18 - Le Temple de Hoysaleswara

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Au bout de la fuite, un lieu ancien les attend. Ce qu’ils y découvrent dépasse toute mesure, comme si le monde lui‑même se retournait.

Nous avons passé la nuit dans un parc, dans un buisson. Notre peur est bien réelle. De bonnes heures le matin, nous quittons Tokyo pour Yokohama, Marie me précise :

— Située à environ 30 km au sud de Tokyo, et d'un accès facile. De là, nous irons à l’aéroport de Haneda, qui dessert des vols nationaux et internationaux. Nous ferons une escale par Bangkok pour rejoindre Bangalore en Inde.

— Oui, je vois, il vaut mieux être prudent.

Le train vers Yokohama est presque vide. Marie regarde par la fenêtre. Mais elle ne voit pas le paysage. Elle écoute.

Jean tient le boîtier contre lui. Le signal est faible. Mais stable.

Jean a un flash. Le portable, je l'ai mis dans le sac avec le boîtier, il cherche et le trouve, voyons voir ce que tu peux nous apprendre.

Jean fouille le portable du commando. Un dossier crypté. Il l’ouvre. Quelques lignes. Pas besoin de plus.

“ Sphère :

- Découverte : ligne 9, secteur enfoui.

- Interface neuro-fréquentielle sur une taxonomie étendue. Contrôle cognitif.

- Expérimentation en cours depuis 5 ans. Recherche bloqué : programmation incompréhensible.”

Jean reste figé. Le monde autour continue. Mais en lui, quelque chose se fissure.

Il relit. Pas de détails. Pas de schéma. Juste une certitude :

La sphère agit sur les esprits de tout être vivant.

La sphère, c'est là que se trouve la Mémoire.

Ils sont bloqués, ils en savent bien moins que nous.

Heureusement, la neutralisation de la Mémoire est irréversible.

Il pense à Marie. À la spirale. À " UTILE ". Et comprend : Ils n’ont pas trouvé un artefact. Ils ont réveillé un système.

Ce n’était pas une théorie. C’était une orientation. Une réponse en attente d’action.

Jean reste immobile, le regard fixé sur l’écran. Puis il murmure :

— Si la sphère agit sur les esprits… alors elle doit émettre en continu. Pas seulement stocker. Transmettre.

Marie s’approche.

— Tu veux dire qu’elle influence les pensées ?

— Pas directement. Mais elle pourrait moduler l’attention, la mémoire, les intuitions. Comme une fréquence sous-jacente.

Marie réfléchit.

— Et si les temples étaient des relais ? Des amplificateurs ?

Jean hoche la tête.

— C’est possible. Et si c’est le cas… alors chaque activation locale pourrait réveiller une partie du système global.

Marie murmure :

— Une cartographie vibratoire. Un réseau enfoui.

Jean se lève.

— Il est nécessaire de localiser les autres sites. Commençons méthodiquement, respectons le plan initial.

À Yokohama, ils marchent sans se presser. Comme s’ils voulaient diluer leur présence. Le monde semble normal.

À Bangkok, au cœur du marché Chatuchak et dans une échoppe de Soi Sukhumvit, nous cherchons des vêtements sobres. Du lin froissé, des couleurs ternes, des chapeaux à larges bords... Le vendeur vous observe sans poser de questions. Le but est clair : Passer inaperçus.

Une fois à Bengaluru, nous avons loué une automobile, nous nous dirigeons vers Halebidu. La voiture roule sous le ciel cotonneux du Karnataka. Le chemin serpente entre champs de canne à sucre et des collines parsemées de palmiers. Marie, silencieuse, lit une carte froissée. Moi, les mains serrées sur le volant, ne peux m'empêcher de scruter les rétroviseurs.

Au terme d'un sentier pavé, le temple se révèle tel un livre en stéatite déployé, chaque paroi taillée est une fresque muette. Nous descendons lentement de la voiture. Aucun bruit, hormis le chant lointain d’un paon. Et dans l'atmosphère, cette impression étrange... Comme si l'histoire était en attente de nous.

Jean questionne :

— Que va-t-on trouver dans ce temple . Il n'est pas si vieux.

— En Inde, le temps est perçu comme cyclique, non-linéaire. On parle de Yugas : Quatre âges cosmiques qui se répètent en boucle.

On est actuellement dans le Kali Yuga, l’ère du déclin moral et spirituel, censée durer 432 000 ans.

Le dieu Shiva incarne le destructeur du temps, celui qui dissout le passé pour permettre la régénération.

Les temples, les sculptures et les fresques conservent le souffle des siècles. Le temps s'y dépose comme une poussière d’or.

Le Temple de Hoysaleswara n'a pas d'âge en fait.

Nous avons fait le tour du temple, pris le temps de bien tout observer, la pierre est sculptée comme de la dentelle, avant de franchir la porte, nous contemplons les statues, il y a beaucoup de musique invoquée.

Nous franchissons finalement le seuil. Le sol est chaud, il garde la mémoire de nos pas. C’est une musique figée, gravée dans la matière. Les motifs sculptés semblent pulser très légèrement. Un frémissement presque imperceptible, comme si la pierre se souvenait. Marie s’arrête devant une frise. Des musiciens. Des danseurs. Mais leurs gestes sont impossibles. Trop précis. Trop fluides. Ils répétaient une fréquence inconnue.

Jean, regarde leurs mains. Elles ne tiennent rien. Si, elles invoquent.

Le silence devient dense. Le temple ne parle pas. Il exprime.

Dans la salle aux piliers, Marie est émerveillée, elle effleure les colonnes du bout des doigts.

— Tu as vu le travail sur les colonnes ?

Jean hoche la tête.

— Elles ont été tournées. C’est évident.

— Mais à cette époque, aucun tour. Aucun mécanisme connu. Alors quoi ?

— Oui, c'est vrai, tu as raison. Cependant, quelle en serait la méthode ? Ici aussi, nous sommes dans le domaine de l'irrationnel.

La pierre est sculptée comme de la dentelle… mais impossible à reproduire, même aujourd’hui, malgré les machines, les lasers, les scanneurs.

Marie murmure :

— Peut-être qu’il ne faut pas penser en technologie… mais en fréquence.

— Je vais faire une photo. Dit Jean.

Il se baisse pour fouiller dans son sac pour prendre son appareil et dans cette position, il relève la tête et regarde le pylône devant lui, il se découpe sur la lumière de l’entrée. Ce qu'il contemple est pour lui une évidence. La courbe de la colonne et une fréquence.

Il se déplace devant d’autres colonnes toutes sont différentes, mais d'une précision remarquable.

Il se lève et observe une colonne, il n'en croit pas ses yeux. Il demande à Marie.

— Marie, dans ce recoin personne ne peut me voir, je monte, toi quand je te le dis, tu tournes le fût de la colonne.

— Que vas-tu inventer, les colonnes sont fixes ?

Jean monte près du sommet du pilier, il examine le chapiteau, celui-ci est très ouvragé. Il y a une pièce qui lui semble mobile, il appuie dessus, elle se déplace facilement.

— Marie, tourne le fût de la colonne.

— Il tourne, c'est fabuleux.

Jean redescend et dit à Marie.

— Tous ces pylônes tournent, regardons, cherchons à comprendre ce qui nous entoure.

Marie et Jean progressent entre les colonnes. Chaque instance est unique. Tout semble être en harmonie, accordée.

Nous cherchons, mais quoi chercher, je me penche sur la partie inférieure, souvent décorée, qui repose sur le sol, le piédestal. Rien.

Jean pose sa main sur un fût. Il le tourne doucement. Un léger crissement. Puis… un changement dans l’air.

Marie s’arrête.

— Tu sens ça ?

— Oui. Comme si le temple répondait.

Ils tournent une colonne. Puis une autre. À chaque rotation, une modulation subtile. Le silence se densifie.

Marie s'étonne :

— Ce n’est pas un temple.

— Non. C’est un instrument comme un orgue.

Ils s’arrêtent devant une colonne plus sombre. Jean la touche. Elle ne tourne pas. Mais elle pulse.

Il ferme les yeux. Un son intérieur. Une fréquence. 417 Hz.

Marie murmure.

— Là, regarde.

Marie est tête en l'air, elle regarde le plafond, il y a une fresque une sorte de mandala.

— C'est quoi ce truc, regarde, il y en a un peu partout et aucun identique.

— On dirait des générateurs de fréquence en trois dimensions. Je n'ai jamais rien vu de semblable...

Il y a forcément une salle de contrôle.

Faisons le tour de la pièce prend à droite moi à gauche.

— Je cherche quoi au juste ?

— Marie, cherche un passage, une dalle qui peut pivoter, une salle cachée... —

Les voilà partie chacun dans une direction, après quelques minutes passées.

Marie s’éloigne, longe les murs. Jean reste au centre, attentif aux pulsations. Chaque pas semble moduler l’espace.

Marie frôle une dalle. Un léger souffle. Elle s’arrête.

Marie l'appelle :

— Jean, viens voir.

Marie découvre une dalle étrange : Elle semble banale, mais sa surface vibre légèrement, et lorsqu’elle pose sa main, elle ressent une pulsation, comme un cœur enfoui dans la pierre.

— Je suis sûre que la porte est là, mais il n'y a rien pour l'ouvrir.

Jean réfléchit, nous ne sommes pas dans une société technologique, il faut résonner... Oui, c'est ça raisonné, une fréquence. Il sort aussitôt son émetteur. Jean affiche la fréquence 417 Hz, rien ne se passe.

— Quelle fréquence d'après toi ?

Marie, sans hésiter dit :

— Essaye la 311. —

Jean s'exécute, il sélectionne, 311 Hz en tournant le curseur. Une pierre banale, un souffle enfoui… Et la fréquence. 311 Hz, le mur ne s'ouvre pas. Il s'efface, comme si l'espace reconnaissait enfin son esprit.

Jean et Marie pénètrent dans une salle ovale, haute, obscure et silencieuse. Elle n'est pas vide.

Marie murmure :

— Ce n’est pas une salle de contrôle.

— Non. C’est une chambre d’accord.

— Un lieu où la mémoire ne s’archive pas. Elle s’accorde. Elle se joue.

Les cônes... Disposés en spirale, de tailles variées, certains lisses, d'autres nervurés.

Chacun semble orienté selon un axe distinct, avec un alignement non-aléatoire.

Une faible lumière bleutée s’échappe de leur pointe, pulsée… Pas constante.

Marie s’approche d’un cône aux motifs géométriques :

…Elle tend la main, sans le toucher. Le cône pulse plus fort. Comme s’il reconnaissait sa présence.

Jean observe en silence. Il comprend : ce lieu ne réagit pas à la force, ni à la logique. Chaque cône semble émettre une fréquence propre.

— Ils émettent. Pas du son, pas de lumière. De la monographie.

— Oui… une mémoire vibratoire. —

Ils avancent lentement. Au fond, une niche circulaire avec un pupitre en stéatite noire en arc de cercle il y a des protubérances, Marie se penche sur cette table de mixage d'un type inconnu.

Ce motif a l'apparence d'une partition figée. Une onde sculptée dans la matière.

Elle hésite un instant avant de poser sa main sur une protubérance. Son esprit est immédiatement connecté, elle dirige, elle se guide, elle commande, elle gouverne, elle choisit, elle interprète. Ses mains se déplacent d'elles-mêmes sur les Commutateurs, à l'image d'un organe colossal, mais intelligent...

Jean est ressorti de la pièce.

Le temple, autrefois figé dans la pierre, s’anime en pulsations. Les colonnes tournent comme des rotors quantiques, les fresques du plafond diffusent une lumière fossile, lumineuse, oui, mais mémorielle. Jean ne peut plus supporter l’onde. Elle est trop pure, trop brute. Il rampe, guidé par l’instinct, par l’appel de Marie, par le murmure du cœur enfoui sous la dalle. Les fûts des colonnes tournent à une vitesse incroyable, mais surtout, les plafonds sont fluorescent. Jean tombe à genoux les mains sur ses oreilles, les fréquences sont insoutenables.

…Jean rampe, le corps traversé par des ondes qu’il ne comprend pas, mais qu’il ressent jusque dans ses os. Chaque rotation de colonne semble déclencher une modulation du réel. Les plafonds vibrent, les murs respirent. Le temple n’est plus un lieu : c’est un système en activation.

Il atteint l’ouverture de la chambre, franchit le seuil, et soudain…

Le silence.

Marie est là, debout, les yeux mi-clos, les mains en mouvement sur le pupitre, toujours connectée à la console en stéatite, elle semble fusionnée. Ses gestes ne sont plus humains, ils sont géométriques, chorégraphiés. Ils suivent une logique venue d’ailleurs. Elle ne pilote pas. Elle interprète. Le pupitre réagit à ses intentions. Des cônes s’illuminent, d’autres vibrent à peine, certains tournent lentement sur leur base.

Jean murmure, haletant :

— Marie… arrête… Mais elle ne l’entend pas. Ou plutôt : elle entend autre chose.

Le pupitre pulse. Les cônes s’illuminent. Une onde traverse la pièce. Pas une lumière. Une mémoire.

Jean se redresse. Il comprend. Ce n’est pas Marie qui pilote. C’est la mémoire qui la traverse.

Elle parle enfin, d’une voix étrange, presque désaccordée :

— Jean… je vois.

— Tu vois quoi ?

— Le système.

— " UTILE " ?

— Non. Avant.

Jean, épuisé, se redresse.

— Marie… Que fais-tu ?

— Je crois… Que je trie.

— Tu tries quoi ?

— Les mémoires. Les couches vibratoires. Je crois que chaque cône est une période, une strate… Un âge.

— Tu veux dire qu’on peut accéder à un temps ?

— Non, Jean… Ici, le temps répond. —

Elle pose ses deux mains sur le pupitre. Un cône central s’ouvre. Une spirale s’élève, lente, silencieuse. Elle ne tourne pas. Elle lit.

Et dans ce silence, une pensée traverse Jean :

“Ce que nous appelons activation… Est parfois une lecture inversée.”

La spirale s’élève. Elle ne tourne pas. Elle lit.

Autour d’eux, les cônes vibrent à l’unisson. Une fréquence globale s’installe. Pas une note. Un état.

Le pupitre affiche soudain un motif triangulaire en rotation lente. Trois fréquences apparaissent : 311 , 417 , 852, des phases déjà connues. Mais une quatrième surgit. 999 Hz, elle ne pulse pas. Elle absorbe.

Marie hésite.

— Si je suis " UTILE ", j’ai accès à… —

Le mur en face d’elle est constitué d’un cristal noir poli. Il s’illumine. Les images défilent. Nous voyageons dans le temps et l’espace.

C’est hallucinant. La planète semble entièrement domestiquée. Nous reconnaissons certains sites : les pyramides, majestueuses, brillent d’une blancheur irréelle sur fond noir. Les édifices sont fonctionnels, achevés dans une architecture vertigineuse. D’autres sont en construction : les mastodontes déplacent des blocs de centaines de tonnes, accompagnés de musiciens qui jouent une partition que personne n’entend… Mais utile.

Et surtout… nous comprenons.

Jean me précise :

— La fréquence est une caractéristique intrinsèque des ondes, déterminant leur tonalité, leur énergie, et parfois leur couleur dans certains spectres. Mais lorsque nous explorons une autre dimension, cette fréquence cesse d’être une simple onde : elle devient particule. Dans le domaine quantique, certaines ondes semblent même défier la gravité.

Marie interroge :

— Dans notre dimension, la gravité n’est pas abolie.

Jean répond :

— Non. Elle est… contournée. L’apesanteur devient un langage. Une fréquence.

— Tu peux être un peu plus clair.

— Cette civilisation possédait un savoir oublié : non seulement, elle pouvait déplacer des blocs de pierre colossaux, mais elle savait aussi les façonner avec la seule puissance des ondes. Un art vibratoire, ancestral, échappant aux lois connues de la physique moderne.

— Tu es sérieux ?

— Nous sommes dans un monde dirigé, où chaque individu a sa place. C’est difficile à comprendre, mais j’ai compris que si chacun est bien employé, ses dons sont amplifiés. Le gaspillage devient inexistant, la surveillance permanente. Les loisirs sont valorisés, l’implication récompensée.

— Ce sont des robots.

— Non. C’est une société sans hasard. Tout est utile. Valorisé. Optimisé. Muté.

Il marque une pause. Puis :

Tu sais, Marie... Le cerveau ne conserve pas les souvenirs de la manière d'un dépôt d'archives. Il les reconstruit. À chaque appel. Il y a reconstruction… Il les modifie, il les altère.

Un souvenir n’est jamais pur.

Il est réminiscence d’une réminiscence. Et si la Mémoire minérale agit sur ce processus…

Alors elle organise. Elle module. Et parfois… elle substitue. Elle impose une vérité vibratoire. Et les vivants… s’y accordent sans le savoir. Ainsi… elle peut contrôler tout le reste.

Marie est sans voix.

— Imagine, c'est ordre des choses entre les mains de voyou, c'est une dictature où tout le monde est sous contrôle.

— C'est pour cela que j'ai lancé le doute dans leurs programmes quantiques.

— Il faut détruire tout ce système.

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