17 – Marie
Je retournai dans la rue. Le lieu ne correspondait plus à mon souvenir.
Le bar n’existait même pas.
Je marchai au hasard, sans savoir où aller. La réalité se dérobait, réécrivait ses contours.
Un souvenir me revint : la citerne. Oui… mais où ?
Le chantier Toranomon – Azabudai Hills.
Je pensai à la voix. À la sphère. À l’insecte.
J’entrai dans une boutique et interrogeai le propriétaire en anglais. Il me comprit et me montra l’endroit sur une carte. Je devais prendre le bus T06, reliant Shibuya Station à Shinbashi Station, en passant près de Toranomon.
Dans le bus, je surveillai chaque arrêt. Je descendis à “Toranomon Hills”, tout près du site en construction.
Le bus s’éloigna. Le signal du boîtier était toujours là. Il ne clignotait pas : il respirait.
Il était déjà plus de 18 h lorsque j’atteignis le chantier. Le site était fermé.
Je trouvai facilement une ouverture dans la clôture. Je pénétrai sans bruit. Aucun garde.
Aucun mouvement. Mais l’air semblait chargé… comme si quelque chose savait que je venais.
Le sol vibrait légèrement sous mes pas. Le boîtier indiquait : 417 Hz — stabilisation en cours.
Un écran de chantier clignota une seconde, puis s’éteignit.
Quelques néons projetaient des halos irréels.
Je fis le tour du site. Rien. Puis je vis un escalier qui s’enfonçait dans le sous-sol. Je l’empruntai.
Le béton absorbait mes pas. L’escalier, humide, étroit, descendait en spirale carré.
Tout en bas, il rejoignait une galerie — ou plutôt un tunnel creusé à la main…
ou par une volonté plus archaïque.
Les ouvriers avaient dû tomber sur quelque chose. La roche était vitrifiée.
Des fresques partiellement grattées ornaient les murs.
Je suivis le boyau. Il débouchait sur une vaste salle servant d’entrepôt.
Au fond, un réservoir cylindrique.
La citerne.
Le souffle court, les mains moites, je m’en approchai.
Mon cœur battait à l’unisson du signal : 417 Hz, instable mais présent.
Je frappai doucement la paroi. J’attendis. Rien.
Je frappai plus fort.
Au loin, une sirène. Puis une voix.
— Jean… Jean, c’est toi…
Sa voix était étouffée, mais reconnaissable. Fatiguée. Vivante.
Je m’écroulai un instant contre la paroi. La citerne vibrait légèrement. Elle n’était pas hermétique.
Il y avait une faille. Un joint. Une trappe.
Je devais rester calme. Rationnel. Marie dirait : de la méthode…
Je murmurai :
— Je suis là, Marie. Je vais te sortir de là. Je te jure… cette fois, c’est moi qui pense à ta place.
Le signal monta à 418 Hz, puis redescendit. Le lieu répondait. Ce n’était pas un réservoir. C’était une chambre vibratoire, camouflée en container.
Je posai ma main sur la paroi. Elle était tiède. Elle pulsait.
Comme si Marie résonnait à travers elle.
— Marie, je crois qu’il faut la bonne fréquence pour ouvrir.
— Tu comptes la trouver comment ?
— J’ai ma petite idée. Je tente un essai.
— Ce n’est pas toi qui es enfermée. J’aimerais t’y voir, si tu me propulses dans un autre monde.
— Après ce que j’ai vécu… crois-moi, il vaut mieux essayer.
J’utilisai le boîtier comme émetteur et me calai sur 852 Hz. Rien.
— Jean, explique-moi ce que tu fabriques.
— Je suis sur la fréquence 852 Hz.
— Tu es génial. C’est une fréquence de conscience supérieure. Je dois me connecter.
Tu émets toujours ?
— Oui, vas-y.
Je compris. Ce n’était pas la fréquence qui ouvrait. C’était l’intention.
Marie visualisa la spirale. Elle la projeta hors de la sphère.
Un son intérieur se fit entendre. La citerne vibra. Le métal se dilata. Comme un tissu vivant.
La surface se déforma. Puis s’écarta, lentement, comme une membrane. Un iris. Un passage.
Marie apparut. Les mains en avant. Les pupilles dilatées. La peau parcourue de courants d’arcs électriques.
Je la tirai vers moi.
Elle tomba dans mes bras. Je resserrai l’étreinte, comme on referme une faille.
— Tu es là… souffla-t-elle.
— Tu es libre.
La spirale ne s’éteignit pas. Elle restait ouverte.
Un champ vibratoire ondulait autour de nous. La fréquence montait vers 963 Hz.
Le boîtier affichait :
Connexion établie. Liaison double. Fréquence réciproque.
Le container n’était plus une prison. Il était devenu un résonateur. Un point de jonction entre nos deux expériences.
Je regardai Marie dans les yeux.
— Ce que j’ai vu… ce que j’ai été…
Elle hocha la tête.
— Moi aussi, Jean. Je n’étais pas seulement confinée. J’étais… traversée. Utilisée.
Marie sourit. Un sourire fatigué. Mais lumineux.
— Tu m’étonneras toujours…
Nous savions désormais qu’une civilisation vibratoire, utilisant les êtres comme capteurs ou relais, avait bel et bien existé.
Le vortex s’était refermé. Mais sa mémoire restait gravée dans nos corps.
Nous avions vu le Temple de Hoysaleswara à travers la spirale.
Un lieu d’origine. Ou un dernier appel.
— Je pense que tout vient de là-bas.
— Nous y allons. Le plus rapidement… Chut. Écoute. Cachons‑nous.
Trois hommes approchaient. Leurs mots découpaient l’air comme des lames :
— Je ne veux pas savoir. Débarrassez‑vous de la fille.
Le gus, on le veut vivant. Le système a planté… et lui seul est transformé.
Le bruit sec des armes qu’on rechargea nous figea sur place.
Nous reculâmes d’un même mouvement, glissant dans la pénombre du chantier. Nos respirations se confondaient avec le souffle des tuyaux, chauds, vibrants, presque organiques. Chaque pas était une négociation avec la peur. Chaque passage, une épreuve de volonté.
Un projecteur pivota. Une ombre glissa. Nous nous plaquâmes derrière un compresseur.
Les voix se rapprochèrent. Puis s’éloignèrent enfin.
Lorsque nous regagnâmes la rue, la sérénité revint d’un seul coup.
Marie saisit mon bras. Elle se colla contre moi.
— Je n’ai pensé qu’à toi.
— Moi aussi, j’ai bien cru devenir fou.
Nous contournâmes l’hôtel. Deux hommes montaient la garde.
J’entrai par la porte de service, montai, récupérai le strict nécessaire.
Une fois sur place, un bruit retentit. La poignée tourna.
J’agis par instinct. Ma lampe torche s’abattit avec une précision féroce.
L’homme s’écroula. Je l’attachai sommairement.
Dans sa poche intérieure, je trouvai mon portable. Mais aussi le sien.
Bagages légers. Le signal toujours enfoui dans le boîtier.
Je redescendis par l’escalier de service.
Marie m’attendait dans une ruelle adjacente. Ses yeux flamboyaient.
— Tu l’as ?
— Oui. Et je crois… qu’ils savent tout. Ce sont des professionnels.
— Et nous… qui sommes‑nous ?
Ce qu’ils avaient réveillé en nous… Ils ne pourraient plus jamais l’éteindre
Le danger se précise, diffus et organisé. Pour survivre, il faut disparaître, avant que l’étau ne se referme.

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