semaines qui ont suivi cette tragique annonce et ma lente descente en enfer au fur que l'espoir de les retrouver s'amenuisait. On nous a dit que des recherches étaient effectuées mais elles ont cessé au bout de quelques semaines et avec elles les derniers espoirs de les retrouver vivants ont disparu.

Je ne veux pas m'étendre sur les causes possibles de leur disparition. Tout a été évoqué, depuis le déchainement des éléments naturels, une possible avarie du bateau, jusqu'à une attaque de pirates ou de contrebandiers. Cela ne servirait à rien, c'est inhumain, je ne pourrai pas le supporter.

A ce stade, j'étais perdu dans un monde lointain et je n'étais quasiment plus capable de communiquer avec personne...

J'écoutais en boucle toutes les musiques de Michel Berger que Thibaud m'avait fait découvrir. Je me suis réfugié dans l'univers de cet artiste exceptionnel. Ses mélodies magnifiques et ses textes souvent mélancoliques qui faisaient, et font encore, terriblement écho à ma situation. Je m'y suis plongé jusqu'à presque m'y perdre...

J'ai découvert une nouvelle chanson, La minute de silence, qui m'a bouleversé. J'ai cru qu'elle avait été écrite pour moi et pour mon amour perdu. J'en ai légèrement adapté les paroles et elles sont devenues un refrain qui passe et repasse à l'infini dans ma tête.

Un soir, je trouverai mes brouillons dans leur cachette

Et je sortirai tes disques de leur pochette

Notre histoire je la verrai défiler dans ma tête

Alors je poserai doucement un doigt sur ma bouche

J'effacerai de ma mémoire ces mots qui me touchent

Et je brûlerai ces images qui me plongent dans la solitude

J'écoute ce qu'il reste de nous

Immobile et debout

Une minute de silence

Ce qu'il reste, c'est tout

De nos deux cœurs immenses

Et de notre amour fou

Et je fais quand j'y pense

En souvenir de nous

Une minute de silence

J'écoute passer mes nuits blanches

Ces heures- interminables jusqu'à l'aube bleue

Cette minute de silence

Est pour nous deux

Cette minute de silence

Est pour nous deux

Michel Berger - la minute de silence - YouTube

Stéphane et Sébastien se sont rendus compte que j'étais en train de perdre pied. Je crois qu'ils avaient peur que je commette un geste désespéré ; ils ont réussi à me faire comprendre qu'il fallait que je sorte de ce piège dans lequel je m'enfermais et que malgré tout mon chagrin, que la vie, ma vie, continuait...

J'étais devenu un légume et il m'a fallu presque un an avant de commencer à entrevoir la fin de ce cauchemar.

C'est le docteur Hénault qui m'a demandé d'écrire et je crois que c'est ce qui m'a sauvé. J'ai commencé à contrecœur, il y a un peu plus d'un an, avant ma rentrée en terminale. Après une amélioration au début de l'été où nous étions partis en Autriche, j'avais recommencé fin juillet, à me sentir profondément déprimé, sans aucun appétit et mes troubles du sommeil s'étaient aggravés. Je suis rentré de Locmariaquer en urgence, le psychiatre m'a enjoint de commencer immédiatement cette thérapie par l'écriture et, sans réelle conviction, je m'y suis mis.

C'est très bizarre, et au début très inconfortable, désagréable, d'écrire sur soi. J'avais l'impression de sortir de mon corps, de ma tête et d'être à la fois moi et un autre. J'ai mis trois jours à écrire la première page, une semaine pour finir le chapitre et après j'ai trouvé le rythme et peu à peu l'envie et le plaisir.

Oui, je sais, on peut se demander comment on peut éprouver du plaisir à écrire sur une histoire d'amour tragique ou plutôt sur une si belle histoire d'amour qui prend fin de façon aussi dramatique. Et pourtant, j'ai éprouvé des sentiments que je n'avais pas connu depuis plus d'un an. De la joie en revivant certaines scènes, de l'embarras aussi parfois, de l'amusement au souvenir de plaisanteries, de la tristesse bien sûr mais finalement très peu contrairement à ce que je craignais.

Le Docteur Hénault m'avait dit que cela me permettrait de me libérer en prenant du recul, que l'écriture pouvait être un médiateur entre la personne et ce qu'elle a vécu et c'est exactement ce qui s'est passé. Petit à petit, Diego est devenu un personnage de l'histoire ; certes, j'avais conscience que c'était de moi dont je parlais mais c'était un autre moi, un Diego plus jeune, encore innocent...

J'ai eu de nombreuses discussions avec Gaël sur les techniques d'écriture. Pas vraiment sur le style, même s'il m'a conseillé et corrigé, car il m'a laissé m'exprimer très librement, ni sur le scénario puisque l'histoire était écrite mais sur comment la faire vivre et c'était très intéressant. Il a aussi corrigé les innombrables fautes d'orthographe ou de grammaire, inévitables je pense, mais qui m'ont tout de même fait honte parfois tellement elles étaient énormes. Il a aussi relevé le vocabulaire ou les expressions qui ne correspondaient pas à ceux d'un garçon d'à peine quinze ans ; j'en ai maintenant dix sept et on dirait que mon champ lexical a un peu progressé !

J'avais spontanément commencé l'histoire de mon point de vue, qui s'est transformé au fil du récit en point de vue du personnage de Diego et nous avons longuement réfléchi à l'introduction de chapitres du point de vue de Thibaud. Ce sont des parties que je n'ai pas vécues, des reconstructions à partir de discussions avec Thibaud et ses proches. J'ai adoré écrire ces chapitres, peut-être parce que, paradoxalement, la distance était plus grande alors que je pensais au départ que ça m'affecterait trop.

Je redoutais que certains souvenirs soient trop difficiles à revivre et que cela me conduise une nouvelle fois dans les abysses du chagrin mais curieusement je n'ai pas eu trop de moments de désespoir. J'ai parfois été pris par l'émotion et des larmes sont venues m'interrompre un instant mais assez peu finalement et c'est ainsi que je me suis rendu compte que l'exercice cathartique fonctionnait pleinement.

-"Diego, tu viens, Matthys est arrivé !" m'interpelle Sébastien.

Je sursaute, surpris très loin dans cette profonde introspection.

-"Diego, ça va ?

-"Oui, oui... heu j'arrive dans cinq minutes, commencez sans moi, j'ai encore quelque chose à faire..."

Je vois une certaine préoccupation naître dans les yeux de Sébastien. Depuis deux ans, je lis cette inquiétude dans les yeux de mes proches. Je sais que malgré eux ils guettent le moindre signe, la moindre ombre sur mon visage. Ils ont peur que je replonge et parfois, je l'avoue, je triche et je feins que tout aille bien pour ne pas les alarmer.

Sébastien, qui est venu manger exceptionnellement avec nous ce midi pour être là quand je partirai tout à l'heure, me regarde, plein d'attention.

-"Tu vas bien ?

-"Oui, oui, je t'assure. Donnez-moi quelques minutes et je vous rejoindrai.

-"D'accord, fais vite !

-"Promis !"

Je me rapproche du tableau et pris d'une soudaine impulsion, je le décroche. Je l'aime beaucoup car le peintre a su saisir ce qui nous unissait et, sans rien connaître de nous, on sait en regardant la peinture que nous sommes liés par un amour très fort.

'Un amour éternel...'

Je sens mes yeux s'humidifier et je prends une grande respiration pour essayer de chasser l'émotion qui m'étreint.

Je pose le tableau sur mon lit et me dirige vers un premier panneau où sont accrochées les vestiges de mon histoire d'amour avec Thibaud.

J'hésite encore un instant, je n'ai pas réfléchi à ce que je vais faire et je ne sais pas si c'est une bonne idée. J'ai simplement l'intuition qu'il faut que je le fasse...

J'effacerai de ma mémoire ces mots qui me touchent

Et je brûlerai ces images qui me plongent dans la solitude

J'écoute ce qui reste de nous

Immobile et debout

Une minute de silence

Je décolle délicatement les photos pour ne pas les abîmer et je les pose sur le lit. Il y en a une qui me retient. Elle a été prise au château d'Heidelberg par Léa. Nous ne posions pas, nous profitions simplement du magnifique panorama. Nous sommes enlacés et le regard amoureux que Thibaud porte sur moi me déchire le cœur.

Rapidement maintenant, et sans plus m'attarder sur aucune, pour ne pas réfléchir, pour ne pas me souvenir, pour ne pas souffrir, je décolle toutes les photos sur les autres panneaux...

'Allez, range-les ! Tu sais que tu pourras revenir les voir quand tu en auras besoin...'

-" Salut Diego, tu viens ?" m'interpelle Matthys en entrant dans la chambre.

Je sursaute et je me tourne vers lui.

-"Salut..."

Je vois son regard posé sur le tas de photos.

-"Oh, excuse-moi, je ne savais pas... heu qu'est-ce que tu vas en faire ? Tu les emmènes à Rennes ?

-"Non... il faut que je trouve un endroit pour qu'elles ne s'abiment pas...

-"Fais un album comme ça tu pourras les regarder quand tu en auras envie.

-"Oui, bonne idée...

-"Tu viens ? Tes parents nous attendent...

-"J'arrive... j'ai juste besoin d'un dernier instant..."

Il hoche la tête en esquissant un petit sourire forcé et me laisse seul.

Je balaye une dernière fois la pièce du regard. Les murs de la chambre sont presque nus maintenant comme si personne n'y avait vécu, comme si personne n'y avait aimé...

Je sens l'émotion me gagner mais je ne veux pas me laisser submerger. Je glisse toutes les photos dans un tiroir vide de mon bureau et je retourne le tableau que je repose sur mon lit.

Je souffle doucement. C'est dur...

Je range mon livre, prends mon sac et mon ordi, mes autres bagages sont déjà dans le garage, et je sors de la chambre.

Je suis groggy comme un boxeur qui plie sous une pluie de coups, comme un blessé qui se réveille dans un lit d'hôpital, comme un amoureux qui n'a plus d'amour...

'Allez, il fallait le faire ! C'est la fin de cette histoire et le début d'une autre ...'

Je sais que j'ai pris la bonne décision. Aujourd'hui, je referme un chapitre de ma vie. Un épisode magnifique et terrible à la fois, quelques mois de bonheur et deux ans en enfer.

Je ne veux pas tout oublier ! Non, seulement déposer mes souvenirs dans un coin de ma mémoire et essayer de faire de la place pour ma nouvelle vie d'étudiant.

Aujourd'hui, même si je sais que ça va être difficile, je veux doucement me tourner vers l'avenir et réapprendre à vivre.

Je t'aime Thibaud et je ne t'oublierai jamais !

Je t'aime et je te chérirai toute ma vie !

Je t'aime mais il faut que je te quitte...

Je t'aime mais il faut que j'apprenne à vivre sans toi...

Je t'aime !

Je marche à petit pas dans le couloir sombre comme s'il me coûtait de m'éloigner de ma chambre et je me dirige lentement vers la porte d'entrée qui mène à la terrasse ensoleillée ; j'entends le bruit des couverts dans les assiettes et le murmure de la conversation entre Matthys et mes parents.

Je m'arrête une dernière fois et je ferme les yeux un instant.

J'écoute, ce qu'il reste de nous

Ce qu'il reste, c'est tout

De nos deux cœurs immenses

Et de notre amour fou

Et je fais quand j'y pense

En souvenir de nous

Une minute de silence

Cette minute de silence

Est pour nous deux

Et doucement, je reviens à la réalité...

Machinalement, je caresse la bague qui orne mon annulaire gauche et, empli d'une résolution dont je ne me croyais plus capable, j'avance d'un pas décidé vers la lumière.

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