13 - La grotte

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Jean est dubitatif, il remarque :

— Leee vo vo lululumememe...

Il s'approche de mon oreille et très bas me dit :

— La pièce a un volume particulier. L’écho n’est pas ordinaire. Le fond de la salle est arrondi. La précision de la taille du granit est époustouflante. Regarde au fond, il y a une sorte de lyre en pierre.

Nous nous approchons de l’instrument, une roche est taillée en triangle avec des cordes en pierre. Jean avec son briquet heurte une corde...

La vibration qui s'en suit est hallucinante, nous portons nos mains aux oreilles, mais c'est tout notre corps qui vibre.

Le son n’est pas une note. Ce n’est pas acoustique. C’est une onde qui traverse le corps, un appel à la mémoire physique.

Le granit miroir semble absorber plus que la lumière, mais il renvoie autre chose : un frémissement sous la peau. Jean, encore tétanisé par la résonance, murmure :

— Ce n’est pas du son, Marie. C’est… de l’architecture vibratoire.

Ils reculent d’un pas. La lyre n’a pas bougé, mais l’espace autour semble légèrement distordu, comme si les angles de la salle avaient changé. Et pourtant, tout est fixe.

Marie s’approche à nouveau. Les cordes de pierre ne sont pas pleines. Elles sont creuses, taillées avec une finesse presque chirurgicale.

Elle effleure une autre corde. Une onde monte depuis ses pieds, comme une mémoire ancienne : une procession, des silhouettes, un feu, des voix en spirale. Son corps n’est pas seulement parcouru, il est exploré, analysé, chaque organe régénéré.

— Je me sens légère… Comme si mon corps baignait dans une fontaine de jouvence, dit Marie.

Jean allume son appareil. Le son capté ne dépasse pas 417 Hz. Mais il contient des harmoniques impossibles à reproduire.

— Ce lieu n’a pas été conçu pour produire des sons… Mais pour activer quelque chose en nous.

Marie ferme les yeux. Un frisson court dans son dos. Et derrière eux… la dalle se referme.

On se regarde interdit, Jean m'interroge :

— Tu penses que la vibration est à l'origine de la fermeture de la porte ?

— Je n'en sais rien, comment veux-tu que je le sache ?

— Je te propose de continuer notre exploration sonore.

Ils échangent un regard, entre l’émerveillement et l’inquiétude. Le souterrain les a avalés. La dalle scellée. Pas de retour immédiat. Seul le granit, l’instrument en pierre… et les ondes.

Marie ajuste le capteur sur son poignet. Il vibre par intermittence, comme une réponse silencieuse aux fréquences qu’ils enregistrent.

— Jean, ces harmoniques… elles ne sont pas linéaires.

— C’est comme si le son contenait des informations codées, dit-il. Pas une mélodie, mais une suite de déclencheurs.

Marie s’approche des murs. À la lumière, une trame fine se révèle : des lignes gravées en creux, presque invisibles sans vibration.

— Ces lignes n’étaient pas visibles avant, murmure-t-elle. L’onde a fait apparaître un réseau.

Jean ajuste la caméra thermique.

— Il y a des points chauds… Alignés le long des parois. Comme une architecture énergétique.

• Les sons produits par la lyre activent une série de motifs invisibles.

• Les capteurs révèlent une disposition de chaleur, comme un circuit enfoui.

• Et lorsque Marie effleure une troisième corde, les motifs commencent à se déplacer avec lenteur, comme une procession fossile.

— Jean, tu enregistres ?

— Depuis le début. Mais je crois que ça… ne s’enregistre pas vraiment.

— C’est pour nous, pas pour les machines.

Nous avons testé toutes les cordes, chacune correspond à une fréquence, mais pas seulement. Les circuits qui apparaissent sur les murs sont incompréhensibles.

Jean ajuste le micro. Le signal est instable, mais riche. Les harmoniques se superposent, se croisent, se plient. Comme si le son n’était pas linéaire… mais spatial.

Marie recule. Les motifs sur les murs se déplacent lentement. Pas comme une animation. Comme une réminiscence.

— Jean, regarde… Les lignes se rejoignent. Elles forment un symbole mouvant. Pas fixe. Pas figé. Un algorithme ancien, gravé dans la pierre.

Jean murmure :

— Ce n’est pas une écriture.

— Non, dit Marie. C’est une structure de pensée.

Le capteur sur son poignet vibre plus fort. Une fréquence s’installe : 528 Hz. Jean fronce les sourcils. — C’est la fréquence de la transformation cellulaire.

— De la réparation, ajoute Marie.

Ils se regardent. Et dans ce regard, une certitude : Ce lieu soigne. Pas seulement le corps. La mémoire fracturée.

Marie s’approche d’une quatrième corde. Elle hésite. Puis la touche.

Un souffle. Une lumière douce. Et une voix. Pas une voix humaine. Une voix de fréquence.

“ Le souvenir n’est pas ce qui revient. C’est ce qui attend d’être reconnu.”

Jean recule. Il regarde la lyre. Elle ne bouge pas. Mais elle respire.

Et dans ce souffle, ils comprennent : Ils ne sont pas là pour découvrir. Ils sont là pour se souvenir.

Cela fait plus de deux heures que nous tournons en rond. Marie observe la lyre sans comprendre, elle se dit, il y a un mode d'emploi que nous sommes incapables de trouver. Elle caresse le pourtour de la lyre, puis dans un geste machinal, balaye l'ensemble des cordes en remontant.

Il se passe alors quelque chose d'hallucinant les murs dans un premier temps se transforme en circuit vibratoire, puis s'illumine, nous voyons le paysage alentour, pas celui d’aujourd’hui, comme il était, il y a des centaines des milliers d’années, une autre vision le Machu Picchu pour enfin disparaître.

Nous sommes sur la dalle, par quel miracle.

Dans un geste instinctif, le balayage des cordes a déclenché un processus. Comme une séquence oubliée, inscrite dans la matière. Les fréquences, les harmoniques, les circuits… n’étaient pas un puzzle à résoudre rationnellement. Ils étaient un seuil — dont le maillage nous échappe.

Marie, les mains encore posées sur le cadre de la lyre absente, regarde autour d’elle. La salle n’est plus là. Juste la dalle, et le silence. Pas un espace vide… mais un calme chargé, comme si le lieu avait transmis son message.

Jean touche son capteur : il ne vibre plus.

— C’est terminé ? demande-t-il.

Marie répond en observant les alentours.

— Non… Je pense que cela commence à peine. L’espace autour semble identique… mais quelque chose a changé. Ce retour à la dalle est peut-être une illusion.

— Ou le seuil vers un autre palier. Une autre salle ? Une autre époque ? Une autre mémoire ?

Jean reste immobile.

Le capteur est muet. Mais son corps… résonne encore.

Marie s’assoit sur la dalle. Elle ferme les yeux. Elle ne cherche pas à comprendre. Elle intègre.

Le vent se lève doucement. Pas pour disperser. Pour sceller.

Jean s’approche. Il s’assied à côté d’elle. Ils ne parlent pas. Ils écoutent.

Et dans ce silence, une pensée traverse Marie :

“Ce que nous avons vu n’était pas une vision. C’était une mémoire offerte. Et maintenant… elle nous habite.”

Jean murmure :

— Tu crois qu’on doit en parler ?

Marie ouvre les yeux.

— Pas encore.

— Et alors ? Vivre avec. S'accommoder. Et attendre le prochain appel. Que penses-tu, Marie ?

— C’est beaucoup pour moi aujourd’hui rentrons à l’hôtel, nous devons réfléchir.

Ils se lèvent. La dalle est froide. Mais elle pulse encore. Faiblement. Comme un cœur ancien.

Ils quittent le lieu. Pas comme des explorateurs. Comme des porteurs de fréquence.

Le retour à l’hôtel est silencieux. Pas de conversation. Juste le bruit des pas sur le gravier, le vent dans les palmes, et cette pulsation intérieure.

Une fois à l’hôtel Marie s’allonge sans se dévêtir. Elle ferme les yeux. Mais elle ne dort pas. Elle intègre.

Jean reste assis, carnet ouvert. Mais il n’écrit rien. Il attend.

Puis, sans se parler, ils se lèvent. Ils sortent sur la terrasse. Le ciel est dense. Les étoiles semblent plus proches.

Marie murmure :

— Tu sens ? Jean hoche la tête.

— Oui. Ce n’est pas le lieu. C’est nous.

Ils ne sont plus les mêmes. Quelque chose s’est accordé. Et dans cette justesse, une pensée traverse Jean :

“Le monde ancien ne dort pas. Il attend que nous soyons prêts à l’entendre.”

Marie regarde l’horizon. Elle ne cherche pas. Elle écoute.

Et dans ce silence, elle sait : Le prochain appel ne viendra pas d’un lieu. Il viendra d’une fréquence intérieure.

Une fois restaurés, nous avons fait le point de ce que nous avons compris. Le ressenti est plus difficile à noter.

Marie a ouvert son ordinateur, elle tape :

Ce que nous avons observé.

1. Chaque corde est une fréquence, mais aussi une mémoire enfouie, un segment du message global.

2. Le balayage intégral a agi comme un déclencheur gestuel - une clef sensible au mouvement plutôt qu’au raisonnement.

3. La lyre n'était pas un instrument, mais un décodeur vibratoire : son activation a permis le basculement spatial.

4. Les circuits lumineux étaient une projection temporaire, des artefacts de transition entre les plans.

Les instruments, une fois stabilisés, livrent enfin leurs données.

• Fréquence principale : 417 Hz Associée à la transformation, la rupture de schémas anciens, selon les tonalités solfégiques.

• Harmoniques secondaires :

• 528 Hz (réparation cellulaire)

• 963 Hz (activation spirituelle)

• une mystérieuse 311 Hz, instable et fluctuante.

• Échos internes : L’onde ne rebondit pas normalement sur les parois. Elle se courbe, contourne les angles - comme si la géométrie du lieu répondait à des lois non euclidiennes.

• Température des murs : Élévation localisée en spirale autour de la lyre, comme si un flux invisible animait la pierre.

• Champ magnétique : Anomalie stable mais faible, centrée sur la dalle, indiquant un possible champ vortex, ou mémoire fossile concentrée.

Jean écarquille les yeux.

— On ne peut pas reproduire ça. Même en laboratoire.

Marie, concentrée sur l’écran :

— C’est comme si cette salle générait un modèle vivant de mémoire.

— On n’analyse pas un lieu... On dialogue avec lui.

Marie projette les données sur le mur de la chambre.

Jean superpose les relevés de la salle avec ceux du centre cérémoniel d’Ahu Tongariki à Rapa Nui.

Fréquence (Hz)  Salle actuelle  Rapa Nui  Commentaire

417          V       X    Absente à Rapa Nui unique à ce site

528          V       V    Présente aux deux résonance universelle ?

963          V       V    Active à des moments clés alignement céleste ?

311 (instable)    V       ?    Inconnue dans les relevés polynésiens

Jean :

— La 311 Hz… C’est comme un murmure enfoui dans la roche. Elle change selon qui l’écoute ou l’observe.

— Encore de la physique quantique

Superposition géologique

• Les deux sites :

la salle rocheuse et Rapa Nui, s’alignent selon une diagonale courbe touchant :

• Le plateau de Nazca

• Le massif de Tassili

• Le mont Kailash

• L’archipel de Haida Gwaii

• Cette ligne semble suivre une résonance tectonique fossile, une ancienne ligne énergétique oubliée.

Marie sourit, presque nerveusement :

— Ce n’est plus de la géophysique. C’est de la géopoésie.

Jean reste debout, face aux projections. Les lignes s’entrelacent, les points s’alignent.

Mais ce n’est pas une carte. C’est une partition ou un canevas.

Marie s’approche. Elle ne regarde pas les données. Elle les ressent.

— Tu vois cette diagonale ?

— Oui.

— Elle ne relie pas des lieux. Elle relie des états.

Jean fronce les sourcils.

— Des états ?

— De conscience. De mémoire. De vibration.

Elle trace du doigt la ligne courbe. Nazca. Tassili. Kailash. Haida Gwaii. - Ce ne sont pas des sites sacrés. Ce sont des points d’accord.

Jean murmure :

— Et si cette ligne… était une onde fossile ? Un chant ancien, inscrit dans la croûte terrestre ?

Marie hoche la tête.

Et nous… nous avons commencé à l’entendre.

Ils restent là, dans la chambre, face aux données. Mais ce ne sont plus des chiffres. Ce sont des fragments de mémoire vivante.

Et dans ce silence, une pensée traverse Jean :

“Le monde ancien ne nous parle pas en mots. Il nous accorde. Comme un instrument de musique. ”

Conclusion provisoire :

Ces lieux ne communiquent pas par matière… mais par fréquence. Et la fréquence, ici, porte la mémoire d’une civilisation disparue ou cachée.

Le téléphone de Marie sonne qui cela peut-il être.

— c’est Jean-Luc !

Marie décroche.

— Allo

— Alors c’est l’amour ou quoi, vous nous avez oublier, la réunion a commencé depuis une heure.

Que faites-vous ?

Marie bredouille :

— Il est une heure ici.

— Mais ou êtes-vous ?

Marie reste figée. Le téléphone contre l’oreille, mais son esprit… ailleurs.

Jean-Luc parle encore, elle n’écoute plus vraiment.

Elle regarde les projections sur le mur. Les lignes. Les points.

La partition du monde.

Jean s’approche. Il prend doucement le téléphone.

— Jean-Luc, excusez-nous. On est en déplacement.

Vous êtes où exactement ?

— Loin. Très loin. Au Pérou.

— Vous revenez quand ?

— Quand ce sera terminé. On vous tiendra au courant.

Il raccroche. Pas brusquement. Mais comme on referme une porte.

Marie s’assoit. Elle murmure :

— Tu crois qu’on peut encore revenir ?

Jean sourit.

— Revenir… où ?

— À l’avant.

— Il n’y a plus d’avant. Il y a ce qui vibre maintenant.

Ils restent là, dans la chambre. Les données clignotent doucement. Mais ce ne sont plus des relevés. Ce sont des appels.

Et dans ce calme chargé, une pensée traverse Marie :

“Ce n’est pas nous qui cherchons les lieux. Ce sont eux qui nous appellent.”

— Moi aussi je t’appelle.

Viens.

Il faut dormir... Avant que le prochain lieu ne nous réveille.

Le réel n’est plus un lieu. Juste une vibration qu’ils ne parviennent pas à suivre.

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