3 - Orientation
Nos études avançaient. Nous avons poursuivi des parcours universitaires. Mais chacun dans une direction inattendue.
Marie, par exemple, n’avait jamais envisagé de devenir archéologue. Personne ne l’aurait imaginé. Elle hésitait entre la littérature et la biologie. Elle aimait les calligraphies, les plantes, les silences. Puis un jour, au lycée, un professeur remplaçant arriva : M. Dumas.
Il parlait lentement, comme s’il déterrait chaque mot.
Il montra une photo : un fragment de poterie, à moitié enfoui dans le sable.
— Ce n’est qu’un tesson, dit-il. Mais il a traversé trois mille ans pour arriver jusqu’à nous.
Marie ne regardait plus le tesson.
Elle observait le sable autour.
Dans ce sable, elle devinait un autre monde :
des tessons de poterie, des éclats de métal, de la pierre taillé, des empreintes effacées, des pollens minuscules… Autant de fragments d’histoires que le temps avait recouverts sans jamais les faire disparaître.
Fouiller le sable, c’était chercher des artefacts.
Mettre au jour des vestiges des temps les plus reculés.
Reconstituer comment un territoire avait été occupé, quelles étaient les activités, les gestes, les modes de vie, les comportements.
C’était comprendre les humains à travers ce qu’ils avaient laissé derrière eux.
Un métier patient.
Un métier exigeant.
Un métier passionnant.
Ce jour-là, Marie n’a pas seulement vu un tesson.
Elle a compris que le sol lui-même était un livre.
Et que chaque grain de sable pouvait constituer un indice.
Elle se mit alors à lire des articles, à visiter des musées, seule, comme on suit un fil invisible.
Et plus elle avançait, plus ce fil se tendait, l’entraînant vers une évidence qu’elle n’avait jamais envisagée.
Chaque découverte, chaque détail, chaque fragment d’histoire semblait lui parler directement, comme si le passé cherchait à se frayer un chemin jusqu’à elle.
Ce n’était plus une curiosité passagère : c’était un appel.
Et, pour la première fois, elle comprenait pleinement Jean.
Elle s’inscrivit à un stage d’été, juste pour voir. Et là, en creusant dans une tranchée poussiéreuse, elle trouva un petit objet en pierre : un poids de métier à tisser. Rien d’extraordinaire. Mais elle le tint dans sa main comme on tient un souvenir.
Ce soir-là, elle écrivit dans son carnet :
« Je ne veux pas seulement lire l’Histoire. Je veux la toucher. L’écrire. »
Sans bruit, elle changea de voie. Elle devint celle qui écoute les pierres muettes.
Jean‑Luc, lui, s’était lancé en médecine, avec la détermination de ceux qui veulent réparer le monde, un corps à la fois.
Mais la sélection était impitoyable : concours, nuits blanches, cours interminables. Il a tenu bon, un temps.
Puis il a bifurqué vers la kinésithérapie — et cette voie lui a réussi.
Il y retrouvait ce qu’il aimait : le contact humain, le soin, le mouvement.
— Je ne m’occupe pas seulement des muscles, disait-il. Je réveille les corps.
Quand il nous retrouvait au café, il parlait de ses stages, de ses patients, de ses projets.
Il avait gardé son sérieux, mais il souriait davantage. Comme s’il avait enfin trouvé sa place.
Jacky, lui, avait un rêve partagé avec son frère : reprendre un établissement en gérance.
C’était leur projet, leur défi, leur fierté.
Mais c’est un métier ingrat : les week‑ends s’effacent, les nuits raccourcissent, les responsabilités s’accumulent.
Après plusieurs années de lutte, Jacky a baissé les bras.
Il est devenu cuisinier dans une maison de retraite.
Un poste plus modeste, plus calme.
Il était fatigué, oui. Mais pas brisé.
Il avait retrouvé une régularité, une forme de paix.
Il cuisinait pour des gens qui attendaient son plat comme un petit bonheur du jour.
Et dans ce quotidien simple, il avait gagné quelque chose qu’il avait perdu : du temps.
Pour penser. Pour respirer. Pour exister.
Pour fonder une famille.
Jacky avait trouvé un autre rythme.
Plus discret. Mais peut-être plus essentiel.
Nous le voyions moins.
Il passait parfois en coup de vent, saluait d’un sourire, racontait une anecdote sur ses enfants ou une recette testée à la maison de retraite.
Puis il repartait, comme s’il appartenait désormais à un autre monde : celui des routines tendres, des responsabilités silencieuses, des petits bonheurs domestiques.
Françoise, toujours fantasque, cherchait finalement une forme de stabilité. Elle avait longtemps papillonné entre les idées : styliste, décoratrice, coiffeuse, secrétaire… Mais derrière ses sourires et ses carnets griffonnés, il y avait une quête plus profonde : trouver sa voie.
Un jour, elle a tout arrêté.
Elle a fermé ses carnets, rangé ses rêves en vrac, et s’est inscrite en formation d’éducatrice spécialisée.
Elle voulait aider ceux qui, comme elle, avaient du mal à se situer.
Elle n’a pas renoncé à sa fantaisie : elle l’a mise au service des autres.
Ses ateliers pleins de couleurs, de musique et de jeux inventés faisaient des merveilles.
— La stabilité, disait-elle, ce n’est pas l’immobilité. C’est savoir où poser ses pieds pour mieux danser.
Elle avait changé, oui.
Mais elle était toujours Françoise.
Simplement plus ancrée.
Plus lumineuse.
Jacques, le plus déterminé d’entre nous, n’a jamais dévié.
Il a enchaîné diplômes, concours, stages, avec une précision presque militaire.
Son objectif était clair : entrer dans l’aviation.
Et il y est parvenu.
Direction Bordeaux, dans une unité technique spécialisée. Les aiguilleurs du ciel.
— On peut toujours se connecter en visio, disait-il.
Comme si la distance n’était qu’une variable négligeable dans son équation.
Mais les appels se sont espacés.
Les messages aussi. Jacques était toujours là, quelque part, mais plus tout à fait avec nous.
Il avait pris son envol — au sens propre comme au figuré.
Et pourtant, quand il parlait de ses avions, de ses calculs, de ses missions, on retrouvait ce feu discret qui l’animait depuis toujours.
Il n’avait pas changé. Il avait simplement trouvé son ciel.
Et moi, Jean… je les regardais évoluer. Chacun trouvait sa voie, son ciel, son ancrage. Et moi, je cherchais encore.
Je n’ai pas suivi la voie des diplômes. Mais j’ai trouvé autre chose : une passion pour la technique, pour ce qui capte, transmet, transforme. L’audiovisuel m’a attiré comme un aimant. L’informatique m’a ouvert des mondes.
Je bricolais, j’apprenais, je testais. Je me formais sur le tas. Et chaque fois que je faisais fonctionner quelque chose, je ressentais cette petite victoire intérieure : comprendre, créer, avancer.
À seize ans, j’avais déjà construit un drone avec une caméra thermique pour observer les ruines depuis les hauteurs.
Je posais des questions que personne n’osait formuler :
— Et si les anciens avaient une technologie qu’on ne comprenait pas encore ?
— Et si les blocs de Baalbek avaient été déplacés par des moyens que nous n’avons pas redécouverts ?
Je cherchais à comprendre. La logique était mon seul repère.
Je suis devenu un touche‑à‑tout, oui. Mais par passion. Et quelque part, dans les pixels, les fréquences, les ruines… Un grain de sable m’attendait.
Mathieu, lui, parcourait le monde. Toujours entre deux montagnes, deux grottes, deux fuseaux horaires. Il revenait parfois, comme un vent chaud après l’hiver. Il parlait de terres rouges, de pierres qui chantent, de peuples oubliés. Et nous l’écoutions, fascinés.
Nos discussions étaient toujours passionnées, souvent culturelles.
Ce jour‑là, c’est Marie qui lança le sujet : l’histoire de la planète. Ses lectures l’avaient troublée.
— Saviez-vous qu’au XIXᵉ siècle, les savants pensaient que toutes les espèces vivantes avaient toujours existé ?
— Depuis Adam et Ève ? lança Jacky, espiègle.
Marie sourit, puis reprit :
— Oui, à peu près. L’Église y est pour beaucoup, mais l’ignorance encore plus. C’est Georges Cuvier qui a démontré que certains fossiles appartenaient à des espèces éteintes. Avant lui, on pensait que les fossiles étaient forcément liés à des animaux connus. Et si leur taille était surprenante, on les classait comme une sorte d’éléphant ou de lion. La science aime la classification. Les civilisations sont rangées sur une échelle du temps. Et si une découverte vient la remettre en cause, on préfère l’ignorer… ou la détruire.
L’autre jour, nous parlions des géants… Eh bien, êtes‑vous au courant que des squelettes de taille exceptionnelle ont été retrouvés un peu partout sur Terre ? La plupart ont disparu. Pas par accident. Par décision.
Jean‑Luc, un peu provocateur, réagit :
— C’est pas vrai, Marie. Tu découvres la société. Les gouvernants ne veulent pas de remise en cause. Ça pourrait donner des idées.
La conversation bifurqua aussitôt. On parla des civilisations disparues, du déluge, des récits anciens qui traversent les cultures. Mathieu évoqua les tablettes sumériennes. Françoise raconta des mythes amérindiens. Et moi, je me demandais en silence :
Et si l’histoire qu’on nous enseigne n’était qu’un fragment ?
Un récit parmi d’autres, choisi, poli, simplifié ?
Marie possédait une élégance singulière, une façon de s’exprimer qui suspendait le temps. Elle ne prononçait pas ses idées : elle les déposait, comme des fragments précieux, avec cette diction soignée, presque théâtrale, qui donnait à chaque mot une gravité inattendue. On l’écoutait, parfois sans comprendre tout ce qu’elle disait, mais toujours avec l’impression qu’elle touchait à quelque chose d’essentiel.
Il faut reconnaître qu’elle avait du style, de la classe. Elle ne l’affichait pas : elle l’incarnait.
Ses études le confirmaient : un doctorat en archéologie à l’Université Paul‑Valéry de Montpellier. Elle creusait dans les strates du passé comme les astrophysiciens cherchent des réponses dans les étoiles. Avec méthode, avec passion, avec cette curiosité tranquille qui la rendait unique.
Marie ne parlait pas souvent. Mais lorsqu’elle s’exprimait, nous restions silencieux. Parce qu’on savait qu’elle allait nous emmener quelque part. Et souvent, c’était loin.
Nous étions sous le charme surtout Mathieu.
Françoise, elle, me lançait parfois des coups d’œil qui me troublaient. C’était discret, au début : un regard un peu trop long, une complicité dans les silences, des phrases inachevées, des sourires partagés sans raison apparente. Elle avait toujours un mot gentil pour moi.
Puis il y eut les absences. Les projets à deux. Les secrets.
La liaison entre Françoise et moi n’a pas éclaté comme une bombe. Elle s’est insinuée, doucement, comme une brume qui enveloppe. Et elle a brisé notre groupe. Pas par jalousie. Mais parce que, sans le vouloir, nous avons commencé à penser seuls.
À décider sans les autres. À croire qu’il était possible d’aller plus vite, plus loin, sans le poids du collectif.
Ce soir‑là, nous étions tous chez Jean‑Luc. Il avait préparé des lasagnes, Françoise avait apporté une bouteille de vin, et Mathieu avait ramené des épices d’Éthiopie qu’il voulait nous faire découvrir. La table débordait de verres, de carnets, de rires. Marie parlait d’un site archéologique découvert par hasard, Jacky faisait des blagues sur les datations au carbone 14, de carottes ou de poireaux, et Jacques, en visio depuis Bordeaux, hochait la tête avec ce petit sourire discret qu’on lui connaissait bien.
C’était ça, notre groupe : un mélange d’idées, de souvenirs, de projets fous jamais réalisés. On se coupait la parole, on se lançait des défis, on se comprenait sans expliquer.
Et puis, au milieu de tout ça, il y avait Françoise et moi. Nos regards se croisaient un peu trop souvent. Nos silences étaient plus longs, plus chargés. On se retrouvait dans la cuisine pour “chercher le sel”, on riait à des choses que les autres n’avaient pas entendues. C’était encore discret. Mais déjà, quelque chose changeait.
Le groupe était là, entier. Mais une autre complicité naissait. Plus intime. Plus intense. Et sans qu’on le sache encore, elle allait tout bouleverser.
Nous étions sincères, mais aveugles. Et ce qui nous unissait tous, cette curiosité partagée, cette quête commune, commença à s’effilocher. Un fil après l’autre.
La complicité du groupe, c’était une harmonie diffuse. Un équilibre fragile mais chaleureux, fait de regards croisés, de blagues partagées, de silences compris. On se retrouvait sans prévenir, on débattait sans se blesser, on rêvait sans se juger. Chacun avait sa place, son rôle, sa voix. Ensemble, on formait quelque chose de rare : une intelligence collective, une curiosité commune, une amitié qui ne disait pas son nom mais qui se vivait pleinement.
Avec Françoise, c’était différent. Une complicité étroite, presque secrète. Un fil tendu entre deux êtres, invisible aux autres mais palpable dans chaque geste. Des mains qui se touchent, une phrase murmurée à l’écart, une décision prise à deux. C’était doux, intense, troublant. Mais c’était aussi exclusif.
Peu à peu, cette intimité redessina les contours du groupe. Ce qui était partagé devint privé. Ce qui était collectif devint confidentiel. On ne pensait plus en “nous”, mais en “toi et moi”.
La fracture ne fut pas brutale. Elle se glissa dans les interstices, dans les absences, les non‑dits, les projets lancés sans les autres. Et un jour, on comprit :
Ce n’était plus une constellation. Ni un cercle. C’était une ligne simple.
Mathieu se renferma. Marie poursuivit ses études, mais elle ne venait presque plus aux réunions. Et moi, je restais là, à regarder les plans, les sourires de Françoise, comme on regarde une carte qui ne mène plus nulle part.
Ce n’était pas une trahison. C’était une fracture.
Ce jour‑là, le groupe était réuni. Il ne manquait que le couple.
Marie n’en revenait pas. Son amour. Celui pour qui elle aurait tout lâché. Jean. Et Françoise.
Pourquoi ?
Elle ne posait pas la question à voix haute. Mais elle la portait dans ses yeux, dans ses gestes, dans son absence de mots.
Jacques était absent, comme toujours. Jean‑Luc fixait son verre comme s’il contenait une réponse. Jacky tenta une blague, mais personne ne rit. Mathieu observait. Comme toujours. Mais cette fois, il ne disait rien.
— Ils ne viennent pas ? demanda‑t‑il enfin.
Personne ne répondit.
Marie se leva. Elle marcha jusqu’au bord de la terrasse, là où le soleil commençait à décliner.
— Ce n’est pas leur absence qui me fait mal, dit‑elle.
— C’est leur silence.
Elle resta là, immobile. Et dans ce silence, chacun comprit que quelque chose s’était terminé.
Ou n’avait jamais commencé.
Pas l’amitié. Mais l’élan. Le couple idéal, Marie et Jean… bien sûr.
Quand enfin nous arrivâmes, la tension était à son comble. J’entrai le premier, suivi de Françoise. Ils sourirent. Un sourire trop large. Trop tard.
Marie ne bougea pas. Elle ne nous regarda pas.
— Il est arrivé quelque chose ? dis‑je. Vu vos têtes…
Silence.
Jean‑Luc se leva.
— Tu plaisantes, là ?
Je fronçai les sourcils.
— Non. Pourquoi ?
Marie se retourna enfin. Son regard était calme. Trop serein.
— Tu veux vraiment qu’on parle de ce qui est arrivé ?
Françoise baissa les yeux. J’hésitai.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire.
Marie s’avança.
— Moi, je vois très bien. Et je ne suis pas la seule.
Jean murmura :
— On aurait dû vous le dire. On pensait que ça passerait.
— Passer ? répéta Marie. Vous pensiez que ça passerait ?
Elle rit. Un rire sec, sans joie.
— Ce n’est pas une grippe, Jean. C’est une trahison.
Je baissai les yeux. Mais ce fut Jean‑Luc qui parla, plus tranchant :
— Jean, tu étais le lien entre les idées et les mains. Marie était le cerveau.
Vous formiez le moteur du groupe. Le Paul et Marie Curie. Tu as tout détruit. Surtout Marie.
Avec ces quelques mots, tout fut dit.
Françoise voulut parler, mais sa voix se perdit dans le vent.
Jacky se leva sans un mot et partit.
Mathieu regarda Marie qui s’éloignait, puis détourna les yeux.
Et il n’y eut plus jamais de conversation à bâtons rompus sur la terrasse de notre café.
Le soleil continuait de se coucher, comme si de rien n’était.
Après le plein, ce fut le vide.
Des années plus tard, Jean‑Luc tomba sur un site : Les copains d’abord. « Avec Copains d’abord, retrouver ses anciens amis ou partager ses photos de classe, c’est un vrai jeu d’enfant ! » disait la page d’accueil.
Jean‑Luc réfléchit. Et pourquoi pas ?
Après ce fameux jour, plus personne ne s’était parlé. Pas un message. Pas une lettre.
Le groupe s’était dissous comme de l’encre dans l’eau.
Il cliqua. Il chercha. Il trouva une vieille photo : la terrasse du café, les verres vides, les sourires encore entiers. Marie regardait Jean. Jean dessinait un schéma. Françoise riait. Mathieu levait les yeux au ciel. Et lui, Jean‑Luc, tenait le cadrage.
Il resta longtemps devant la photo, comme suspendu au souvenir qu’elle contenait…
Puis il écrivit un message en dessous. Rien de grand. Juste :
« Et si on se retrouvait ? Pour parler. Pour comprendre.
Pour finir ce qu’on n’a jamais commencé. »
Il hésita. Puis il cliqua.

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