10 - Rapa Nui
Sur l’île isolée, un fragment du passé se manifeste. Une pièce du puzzle, encore incompréhensible, mais étrangement insistante.
Une fois de retour à Paris, l’enthousiasme est tiède. Le projet sur l’Île de Pâques ne fait pas l’unanimité.
Les couloirs du musée sont froids, impersonnels. Les murs sont couverts de vitrines, de cartels, de fragments figés. Jean marche lentement, le dossier du projet sous le bras. Il croise des regards. Curieux. Méfiants. Distraits.
Dans la salle de réunion, les visages sont sérieux. Des experts, des conservateurs, des financiers. On parle de logistique, de budget, de protocole. Mais pas de fréquence. Pas de mémoire.
Marie présente les images. Les relevés. Les hypothèses.
Jean observe. Il voit les sourcils se froncer. Les têtes se pencher. Mais il sent que rien ne passe.
Un homme en costume lève la main.
— Vous parlez d’un disque minéral qui “communique par vision”. C’est une métaphore, j’imagine ?
Jean hésite. Puis répond :
— Non. C’est une interface mémorielle. Elle ne parle pas. Elle transmet.
Un silence. Puis un rire discret. Un autre homme :
— Vous êtes en train de nous dire que la pierre pense ?
Marie intervient.
— Non. Mais elle résonne. Et nous avons oublié comment écouter.
Le silence s’installe. Pas respectueux. Incrédule.
Jean referme le dossier. Il regarde Marie. Elle ne sourit pas. Mais elle tient bon, cela suffit.
Et dans ce moment, Jean comprend : Le vrai travail ne se fera pas ici. Pas dans les salles. Pas dans les comités.
Il se fera sur le terrain. Là où les pierres parlent. Là où les visions viennent. Là où la mémoire se révèle.
Jean change d'angle de résonnement, il explique que la fréquence des pierres entre en résonnance suivant les longueurs d'ondes. S'en suit, une démonstration sur la vibration des particules est l'influence sur l'espace-temps. Les découvertes archéologiques sur la datation de la transformation de la pierre vont bouleverser toutes les connaissances actuelles.
Les officiels entrevoient de suite les retombées médiatiques de telle découverte.
Après, les tergiversations habituelles, le projet est adopté.
Marie me félicite :
— je ne te connais pas ce talent de négociateur.
— La vérité ne passe pas, il faut leur vendre du concret.
Le projet est lancé. Mais ce n’est plus le projet de Jean et Marie. C’est devenu un programme officiel, avec des échéances, des protocoles, des financements.
Jean assiste aux premières réunions techniques. On parle de spectrométrie, de résonance magnétique, d’analyse isotopique. On veut scanner les pierres, modéliser les cavités, cartographier les fréquences.
Mais Jean sait que ce n’est pas là que ça se joue. Ce n’est pas dans les chiffres. C’est dans le silence entre les chiffres.
Marie le rejoint dans un couloir.
— Tu tiens le cap ?
Jean sourit.
— Je fais semblant. Mais je prépare autre chose.
Elle le regarde, intriguée.
— Quoi ?
Jean :
— Une cartographie vibratoire. Pas des lieux. Des résonances. Ce que tu as vu dans la stèle, ce que j’ai ressenti au lac… Ce sont des signatures. Et je crois qu’elles forment un réseau.
Marie reste silencieuse. Puis elle murmure :
— Tu veux dire… une sorte de mémoire planétaire ?
Jean :
— Oui. Et elle ne se lit pas. Elle se joue.
— Tu vois, Jean… nous y sommes arrivés.
— Nous ne sommes pas au bout de nos surprise.
Il se lève. Sa voix est plus grave qu’à Karah.
— Tu sais combien il nous a fallu ? Près de trois mois. Des dossiers. Des appels. Des refus. Même après le succès du disque…
Marie ne répond pas.
— Demain, nous décollons. Santiago. Puis l’île de Pâques. Tu dois être heureuse. Fière de toi.
— De quoi te plains-tu ?
Il sourit. Un sourire court, serré.
— Je ne suis pas Don Quichotte.
Marie pour elle-même.
" Jean n’est pas un homme de réunion, c’est le terrain qu’il lui faut. "
Le lendemain, le terminal est vide à cette heure. Juste eux deux, assis côte à côte. Un silence confortable pour l’un. Trop lourd pour l’autre. Ils ont obtenu de pouvoir partir une semaine avant.
Jean ajuste sa veste. Il regarde l’embarquement, puis moi.
— Tu sais… même là, maintenant, je ne suis pas convaincu.
Marie ne dit rien, elle sourit.
Jean incrédule :
— Tu crois vraiment qu’on trouvera autre chose ? Autre chose que de la roche, du vent et des légendes ? Les Moaï ne parlent pas.
Jean soupire.
— Ce n’est pas que je veux saboter. C’est juste… parfois, je me demande si Karah n’était pas…
Il s’interrompt.
— Tu n’as pas besoin de moi pour y croire.
— Non. J’ai besoin de toi pour le prouver. Lui répond Marie.
— Malgré tout, j’ai confiance en toi et tu le sais.
— Moi aussi je t’aime.
— Le vol n’est pas plein. Des visages endormis, lointains. L’attente flotte dans la cabine comme une brume.
— Marie s’installe près du hublot. Jean prend place à côté d’elle.
— J’espère que le disque ne va pas nous faire exploser à l’atterrissage, dit-il en essayant de sourire.
— Elle rit doucement.
— Si ça explose, au moins ce sera spectaculaire.
— Il sort son carnet. Des croquis, des notes. Rien sur Karah. Rien sur les Moaï. Juste des cercles.
— Tu n’as rien écrit ? demande-t-elle.
— J’attends de voir.
Une femme s’installe deux rangs devant eux. Grande, immobile, manteau noir malgré la chaleur. Elle ne retire ni ses lunettes teintées, ni son bonnet.
Jean la remarque tout de suite. Il glisse, à voix basse :
— Elle attendait dans le terminal depuis notre arrivée. Sans bagage.
Marie l’observe.
— Tu crois que c’est une suiveuse ? Ou pire… une officielle.
La femme ne regarde pas son téléphone. Elle ne dort pas. Elle ne cligne presque jamais des yeux. Elle attend.
Le steward lui parle. Elle ne répond pas. Juste un très léger hochement de tête.
Jean serre son carnet contre lui.
— Si elle est de là-bas, on est déjà surveillés.
Les réacteurs vibrent. L’avion décolle. Le ciel est clair, presque trop calme.
Marie dort, sa tête contre mon épaule. Je ne bouge pas. J’écoute le ronronnement des moteurs. Et dans ce bruit, il croit percevoir autre chose. Une fréquence. Un appel.
Je ferme les yeux. Et je revois Karah. La stèle. Le disque. Le souffle de la mémoire.
Puis je vois les Moaï. Pas comme des statues. Comme des antennes. Des relais. Des gardiens. Des veilleurs endormis.
J’ouvre les yeux. Le ciel est immense. Et il murmure, pour lui seul :
— Peut-être qu’ils ne parlent pas. Mais ils écoutent.
Lors de l’escale à Santiago, le personnel s’active. Jean et Marie descendent, le disque bien gardé.
La femme au manteau noir n’est plus là. Pas dans la file. Pas à la sortie. Elle n’a pas disparu. Elle s’est effacée.
Jean balaie le hall du regard. Rien.
Puis, juste avant d’embarquer à nouveau, Marie s’arrête.
Une silhouette sur la passerelle opposée.
Lunettes. Manteau. Immobile.
Un regard furtif. Un éclair, un doute.
Jean la voit aussi.
— Tu crois qu’elle nous suit toujours ?
— Non, répond Marie. Mais elle sait où on va.
— Qui a pu parler ?
— Va savoir.
Arrivée à Rapa Nui
Le petit avion décolle. Cette fois, vers l’île. Jean regarde Marie. Elle semble calme … Mais son pouce trahit une certaine tension. Il ne dit rien. Il sait que l’image de la femme est encore là, dans leurs esprits.
Au-dessus de l’océan, le ciel se teinte d’un bleu plus profond. Les nuages s’effacent. Et l’île apparaît. Petite. Isolée. Mais dense.
Jean ressent une pression dans sa poitrine. Pas de peur. De gravité.
À l’atterrissage, le vent est fort. Les palmiers plient. Le sol semble vibrer.
Sur le tarmac, quelques silhouettes. Des locaux. Des chercheurs. Et… une femme. Pas la même. Mais le même regard.
Jean serre le disque contre lui. Marie pose une main sur son bras.
— Tu sens ?
— Oui.
— Ce n’est pas elle.
— Non. Mais elle sait.
Ils avancent. Ils récupèrent leurs bagages.
Et dans le souffle du vent, Jean croit entendre :
“ Vous êtes attendus. ”
Le taxi les dépose au bord d’un chemin de lave. L’hôtel est modeste, posé face aux vagues. La réceptionniste semble nous attendre. Elle ne dit pas grand-chose. Elle glisse une enveloppe. Pas de nom. Juste une lettre.
Marie ouvre lentement. L’écriture est fine. Penchée.
< Vous cherchez les géants. Mais les pierres parlent plus bas. Revenez quand le vent s’arrête, et le sol vous ouvrira son visage. >
Jean lit par-dessus son épaule.
— C’est quoi ce délire ?
Marie plisse les yeux. Elle regarde le sol volcanique.
Marie ne répond pas. Elle s’accroupit lentement, pose sa main sur la lave noire. Le sol est tiède, rugueux, mais sous sa paume… une vibration. Infime. Comme un souffle retenu.
Jean reste debout. Il regarde autour. Les vagues frappent les rochers. Le vent siffle. Mais quelque chose nous attend.
— Tu sens ? demande Marie.
— Non. Il n’y a rien.
Elle se relève.
— Le vent doit s’arrêter.
— Et ensuite ?
— Ensuite… le sol parlera.
Ils pénètrent dans l’hôtel. La chambre est modeste : deux lits, une fenêtre sur l’océan. Un bloc notes repose sur la table. Pas à eux. À personne. Et pourtant… pour eux.
Jean l’ouvre. Une seule page. Un symbole. Le même que sur le disque. Mais ici, il est inversé.
Marie s’approche.
— C’est un miroir.
Ils ne parlent plus. Ils attendent.
La soirée s’écoule tranquillement sans histoire.
Et cette nuit-là, le vent tombe. Pas brusquement. Comme s’il s’inclinait.
Le silence est total. Et dans ce silence, le sol vibre. Pas fort. Mais profond.
Jean se lève. Il sort, marche pieds nus sur le sol volcanique. Et il entend. Pas un son. Une forme. Un mantra.
“ Sa... ta... na... ma ”
“ Vous avez cherché les géants. Mais c’est dans les fractures que la mémoire révèle. ”
Après un petit déjeuné copieux, nous partons à l’aventure…

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