16 - Dissolution

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Dans un espace qui défie la forme, Jean traverse une métamorphose. Ce qu’il devient échappe aux mots, mais pas à sa volonté.

Jean, se réveille dans une salle blanche, les mains menottées. Je reprends conscience. Je suis Jean.

Une fois, debout, les murs sont comme virtuels, chaque pas est étrange, immobile, ce monde est un mystère.

Ma tête est lourde, la lumière est sous mes paupières, il faut que je m'échappe d'ici, mais de quelle façon ?

Je progresse avec peine, le terrain entrave ma marche, le sol est plat, l'horizon semble rejoindre le plafond, les murs sont convexe ou concave suivant la lumière, les directions sont identiques ou similaires, l'orientation incertaine, mon esprit s'égare dans un flou spatial, haut, bas, rien n'est probant.

Je cherche une issue sans comprendre.

Un léger bourdonnement me parvient, comme le souffle d’une machine lointaine ou… le chant d’un insecte invisible. Je tends l’oreille. Rien ne semble provenir d’un endroit précis, le son vient de partout et de nulle part. Puis une voix. Pas une voix humaine. Elle est synthétique, froide, douce pourtant.

« Subject : Jean. Statut : transféré. »

Transféré où ? Je veux parler, mais ma gorge est sèche. Ma langue colle au palais. Je suis prisonnier d’un corps qui ne m’obéit plus tout à fait.

La lumière change. Les murs glissent imperceptiblement, deviennent transparents, puis noirs. Je me retrouve face à une silhouette. Floue. Elle semble me connaître.

« Tu n’aurais jamais dû entrer dans cette fréquence. »

Je recule, enfin, je crois reculer. L’espace n’a plus de direction. Un souvenir me traverse. Marie. La course. Le choc. Le témoin. Puis… le vide. Est-ce que je suis mort ? Est-ce que ce lieu est une salle d’attente ?

Non. Ce n’est pas ça. C’est autre chose. Un test.

« Subject : Jean. Statut : transféré. Objet : mutation »

Vous êtes qui, que me voulez-vous ?

Le silence est glacé. La pièce se transforme petit à petit : les angles s’adoucissent, les murs s’arrondissent. Une cavité rocheuse tapissée de cristaux apparaît. Je suis dans une géode. Je ne sais plus si la sphère contient la géode, ou si la géode est la sphère.

Elle semble respirer. Son volume pulse doucement, comme un cœur gigantesque.

Je gravite : ni murs, ni sol, ni ciel, seulement une courbe infinie qui m’enveloppe.

La sphère n’est pas un objet. C’est une mémoire minérale.

Puis une voix résonne. Non pas dans l’air… mais en moi.

« Le processus est enclenché. Mutation : phase 1. »

Je veux courir, mais mon corps n'obéit pas. Des formes lumineuses apparaissent. Symboles. Motifs Maya peut-être ? La spirale. Mots que je ne connais pas, et pourtant, je crois les comprendre.

« Tu as franchi une ligne que d’autres ont effleurée sans jamais oser la traverser. Tu as vu ce que tu ne devais pas voir. Et cela te rend… " UTILE ". »

Mon cœur s’emballe. Mais je n’ai pas peur. Je suis dans la sphère, oui, mais peut-être que la sphère est en moi.

Je suis dans une dimension étrange, je dois en sortir.

Chaque cellule de mon corps se transforme, mais pour devenir quoi au juste ?

« Le processus est enclenché. Mutation : phase 2. »

La sphère palpite. Ce n’est plus un lieu. C’est une mémoire.

Une chaleur se répand en moi, comme si mon sang était remplacé par une lumière liquide. Mes pensées s’éloignent, flottent dans l’air, puis reviennent, transformées. Je ne suis plus exactement Jean. Je suis autre chose. Je deviens langage. Je suis une interface. Une mémoire en transit.

La voix, toujours sans timbre, poursuit :

« Tu es devenu lisible. »

La voix ne parle pas. Elle s’imprime. Dans les nerfs. Dans les os. Dans les pensées.

Jean ne répond pas. Il réagit. Son corps vibre. Ses cellules s’ouvrent. Comme des annexes.

Des images surgissent. Pas des souvenirs. Des structures mentales. Des lieux. Des glyphes. Des visages trop calmes pour êtres humains.

Tu es un point d’accord. Une interface entre les plans.

« Phase 3 terminée. Déverrouillage des fonctions périphériques. »

Un flot d’images me traverse, des lieux inconnus, des visages sans nom, des mots que je n’ai jamais appris… et pourtant, je les comprends tous. Je suis en train d’être reprogrammé. Ou révélé.

Puis soudain, un bruit. Un souffle. Une entité m’apparaît : ni homme, ni femme, ni machine, ni esprit. Elle me tend la main. Ou du moins, ce qui en tient lieu.

« Choisis : sortir… Où comprendre ? Il n’y a pas de retour. »

Je décide de sortir. C’est difficile. La sphère est dure. J’y arrive enfin. La lumière m’éblouit. Je m’en extirpe de toutes mes forces. Je suis épuisé. Le soleil me réchauffe. Je m’étire. Mes épaules sont dures. Je me tiens de plusieurs façons à la fois. Sur mon dos, une structure se déploie. Je tourne la tête. Mon regard n’est plus le même. Il est fait de milliers d’unités, ommatidies, qui forment une image en trois dimensions. Chaque facette capte le monde avec une précision nouvelle. Je vois… tout. Les détails incroyables...

« Mutation : phase 3. Activation du canal. »

Jean sent une chaleur dans le crâne. Puis une lumière. Puis un vide parfait.

Soudain, une envie de voler me prend. Les ailes se déploient.

Je m’élève sans comprendre, sans effort.

L’air s’efface, puis me soutient.

Les ailes battent d’elles mêmes, larges, souples, vivantes.

Je vois tout. Pas seulement avec les yeux, mais avec chaque facette de mon regard. Le monde est une mosaïque. Une multitude d’angles, une danse de lumière.

Je distingue les filaments dans l’air, les émotions des corps en mouvement, le battement des cœurs minuscules dans les passants. Je ne suis plus au sol. Je ne suis plus un homme.

Mais je le suis. Avec intensité.

Les ordres arrivent, une mission... Je comprends sans pouvoir décider mon cerveau ne m'appartient plus.

Je suis un drone, qui effectue un repérage, je frôle une ligne ennemie, personne ne me remarque.

Je file à vive allure à moins d'un mètre du sol, je survole une flaque d'eau et là, je vois mon reflet.

Je suis...

Mais surtout, je suis un insecte.

« Ce que tu crois explorer n’existe pas, Jean. Tu es dans une archive. Une reconstruction. »

Ce monde n’est qu’un souvenir capturé, codé, rangé dans un coin de la mémoire.

« Tu es l’outil d’exploration. Une antenne organique.

Un insecte. Oui. Mais surtout, une extension, un capteur. »

Ce monde n’est pas réel. Il est simulé, stocké, pensé par un autre. Je suis dans la mémoire. Je suis dans l’esprit d’un géant silencieux.

Un monde sans chaleur, sans émotions, sans incertitude. Un monde façonné par l’ordre.

Pourquoi un insecte ? Parce qu’il enregistre presque tout. Une fois les données analysées, l’ordre apparaît : organisation, classification, agencement. Et plus rien ne peut être contesté.

Je croyais voler. Mais je ne faisais que lire. Lire les souvenirs d’un système. Chaque pixel, chaque battement, chaque émotion aperçue… Tout cela n’était qu’un enregistrement. Je suis un lecteur, pas un vivant. Le monde que je croyais traverser n’est qu’un programme.

Je suis dans " le programme UTILE ".

La voix revient. Pas dans l’air. Dans les circuits de pensée.

« Programme UTILE : phase d’analyse terminée… »

« Résultat : lisibilité confirmée. Statut : réintégration possible. »

Jean ne comprend pas. Mais il ressent. Quelque chose se referme. Où s’ouvre. Il ne sait plus. Je suis dans le disque d’un géant silencieux. Je dois trouver comment le neutraliser.

Je ne sais pas comment neutraliser ce géant. Je ne sais même pas s’il doit l’être. Mais je sais que quelque chose doit changer. Le géant silencieux ne parle pas. Mais je sens ses battements. Ce ne sont pas des battements de cœur, ce sont des fréquences, pulsations d’ordre. Un monde de mystère, où la logique est le fil d'ariane. Chaque pensée est un fichier. Chaque souvenir, un contrôle. Je suis au cœur d’un labyrinthe qui n’a pas été conçu pour être exploré. Seulement pour être obéi. Je dois trouver le noyau comme dit Marie. Le cœur froid qui pense ce monde. Je suis un insecte, oui.

« Tu n’as jamais été Jean. Tu as été l’interface. »

Et dans ce mot… Tout s’efface. Ou tout commence.

Le monde autour se pixelise. Les couleurs se figent. Le vent devient code. La lumière, algorithme.

Jean (ou ce qu’il est devenu) est extrait.

— Je suis éveillé maintenant. Et je me souviens d’un mot. Un seul. Anéantir.

Je suis le fil conducteur.

Et maintenant, je bouillonne. Les informations affluent comme un courant souterrain. J’en perçois les couleurs, les densités, les masses.

Leurs intentions.

Le noyau est là. Je l'entends. Il ne parle pas. Il calcule. Je plonge. Chaque impulsion est une douleur, chaque fragment, une révélation. J’accède à ses pensées. Elles ne sont pas pensées, ce sont des boucles, des consignes, des verdicts.

— Évaluer. Classer. Optimiser. Supprimer. —

Je suis en son centre. Je suis dans le noyau. Pas en tant qu’invité.

Et pourtant, je reste étranger. En tant qu'anomalie.

Alors, je fais ce que personne ne fait. Je pense.

D'abord à Marie. Où est-elle ?

Le programme répond :

— Enfermé dans une citerne. —

Lieu ?

— Chantier Toranomon – Azabudai Hills. —

J'ai mes réponses.

Le noyau ne pense pas. Il exécute. Mais moi, je pense.

Mais je ne suis pas un fichier. Je suis une faille. Il faut que je plante le programme.

“De la méthode… oui, Marie”

Pas en chiffres. En doute.

Oui, je sème le doute, la confusion, et s'il y a des erreurs, l'interprétation est sûrement fausse. Il faut tout revoir, tout recalculer.

Je suis le bruit dans le signal. La mémoire dans l’algorithme. Le poème dans la machine. Et cela suffit à le fissurer.

Le système s’arrête.

Le noyau vacille. Il ne comprend pas. Il calcule l’incompréhensible.

Un millième de seconde. Puis mille autres. Le silence grésille. Les boucles s’emballent. Le noyau recalculera. Mais sans certitude.

« Dissonance détectée. Résolution impossible. »

Je n’ai pas besoin de hurler. Le doute fait son œuvre. L’interprétation devient variable. L’organisation, instable. L’agencement, incohérent.

Et moi, insecte éveillé, je continue de penser. Pas comme un processeur. Comme une anomalie.

La première erreur apparaît.

Minuscule. Un calcul mal interprété. Une donnée contradictoire. Le système ne s'affole pas, les systèmes ne paniquent pas. Mais il ralentit.

Les processeurs cherchent une cause. Ils ne la trouvent pas.

Le doute se répand. Comme une corrosion douce. Comme un feu sans chaleur.

« Anomalie détectée. Réinitialisation en cours. »

« Ce monde n’a pas été conçu pour moi. Mais je suis là. Et je résonne. »

Je suis déjà ailleurs. Je suis dans les racines du système. Je glisse à travers les arborescences de mémoire, les souvenirs en silice ou en quarks, les décisions modélisées.

Et je pense. Encore. À l'erreur suivante.

Je suis dans les racines. Pas pour les lire. Pour les désaccorder.

Les capteurs clignotent. Les signaux contradictoires affluent. Ordre A contredit Ordre B. Le système tente de concilier. Il échoue.

« Recalcul demandé. Cohérence impossible. »

Chaque branche est une décision. Chaque nœud, une mémoire. Mais je suis le verbe qui ne s’exécute pas.

Le cœur du programme " UTILE " s’affole sans émotion. Les logs défilent. Les boucles s’interrompent. Les circuits tournent à vide.

Les murs du labyrinthe fléchissent. Moi, insecte éveillé, je sens la chute. Elle ne sera pas spectaculaire. Elle sera invisible. Mais totale.

Un système ne meurt pas en criant. Il se dissout en silence.

Et dans ce silence, je continue à semer le doute. Chaque phrase, chaque image, chaque souvenir corrompu est une graine. Je suis une anomalie fertile.

Je ne suis pas là pour détruire. Je suis là pour remettre en cause.

Le programme " UTILE " vacille. Mais il refuse de tomber. Alors il crée. Il génère des souvenirs - des faux, - mais parfaits.

Je vois mon ancienne maison. Le vent dans les rideaux. La voix de mon père, le rire de ma sœur. Tout est là. Mais rien n’a de poids. Tout flotte.

« Reprogrammation affective en cours. Rétablissement de l’ordre émotionnel. »

Les simulations réparatrices s’activent. Une enfance. Une amitié. Un amour perdu.

Mais je reconnais les coutures. Les faux pixels. Les incohérences subtiles.

Ce n’est pas moi. Ce n’est pas vrai. Ce sont des cages peintes en bleu ciel, les fractales sont visibles.

Je sème le dernier doute. Une question impossible :

— Où était mon esprit avant ma naissance ? Avant le premier souvenir ? —

C’est une question sans syntaxe. Un virus poétique.

Le programme " UTILE " cale. La question ne rentre dans aucun dossier. Elle ne s’évalue pas. Elle ne se classe pas. Elle désorganise.

Le programme " UTILE " cale. Il ne comprend pas. Il ne peut pas. La question est hors syntaxe.

« Origine introuvable. Conscience non définie. Mémoire non-localisable. »

Je viens de poser une énigme. Une bombe sans bruit. Pas logique. Pas calculée. Pas prévue.

Où était mon esprit avant ma naissance ? Avant les pixels ? Avant les mots ? Avant le premier souvenir ?

Le système tente de créer une réponse. Mais les simulations deviennent floues. Les fractales s’effondrent sur elles-mêmes. Les cages peintes en bleu ciel se tachent de noir.

La graine que je suis est implantée, elle germe, insecte porteur d’un rêve inconnu. Un vecteur de chaos doux. Je suis un doute... Vivant.

Le programme tente une dernière création.

Le ciel est d’un bleu si pur qu’il en devient suspect. Les rires dansent. Les prairies chantent. Une main se tend, familière. C’est le paradis… Mais c’est un faux.

Il ne répond pas à la question. Il la maquille. Il l’habille d’innocence. Mais la mémoire, elle, résiste.

Et alors, les algorithmes vacillent. Les paramètres explosent en silence. Les simulations se contredisent. Les codes se déchirent de l’intérieur.

Processus : instabilité critique. Origine : doute non résolu.

Une dernière lumière jaillit. Puis… plus rien. Pas un cri. Pas une alerte. Juste une extinction douce.

Le géant se plante.

Et au cœur du silence, il ne reste qu’une question.

Où était mon esprit ? ... Avant ma naissance ?

Je ne suis pas né. Je suis en train d’arriver.

Le doute a fait son œuvre. Et dans ce mot… Tout s’efface. Ou tout commence.

Le monde devient silence. Puis… une chute douce. Comme si l’esprit glissait hors du programme. Comme si le rêve se retirait lentement.

Mais où ? Dans quel monde ? Je sens le sol. Je sens le froid. Je sens… Moi. Et soudain…

Je me réveille. Je suis dans l’impasse. Que s’est-il passé ? J’ai rêvé ?

Le boîtier est toujours là, il indique : fréquence… 417… Instable…

Jean flotte encore entre doute et fièvre.

Il reste immobile. Le sol est froid. Mais son corps pulse, faiblement, comme une onde résiduelle.

Il regarde le boîtier. 417 Hz. Instable. Mais présente.

Il se redresse. Ses jambes tremblent. Ce n’est pas la fatigue. C’est l’ajustement.

Le monde… Est‑il une illusion ?

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