15 - Tokyo
Au cœur de la ville‑monde, les visions se mêlent aux technologies. Le réel se fissure, laissant entrevoir une autre logique.
À l’hôtel, ils ouvrent le carnet. Ils relisent les notes. Les spirales. Les fréquences. Les alignements.
— Le Machu Picchu était une simple antenne, je pense dit Jean.
Ou alors il a été presque complètement rasé.
Marie trace une ligne. De Rapa Nui à Cusco. Puis vers le Japon. Une courbe douce. Presque respirante.
Jean murmure :
— Tu crois qu’il y a un dernier site ?
— Pas un site. Un résonateur final.
Elle montre la tour. Pas le château. La base. Les fondations.
— Ce que j’ai vu… C’était plus ancien. Plus calme. Plus juste. Plus majestueux.
Jean ferme les yeux. Il revoit le glyphe. La spirale. Le manuscrit de Kyoto. Il sait, c'est là.
— Alors on y va
— Oui.
— Et si on ne trouve rien ?
— On aura écouté.
Ils réservent les billets. Pas comme des chercheurs. Comme des touristes.
Et dans le silence de la nuit, une pensée traverse Marie :
“ Ce n’est pas la destination qui compte. C’est la fréquence qu’on porte en arrivant. ”
Tokyo.
Deux jours plus tard. Pas les néons. Pas les foules. Un quartier oublié, en contrebas d’un ancien parc. Là où les strates de l’histoire n’ont pas été nettoyées.
Jean, assis devant son terminal, fait tourner les algorithmes de reconstitution. À partir des bases de données anciennes, des cartes d’urbanisme disparues, … la forme prend vie.
Nous avons parcouru le lieu dans tous les sens, pas le moindre indice, ici, tout est fonctionnel, la ruine d'une autre civilisation a été réutilisé au mieux des intérêts des suivants.
Il nous faut l'aide de l'AI de Jean pour imaginer le monument.
Jean s'étonne.
— La tour d’Edo, murmure-t-il.
— Tu veux dire… Le noyau ? Ou la plate-forme, demande Marie.
Marie s’approche de l’écran.
La structure se précise. Des contreforts en spirale. Des galeries internes, comme des veines dans la roche.
Et au sommet… Une sphère. Massive. Faite d’un alliage inconnu : du cristal et du métal fusionnés. Mais elle ne repose sur rien. Elle est là. Suspendue. Comme si elle refusait le poids du monde. En lévitation.
Jean ajuste les paramètres. Il superpose les données géologiques. Le logiciel affiche une structure vertigineuse : plusieurs centaines de mètres, taillés en pierre ignée.
— La tour, elle ressemble à une coupe de foot
— Tu veux dire la coupe du monde de football ?
— Oui, tu ne trouves pas ?
— Un peu, tu as raison.
Le sous sol de Tokyo révèle une anomalie. Sous la forêt délaissée, un noyau rocheux parfaitement circulaire apparaît, enfoui à une centaine de mètres de profondeur, exactement à l’aplomb du parc abandonné.
Marie se fige, stupéfaite.
— C'est la sphère, lors du cataclysme, elle a chuté jusqu'au fond d'un lac ou d'un bassin et recouverte ensuite par les sédiments.
— C’est la sphère… Lors du cataclysme, elle a dû chuter au fond d’un lac ou d’un bassin, puis être recouverte au fil du temps.
Cela représente des mois de fouille archéologique.
Le socle évoque les fondations du château d’Edo, mais la structure dépasse tout ce qu’on connaît.
Jean recule sur sa chaise.
— Elle n’a pas été construite pour abriter quoi que ce soit.
Ils restent là, devant la simulation. Ce n’est pas une image. C’est une mémoire en attente.
Marie murmure :
— Cette tour… Elle n’était pas faite pour observer, mais pour émettre.
Jean fronce les sourcils.
— Pas seulement. Elle a été dressée pour recevoir, émettre et transmettre.
— Alors… une antenne.
— Non. Pas une antenne. Un amplificateur. De conscience. Ou pire… un modulateur de conscience.
— Tu veux dire… une manipulation ?
— Pas physique. Fréquentielle.
Marie ne comprend pas.
— De quoi parles tu ?
— Tu connais la soumission chimique : droguer quelqu’un à son insu pour l’empêcher de réagir, parfois même sans qu’il en ait conscience.
— La drogue du violeur.
— Le cerveau humain fonctionne comme un émetteur récepteur d’ondes électromagnétiques. Ces ondes peuvent influencer nos états de conscience… et même nos interactions avec le monde extérieur.
Marie se fige.
— Tu plaisantes. Tu crois qu’ils ont utilisé ça… pour contrôler ?
Elle secoue la tête, incrédule.
— Pas forcément. Mais ils connaissaient les effets. Et ils ont choisi de les inscrire dans la pierre.
Nous n'en sommes pas là, mais avec ce que l'on découvre tous les jours, ces peuples étaient tournés vers quelque chose qui nous dépasse.
Ils impriment les plans.
J'ai besoin de prendre l'air, sortons, tu veux bien.
Oui, ma chérie… Tu ne me manipules pas, au moins ?
Le rire est communicatif...
Ils sortent dans la nuit. Le quartier est silencieux. Mais sous leurs pas, quelque chose pulse.
Et dans ce silence, une pensée traverse Jean :
“ Ce que nous cherchons n’est pas enfoui. Il est dissimulé dans un bruit blanc. ”
— Tous les sites… sont des émetteurs/récepteurs. Chaque onde voyage, chaque mémoire circule.
Marie n’en revient pas.
Jean s’avance.
— Et maintenant qu’on les connaît… Que fait-on ?
— Surtout à quoi ils servaient ?
La fraîcheur de la soirée nous fait du bien. Nous rentrons à l'hôtel.
La discussion tourne en rond, nous ne voyons pas l'intérêt de construire de si grands édifices pour véhiculer de l'information ou la mémoire d'un peuple. Il y a sûrement autre chose. La solution est sous nos yeux, mais rien ne vient.
Plusieurs théories émergent :
1. Les édifices ne transmettent pas seulement des informations, mais des états de conscience.
2. Ils sont peut-être faits pour réactiver quelque chose, pas uniquement pour archiver.
4. Utilisaient-ils une technologie de conscience ? Ou une architecture de l’esprit ?
3. Mais il manque un maillon vivant : soit une espèce, soit une structure capable d’interpréter la vibration et d’en faire usage.
Marie ouvre son carnet, celui qu’elle avait emporté sur l’île de Pâques. Entre deux pages, une annotation qu’elle n’avait jamais vraiment remarquée :
“Ce qui reçoit n’est pas un être… c’est une époque.”
Jean s’arrête.
— Une époque ? Tu penses que les ondes voyagent dans le temps ?
Jean reste figé. Il relit la phrase. “ Ce qui reçoit n’est pas un être… c’est une époque. ”
Il murmure :
— Alors… ces sites n’ont pas été construits pour nous.
— Non, dit Marie. Ils ont été semés. Comme des graines. En attente d’un climat vibratoire favorable.
Jean s’assoit. Il regarde les plans. Les spirales. Les fréquences. Ils zooment sur la sphère. Sa surface n’est pas lisse. Elle est gravée. Des motifs en volute. Des glyphes. Et au centre… un symbole. Le même que sur le disque. Mais inversé.
Et il comprend : Ce qu’ils ont activé… Ce n’est pas un lieu. C’est maintenant.
— Et si ces édifices étaient là pour réactiver la mémoire quand le monde est prêt ? Quand la fréquence collective permet enfin d’ouvrir le canal.
Marie reste debout, immobile, tandis que Jean s’appuie contre le bureau. Les notes s’étalent partout : spirales inversées, relevés vibratoires, schémas de résonances croisées. Et pourtant, une impasse. Une absence de finalité compréhensible.
Jean soupire :
— On a capté des fréquences, des harmonies, des structures… Mais pourquoi ? Pourquoi cette obsession de transmettre une mémoire ?
Marie ferme les yeux.
— Il nous manque une fonction. Un maillon de la chaîne qui donne sens à tout ça.
Y a-t-il un site qui nous donne la solution ?
— Ingapirca ? Propose Jean. C’est peut-être un relais. Un site de passage.
— Il est bien aligné, confirme Marie. Mais il n’émet rien seul. C’est un récepteur passif.
Pumapunku ?
J’y suis allée. Ce lieu est impossible. Les blocs… pas de rapport avec l’époque. Ni avec la technologie connue.
Tu crois qu’ils ont été… transportés ? Téléportés ?
Comment savoir ? C’est comme si les pierres n’avaient pas été sculptées, mais façonnées, moulées par fréquence. Mais tout est détruit.
Marie reprend son carnet. Un motif l’intrigue. Une frise entrelacée vue dans la salle vibratoire de la vallée sacré, identique à un détail du Temple de Hoysaleswara, en Inde.
— Ce temple, Jean. Je l’ai reconnu dans ma vision. C’est là-bas qu’on doit aller.
Jean la regarde, surpris.
— Peux-tu en être certaine ?
— Intuition féminine. Ou peut-être… un souvenir qui ne m’appartient pas.
Les crédits sont presque épuisés, j’ai déjà voyagé avec une petite compagnie à des prix, tu n’imagines pas. J’y vais de ce pas.
— Tu veux que je t’accompagne.
— Non, je reviens tout de suite...
Le temps passe, Jean s'inquiète, cela fait plus de deux heures quelle est partie. Il descend à l'accueil et interroge le réceptionniste.
Il lève les yeux.
Jean l'interroge sur Marie.
L’a-t-il vu partir ?
— Non, je viens de prendre la relève, mais justement, ma collège est encore là.
Jean se présente, il lui pose la même question, l’a-t-elle vue partir ?
— Oui, bien sûr, elle est sortie vers 14 h 20, j'ai aussi remarqué un homme qui l'a suivie.
— Un homme, quel homme ?
— Je ne sais pas, il lisait le journal en voyant Madame Marie, il lui a emboîté le pas.
— Je vous remercie. Il, y a-t-il une petite compagnie d'aviation pas très loin et pas chère ?
— Oui, je vous donne l'adresse.
Je laisse un mot sur la table de la chambre et je fonce à l'aéro-club indiqué. J'interroge le personnel, personne ne là vue, mon inquiétude grandit. Je retourne à l'hôtel, elle n'est toujours pas là.
Je marche. Pas au hasard. Comme si quelque chose me guidait.
Je repense à la frise. À Hoysaleswara. À cette forme entrelacée. Elle n’est pas décorative. Elle relie.
Je m’arrête devant une vitrine. Un magasin fermé. Mais derrière la vitre, une sculpture. En spirale.
Jean frissonne. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une résonance locale.
Je sors mon téléphone. Pas de message. Pas d’appel. Je compose son numéro... Toujours la messagerie.
Toute la nuit, Jean arpente les rues. Il fouille même les poubelles. Il interroge les ombres. Il ferme les yeux. Il se concentre. Il devient récepteur. Mais rien ne vient. Juste un mot se grave dans mon esprit. Impasse.
Il devient fou, où est-elle ?
Le vent est tombé, mais le monde s’agite. Jean a quitté le plan des fréquences pour entrer dans celui de l’angoisse.
Il ne dort pas. Il ne pense plus. Il cherche. Marie a disparu. Et avec elle… Peut-être le dernier fragment du réseau.
Il a même fait une expérience sur les fréquences trouvées pour communiquer avec elle.
De la méthode Marie dit toujours de la méthode voyons voir :
Jean note ce qu’il sait :
Sortie vers 14 h 20, seule, en direction de la compagnie aérienne qu’elle disait connaître.
Témoignage : un homme l’a suivie discrètement.
Aucun enregistrement dans l’aéro-club indiqué.
Pas de signal téléphonique. Pas d’objet laissé derrière elle.
Aucun message. Aucun indice.
Même le disque… Resté bien caché à Paris.
Rien, je n'ai rien, je ne la retrouverai jamais. Je retourne à l'aéro-club en recherchant le moindre indice.
Je me suis fait indiquer le chemin le plus court. Je me mets à la place de son agresseur, je la suis, ici trop de monde, là trop de boutiques, les rues se suivent, pas de solution... Il y a bien ce passage discret pas de passant et cette IMPASSE, il suffit de la pousser, je regarde, rien d'anormal, quand un reflet attire mon attention, je me baisse et ramasse le bracelet de Marie. L'agression a eu lieu ici.
Le bracelet repose dans la paume de Jean. Froid. Tordu. Mais indéniablement celui de Marie, il vibre encore de l'aura de Marie. Il le serre comme s’il contenait une réponse, une vibration, une empreinte brûlante du lien qui les unit.
Les murs de l’impasse ne disent rien. Mais Jean entend son propre souffle, accéléré, méthodique, comme si Marie lui murmurait encore :
“De la méthode…”
Il recule, observe les murs. Pas de caméra. Pas de trace de lutte. Mais le bracelet n’a pas pu tomber seul.
Quelqu’un l’a arraché, ou bien elle s'est débattue.
Et si Marie n’avait pas été agressée, mais aspirée ?
Jean pense à la spirale inversée. À la dalle vibrante. À la salle de la vallée.
Et si cette impasse, par son orientation, sa matière, ou sa fréquence, était une faille silencieuse ?
Jean sort son appareil. Il active le détecteur de fréquence passive. Une vibration ténue apparaît : 417 Hz, instable.
Je ne suis pas seul, je pense qu’on m’observe, restons naturel, je range le boîtier, me redresse et marche lentement vers la rue pour sortir de cette impasse. Si je suis capturé personne ne nous retrouvera jamais.
Une fois dans la rue, je cours de toutes mes forces, je prends à gauche, puis à droite, encore à droite et là, je rentre dans une sorte de bar.
Il y a une autre sortie sur le côté, j'en profite, ma tête va exploser.
Je traverse l'avenue, quand un véhicule me percute par-derrière et s'enfuit immédiatement.
Un témoin s'approche et se penche sur mon corps qui disparaît comme par magie.
Ou bien, je me suis évanoui.
Ma dernière pensée est pour Marie : elle voyage désormais sur une onde inaccessible.

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