2 - Une bande de copains.
Nous étions une bande de copains.
Après le lycée, on se retrouvait à la terrasse d’un café.
C’était devenu un rituel, un point d’ancrage dans le tumulte adolescent.
Le soleil glissait sur les tables en formica, les verres tintaient doucement, et les discussions partaient dans tous les sens. La politique, la conquête spatiale, la mode, les chanteurs, le sport bien sûr, et tout ce qui n’était pas ordinaire.
Tout ce qui offrait une ouverture vers d'autres horizons.
À cette époque, rien ne semblait pouvoir nous atteindre.
Rien ne vibrait encore.
Rien ne laissait présager que l’un d’entre nous — Jean — finirait par entendre autre chose que les rires et les verres qui s’entrechoquent.
Avec le recul, je me dis que tout avait déjà commencé là.
Dans un détail que je n’ai pas su voir.
Dans un silence entre deux éclats de voix.
Dans une ombre qui ne devait pas être là.
La petite bande d’ados, telle que je m’en souviens…
Et puis il y avait moi, , Jean, en classe de seconde. Archéologue en herbe. Je parlais des civilisations disparues comme si je les avais connues. J’enterrais des objets dans le jardin pour les “fouilles” du week-end, parfois même dans la vigne derrière chez nous. Je montrais mes trouvailles avec fierté : une pièce de Louis XVI, un bouton en coquillage, un caillou “probablement romain”. Mon imagination débordait, et les autres se moquaient gentiment.
Jacques, le matheux timide de terminale. Il ne parlait que lorsqu’il avait quelque chose de précis à dire — souvent une formule, une vérité qui nous laissait perplexes. Toujours son vieux sac à dos, rempli de livres qu’il lisait en douce pendant nos discussions.
Jean‑Luc, fils unique et futur médecin autoproclamé. Il diagnostiquait tout ce qui passait : une entorse, un bleu, un rhume. Le rugby était sa religion, la natation son équilibre, les voitures sa passion. Il avait déjà cette assurance tranquille de ceux qui savent où ils vont.
Françoise, l’indécise attachante. Elle changeait de vocation comme on change de coupe de cheveux : mannequin, coiffeuse, styliste, hôtesse de l’air… Elle griffonnait des idées dans un carnet qu’elle oubliait systématiquement sur une table.
Freddy, déjà dans la restauration, sentait le basilic et le pain chaud. Il arrivait en retard, les mains encore farinées, mais avec des anecdotes savoureuses sur les clients de l’établissement familial. Il rêvait d’ouvrir son propre resto, avec des tables en bois et des guirlandes lumineuses.
Marie, elle, était un mystère. Elle observait plus qu’elle ne parlait, et quand elle s’exprimait, c’était avec des mots choisis, presque poétiques. Elle écrivait dans un carnet noir — son journal intime, peut‑être. Qu’elle ne laissait jamais traîner.
Et puis il y avait Mathieu.
Lui, c’était autre chose. Il ne venait pas souvent, mais quand il apparaissait, c’était comme si le monde entier s’invitait à notre table.
À vingt ans, géomètre‑topographe déjà diplômé, il travaillait à l’étranger. Il nous parlait de volcans, de grottes perdues, de tempêtes de sable, de rapides descendus en pirogue. On buvait ses histoires comme un cocktail d’aventure et de rêve. Et il avait toujours un objet étrange dans son sac : une lampe magique, un cristal étonnant, une pierre volcanique.
Quand il était là, même le café semblait changer de décor.
On ne le savait pas encore, mais notre bande, avec ses rêves, ses silences, ses formules, ses carnets oubliés et ses mains farinées… Allait bientôt être confrontée à quelque chose qui ne figurait dans aucun programme scolaire.
Pas tout à fait une aventure.
Encore moins une conquête.
Plutôt une enquête. Une recherche de résonance.
Quelque chose qui nous regardait depuis longtemps.
Un, je-ne-sais-quoi qui attendait que nous soyons prêts.
Et ce jour-là, à la terrasse du café, quand Mathieu posa sur la table une rose des vents gravée dans le sable, l’objet qu’il avait rapporté du Sahara, le monde a commencé à changer de décor.
Nous avons alors commencé à partager nos propres expériences, nos petites énigmes personnelles. Je leur ai raconté la mienne.
Un jour, dans un village voisin, je suis tombé sur quelque chose qui m’a longtemps obsédé : des traces profondément gravées sur le sol dans la pierre, comme si une charrette était passée au même endroit pendant des années. Mais ce qui m’avait frappé, c’était leur incohérence. Les sillons s’entrecroisaient sans logique, comme si les roues avaient changé de direction sans raison. Et l’espacement variait, parfois large, parfois étroit, sans que je puisse comprendre pourquoi.
Je n’ai jamais trouvé d’explication. Ce genre de détail me poursuivait. Il y avait dans ces marques quelque chose qui dépassait le simple passage du temps. Une question sans réponse.
Aussi, quand quelques jours plus tard, en sortant du lycée, je suis passé devant le cinéma Le Pathé. Une affiche colorée attirait le regard : Cycle “Connaissance du monde”, présenté par Francis Mazière, archéologue et explorateur. Un film sur ses dernières recherches sur l’île de Pâques.
"Les géants de pierre". Projection unique : samedi à 10 h du matin.
Je suis demeuré planté là, hypnotisé par les mots île de Pâques, explorateur, géants, archéologue. Le reste de la semaine m’a paru interminable. J’ai attendu samedi avec une impatience fébrile, comme si quelque chose d’essentiel allait se jouer.
Et je ne m’étais pas trompé.
Ce film a marqué ma vie pour le restant de mes jours.
Les statues géantes, les mystères enfouis, les récits de Mazière…
Tout résonnait en moi comme un appel.
Ce jour-là, dans la pénombre du cinéma, entre les sièges rouges et les murmures du projecteur, j’ai su que je ne regarderais plus jamais le monde de la même façon.
Le lendemain, au café, je n’ai pas pu attendre. À peine assis, j’ai lancé le sujet :
— Le reportage sur l’île de Pâques… Incroyable. Les statues sont gigantesques, impossibles à déplacer par nos propres moyens. L’explorateur évoque même l’hypothèse des extraterrestres. Franchement, je doute que ce soit la solution.
Aussitôt, le débat s’est enflammé.
Jean‑Luc, fidèle à son esprit rationnel, a tranché net :
— Les OVNI n’existent pas. Point. Ce sont des fantasmes pour fuir les vraies explications scientifiques.
Jacques, a levé les yeux de son livre :
— Et si c’était une question de levier, de contrepoids ? Il y a des modèles physiques ou mécaniques qui pourraient expliquer ça…
Françoise, les yeux brillants, a murmuré :
— Moi, j’aime bien l’idée qu’il y ait eu des êtres venus d’ailleurs. C’est romantique, non ?
Elle griffonna ses pensées dans son carnet.
Freddy, en croquant dans un croissant, rigola :
— Tant qu’ils ne viennent pas commander une pizza quatre saisons, ça me va.
Marie, comme toujours, resta silencieuse. Mais son regard… Parlait pour elle.
Puis, elle murmura :
— C’est peut-être une question de lévitation.
Jacques a hoché la tête, intrigué :
— Les scientifiques pensent pouvoir faire léviter de petits objets avec des ondes. C’est encore expérimental, mais ça existe.
Freddy, éclata de rire :
— Dans mon micro-onde, le plat ne se transforme pas en soucoupe volante…
Il mima une assiette qui s’envole, déclenchant un éclat de rire général.
Et moi, je les regardais tous.
Ce simple film, vu dans la pénombre d’une salle obscure, avait ouvert une porte.
Une porte vers l’ailleurs, vers sur un horizon inconnu, que je voulais comprendre.
Hormis les statues ou les légendes… Mais ce besoin de savoir, de creuser, de relier les mystères du passé aux questions du présent.
Les semaines passaient vite.
Et puis, un jour, Mathieu est revenu.
Il nous rejoignit au café, et comme toujours, nous l’accueillîmes avec une curiosité fébrile. Ses aventures nous fascinaient. Il avait ce don de transformer chaque récit en énigme vivante.
Ce jour-là, il nous parla du lac Shira, en Sibérie.
— Construit comme une lavogne de chez nous, disait-il, mais avec des blocs de pierre énormes de plusieurs dizaines de tonnes. Le lac faisait entre vingt et trente kilomètres. Les dalles étaient assemblées au millimètre près. Mais le plus étrange, c’était l’eau : salée.
Il sourit :
—Pas très pratique pour faire boire les dinosaures.
Comme toujours, Mathieu nous laissait avec plus de questions que de réponses.
Et c’est peut-être là que tout a commencé.
Il ne parlait jamais frontalement.
Ses récits ressemblaient à des expériences, mais, il omettait de les nommer ainsi.
Il répandait des idées comme on sème des graines, et nous, on les faisait germer.
Françoise, intriguée, lança :
— Mon père m’a dit que Baalbek, au Liban, lui aussi construit par les Romains avec des blocs de dizaines, voire de centaines de tonnes.
Mathieu acquiesça, puis ajouta :
— Mon patron est architecte. Il en connaît un rayon sur les constructions. Pour lui, il nous manque une connaissance fondamentale pour comprendre certaines réalisations anciennes. Il y en a dans tous les coins de la planète. Il est allé voir Baalbek. Là-bas, on trouve des techniques surprenantes : Il y a des pierres imbriquées dans deux murs différents, comme si elles reliaient des structures indépendantes. Et puis les chapiteaux, d’une dizaine de tonnes, en équilibre à plus de vingt mètres de haut… Personne ne comprend la façon dont ils parviennent à tenir encore debout. Aucune explication n'a été donnée sur cet agencement.
Il marqua une pause.
— Les soubassements sont construits avec des blocs de neuf cents tonnes. Et dans la carrière, il reste un monolithe taillé qu’on appelle la pierre de la femme enceinte.
Elle pèse environ mille tonnes. Pourquoi les Romains ne l’ont-ils pas utilisée ? Ils ont continué avec des pierres bien plus petites et disparates. Comme si les Romains avaient bâti sur quelque chose de beaucoup plus ancien.
Jean-Luc fronça les sourcils.
— Tu penses que ce sont des géants qui les ont construits ?
Mathieu sourit, comme s’il attendait cette question.
— Des géants ? Non, je ne crois pas. Mais je pense qu’on sous-estime les civilisations anciennes.
Il se pencha légèrement.
Ce n’est pas qu’ils étaient plus forts. C’est qu’ils savaient des choses qu’on a oubliées. Des techniques, des principes physiques... peut-être même une manière de penser le monde différente.
Jacques fronça les sourcils :
— Tu veux dire… Une science perdue ?
— Pas perdue, plutôt oublier répondit Mathieu
Disons… Enfouie. Comme mise de côté, volontairement ou non.
Il baissa la voix :
— Mon patron parle souvent d’une “mémoire fragmentée de l’humanité”. Des savoirs qui ont circulé, disparu, puis réapparu sous d’autres formes.
Marie leva les yeux de son carnet, sa voix douce mais assurée :
— Comme des échos. Des réminiscences.
Je complétai de façon intuitive :
— Les bâtisseurs de cathédrales.
Mathieu sourit, comme s’il attendait cette connexion.
— Oui. Eux aussi travaillaient avec une précision qui dépasse l’entendement.
Il s’inclina légèrement, comme pour nous confier un secret :
— Certains scientifiques estiment que les cathédrales dépassent leur rôle de simples lieux de prière. Ce sont des machines à résonance, des instruments géants conçus pour capter ou canaliser quelque chose.
Il marqua une pause.
— L’énergie ? Le son ? La lumière ? On ne sait pas. Mais les proportions, les alignements, les matériaux… tout semble pensé pour une fonction qu’on ne comprend pas encore.
Jacques :
— Comme si les bâtisseurs avaient hérité d’un savoir ancien, sans toujours en comprendre l’origine.
Marie nota quelque chose, puis ajouta :
— Ou comme s’ils avaient obéi à une intuition collective. Une mémoire enfouie.
Mathieu acquiesça.
— Exactement. Des réminiscences.
Et Baalbek, comme l’île de Pâques, ou le lac Shira, sont peut-être des fragments de cette mémoire.
Le calme s’installa.
Pas un silence vide, mais un silence dense, chargé de questions, de vertiges, de possibles.
Je les regardais.
Ce jour-là, au café, entre les verres qui tintaient et les rayons du soleil sur le formica, j’ai compris que nous étions en train de toucher quelque chose.
Je sentais que quelque chose changeait.
Ce n’était plus seulement de la curiosité. C’était une quête.
La compréhension de notre passé collectif donne les atouts nécessaires pour affronter la vie, déjouer les préjugés, résister à la manipulation.
Ce jour-là, quelque chose s’est ouvert. Pas une porte.
Un appel vers la connaissance.
Et nous étions déjà en résonance.

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