12 - Cuzco

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Au matin, ils ne discutèrent pas. Ils savaient. Ils quittèrent l’île sans un mot.
Ce n’était pas une décision : c’était une réponse.

Retour à Paris

De retour dans leur appartement, ils mirent au propre toutes les données. Ils les relisaient sans cesse, jusqu’à les connaître par cœur. Hors de question de transporter les documents.
Le disque restait caché, scellé, invisible.

Leur prochain lieu était le Machu Picchu. Ils n’en parlèrent à personne.

L’appartement était silencieux. Une ambiance tamisée, quasi sacrée. Des cartes étalées. Des modèles annotés. Des impressions vibrantes. Tout a été méticuleusement planifié, chaque circonstance étudiée, même le plus petit détail avait son importance.

Notre prochaine expédition était censée nous fournir des réponses concrètes.

Marie referma le carnet des protocoles. Jean vérifia les calibrations. Ils répartirent les appareils : sonomètres, capteurs infrarouges, cartes vibratoires, dans des sacs banals. Aucun badge. Aucun nom.

— Marie, tu es prête ?

— Oui. On ne peut plus revenir en arrière, Jean.

Ils se glissèrent dans la foule parisienne comme deux ombres tranquilles. Pas de photo. Pas de message. Pas d’adieu.

Juste deux silhouettes en partance, avec un secret en bandoulière.

Lima

Le vol fut long. Mais le temps… s’était dissous.

À Lima, la chaleur les enveloppa. Près de 30°C. Un ciel clair. Un vent presque complice.

Le disque était resté à Paris. Mais ses résonances… voyageaient avec eux.

Ils observèrent les passagers, les couloirs, les rues. Rien de suspect. Rien d’anormal.

À l’embarquement pour Cuzco, tout semblait étrangement calme.

Cuzco

En descendant de l’avion, l’air leur parut plus léger. Ou peut‑être était‑ce leur cœur, battant avec l’altitude et l’anticipation.

Le terminal grouillait de vie. Mais dans les oreilles de Marie, une vibration sourde se fit entendre. Pas un bruit. Une fréquence.

— Jean… il y a du bruit. Mais pas comme un bruit qu’on entend. C’est plus… mystique.

Jean hocha la tête. Il percevait lui aussi un murmure, comme si la pierre elle-même respirait.

Ils sortirent du terminal. Cuzco s’offrit à eux : une ville en strates temporelles, entre les anciens, l’empire des Incas, et les klaxons modernes.

Le libraire

Marie proposa de consulter un contact local : un libraire spécialisé en cosmogonie précolombienne.

L’homme sympathique semblait heureux de revoir Marie, après les discussions d'usage, il leur remit une page abîmée d’un manuscrit inconnu. Des symboles géométriques impossibles à décrypter.
Au dos, une note griffonnée :

« Ce que vous cherchez est plus qu’un son. C’est une mémoire gravée dans la roche. »

— C’est tout ce que je possède, dit le libraire. Tu peux le garder, Marie.

— Qui a écrit ça ? demanda-t-elle.

— Je n’en ai aucune idée, on me l'a remise dans cet état.

Voici une carte pour la Vallée Sacrée.

Ils quittèrent la boutique après avoir promis de revenir.

La Vallée Sacrée

Ils logèrent dans un petit hôtel connu de Marie. Le lendemain, à l’aube, ils prirent la route. La Vallée Sacrée les accueillit comme une promesse suspendue.

Au détour d’un virage, les Salines de Maras apparurent. Plus de 4 000 bassins en terrasses, imbriqués, géométriques, défiant toute logique. À plus de 3 000 mètres d’altitude, le sel brillait sous le soleil, du blanc éclatant au brun aride. Jean gara la voiture.

— Qui a pu imaginer un tel agencement ? demanda Jean.

— D'après la légende, ils sont là depuis toujours.

Il plongea la main dans un bassin. Le sel était tiède, presque cristallisé.

Marie observa les reflets. Ils vibraient.

— Ce n’est pas la lumière, dit-elle. C’est une mémoire.

Jean sortit un capteur. Une fréquence s’éleva.528 Hz.

— La fréquence de la réparation cellulaire…, murmura-t-il.

Marie ferma les yeux. Elle entendit un chant. Lointain. Ancien.

Et dans ce chant, une voix :

« Vous êtes sur le bon chemin. Mais le sel garde ses secrets… »

Rencontre

— Marie ! Que fais-tu là ? Je suis trop heureux de te revoir !

Elle se retourna. François. Un ami de longue date.

— Bonjour François, dit-elle en souriant. Voici Jean, avec qui je voyage.

Jean serra la main de François, mais son cœur n’y était pas.
La familiarité de l’homme le dérangeait. Il la touchait trop. Trop naturellement.

Marie, elle, semblait flotter dans une joie douce.

— Tu es toujours dans les livres ? demanda-t-elle.

— Plus que jamais. Et je crois que j’ai quelque chose qui pourrait vous intéresser.

Il sortit un porte-cartes. Un papyrus. Des hiéroglyphes.
Et au centre : trois cercles concentriques traversés par une ligne brisée.

Jean murmura :

— Ce dessin…

François sourit.

— Alors… jusqu’où êtes-vous allés dans vos recherches ?

— Nous allons au Machu Picchu, répondit Marie. Pour vérifier si notre théorie tient.

Jean resta silencieux. Quelque chose se jouait.

Marie ajouta, presque trop vite :

— Tu viens avec nous ?

François jeta un regard à Jean.

— Si vous m’acceptez. Ce symbole… je l’ai vu ailleurs. Pas seulement en Égypte.

Jean se crispa.

— Où ça ?

— Dans une grotte, au sud de l’Islande. Gravé dans la roche.

Marie se tourna vers Jean.

— Tu vois ? Ce n’est pas une coïncidence.

Jean acquiesça, mais son cœur restait en retrait.

Calca

Ils poursuivirent vers Calca, posée entre les monts Pitusiray et Sawasiray.

Marie se souvint du site de Huchu’y Qosqo, qu’elle avait étudié au début de sa carrière. Une maison étrange : fondations anciennes, massives, sculptées sans joint… des mur de briques et au-dessus, un toit inca plus léger, presque maladroit.

— Pourquoi une telle bâtisse ? murmura Jean.

— Je me suis posé la question il y a des années. Je n’ai jamais eu de réponse.

Les eaux thermales de Machacancha fumaient dans le matin gris. Les eaux gazeuses de Minasmoqo vibraient d’un silence électrique.

Marie palpa les fondations.

— Ce n’est pas un simple abri. Peut-être une station… un relais. Situé à 3 600 mètres.

Jean montra les marques d’un étage disparu.

— Une pierre spéciale aurait pu être logée ici. Pour émettre. Pour communiquer ?

Il secoua la tête.

— Nous parlons en matière et outils. Mais eux… je pense qu’ils transmettaient autrement.

François intervint, amusé :

— Vous pensez vraiment qu’ils avaient des smartphones ?

Marie sourit. Jean non.

Marie le regarda avec étonnement.

— C’est toi qui dis ça ?

François rit doucement.

— Vous êtes sérieux ? Des pierres qui parlent ?

Jean ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha d’un mur, posa sa main. Une vibration. Faible. Mais présente.

— Ce mur est un relais, dit-il. Il ne stocke rien. Il transmet.

Marie observa François.

— Tu n’as jamais ressenti ça ?

François baissa les yeux.

— Non. Moi, il me faut mon portable pour communiquer.

Jean répondit calmement, mais fermement :

— C’est une technologie vibratoire oubliée. Non matérielle.

Marie ajouta :

— Pose tes deux mains bien à plat. Écoute mieux. Regarde comme dans un rêve.
Les images viennent seules… ou les sons.

— Relâche-toi, dit-elle doucement.

François inspira, expira doucement, longuement. Puis surpris il poussa un cri.

— Ahhh !

Il devint livide.

— J’ai vu un aigle… immense. Il m’a dit : DÉGAGE. Ses serres… elles voulaient me saisir.

Il tremblait.

— Je suis désolé. Je ne peux pas continuer. C’est trop pour moi. Je préfère ma bibliothèque.

Il recula, presque en trébuchant. Puis se retourna :

— Tenez-moi au courant… À bientôt.

Il disparut dans le sentier.

Marie resta immobile. La vision de François n’était pas rationnelle. Mais elle était cohérente.

Jean murmura :

— Nous devons rester seuls. Personne ne doit savoir.

Ils fouillèrent les alentours. Rien. Juste le silence.

— Tu me reproches Françoise, mais toi, tu as eu un François.

Marie tout sourire.

— Ma parole, tu es jaloux. Moi et François, tu es trop drôle.

— Je plaisantai.

La crypte

Puis Marie leva les yeux.

Une bâtisse solitaire, au sommet d’un sentier brisé. Elle ne pouvait détacher son regard.

— Tu ne veux pas vraiment grimper là-haut, hein ? demanda Jean.

— Toi, reste là. J’ai besoin de savoir.

Jean la regarda s’éloigner. Elle entama l’ascension.

Chaque pas… une époque. Chaque pierre… une mémoire.

Les roches semblaient l’accueillir. L'atmosphère se densifiait. Une onde montait.
Une pulsation. Une invitation.

« Comme si la construction l’appelait. »

Marie secoua la tête.

« Ressaisis-toi. Le paysage te joue des tours. »

Mais le sentier était trop net. Trop taillé. Trop précis pour mener nulle part.

Arrivée devant le portique, elle posa la main sur un pilier. Rien ne bougea.

La structure était étrange : fondations en pierre, corps en terre durcie, haut en brique d’argile, surmonté d’un petit toit.

Elle fit plusieurs fois le tour. Puis se plaça au centre. Se baissa.

Une dalle. Rectangulaire. Légèrement enfoncée. Presque invisible.

Après un examen sommaire. Elle se redressa.

— Tu vois bien, il n’y a rien à voir.

Marie sursauta.

— Tu m’as fait peur, imbécile ! Tu es venu quand même.
Regarde ce que je viens de découvrir.

— Une mine d’or ? ironisa Jean.

— Sois sérieux. Regarde cette dalle.

Elle lui montra l’arrête. Jean se mit à genoux.

— Tu as trouvé ?

— Oui. Une pierre ronde… comme un bouton.

— Tourne-la.

Jean hésita. Puis tourna.

La pierre pivota sans résistance. Un déclic. La dalle glissa doucement, révélant une cavité sombre.

Marie s’exclama :

— Un souterrain.

Un souffle remonta. Ni chaud. Ni froid. Mais chargé d’une odeur de renfermé.

Jean recula d’un pas.

— On entre ? demanda Marie.

Jean regarda le ciel. Puis la dalle.

— Ce chemin si bien taillé… ne menait pas à rien.

Il inspira.

— Je fais un tour. Je veux être sûr qu’on est seuls.

Quelques minutes plus tard, il revint.

— Personne. On peut y aller.

Marie s’accroupit. Elle tendit la main. Sans toucher. Elle écouta.

— Tu sens ?

— Une pression.

— Non. Une présence. La cavité n’est pas vide. Elle attend.

Jean alluma sa lampe. Le faisceau glissa sur les parois.

Des gravures. Des cercles. Des spirales. Des formes qui semblaient bouger quand on ne les regardait pas.

Marie murmura :

— Ce n’est pas un tombeau.

— Alors quoi ?

Ils descendirent. Le corridor avait un toit arrondi. Le granit reflétait la lumière comme un miroir.

Jean aida Marie à descendre. Ils avancèrent.

Le passage déboucha sur une salle. Une forme surprenante. Simple. Et pourtant… d’une complexité déroutante.

La respiration du monde semblait y tenir.

Ils demeurèrent figés, le souffle court, les sens en alerte.
Un silence dense, presque vivant, s’installa autour d’eux.

À quoi une telle chambre pouvait-elle servir ?

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