19 - Délivrance
Un souffle traverse la salle juste avant que Jean s’approche du pylône. Marie lève la tête brusquement.
— Attends… il se passe quelque chose. Les touristes sont mécontents.
— Retourne au pupitre, je vais voir ce qui se passe. —
Jean se dirige vers la sortie, il se fige derrière une colonne juste à temps. Des hommes en noir cagoulés font sortir le public.
La visite vient juste de commencer.
— Police évacuez les lieux, c’est pour votre sécurité…
Je rebrousse chemin et rejoins Marie. Je lui explique la situation.
Nous décidons de sortir et de refermer la salle. Pas plus tôt la porte close.
— Ne bougez plus, mains derrière le dos. Attachez-les. —
Nous sommes entourés par une demi-douzaine d’individus vêtus de noir, en tenue d’intervention :
Bottes, genouillères, gilets pare-balles, casques.
Leurs gestes sont secs. Leur silence, total. Leurs armes parlent pour eux.
Sans ménagement, ils nous entraînent vers l’extérieur.
Ils nous propulsent hors du temple. Le ciel du Karnataka est lourd.
Le chef des récupérateurs sort une carte officielle et prend la parole.
Il n'y a plus de souci, les malfaiteurs sont arrêtés, la visite peut reprendre. Ils nous enferment dans la camionnette. Les véhicules démarrent dans un nuage de poussière.
Le voyage est très inconfortable, les mains attachées dans le dos impossible de se maintenir en place à chaque virage, nous roulons sur le plancher de la camionnette, nos têtes heurtent les montant de la carrosserie. Le temps ne s'écoule pas vite, mais plus de deux heures après le véhicule stoppe enfin, nous sommes fourbus. Le sol tremble encore sous nos genoux. La poussière du plancher s’est déposée sur nos vêtements, mais le mystère n’est pas effacé.
Nous sommes conduits dans une salle, assis sur des chaises, toujours ligoté.
Un homme rentre et prend place en face de nous. Il entre de suite dans le vif du sujet.
— Votre métier, vous a permis d'avoir accès à des informations ultra-secrètes, l'état est prêt à fermer les yeux sur vos débordements, il faut en échange, nous fournir toutes vos notes et surtout la rosace.
Jean n'est pas prêt à céder.
— Sinon ? Lance-t-il
— Vous allez croupir dans une sale geôle pour le restant de vos vies.
— Le musée est au courant de tous nos déplacements, ils sauront nous retrouver. Dit Marie
— Nous avons eu du mal à vous suivre, malgré les moyens mis en œuvre, le musée ne retrouverait pas une portée de chatons dans son hémicycle. Où se trouve la rosace ? Le ton a changé !
Le personnage, officiel sans doute, quitte la pièce et en sortant annonce :
— Je vous les laisse taché dans tirer quelque chose.
Le plus costaud s'approche de Jean et lui décoche une terrible droite. Contre toute attente, l'homme est projeté en arrière.
Le second veut s'en prendre à Marie, mais ses jambes ne le portent plus du tout.
Hors d'atteinte, nous sommes propulsés dans une cellule insalubre.
La porte claque. Le verrou glisse. Silence.
La cellule est humide, les murs suintent. Jean s’assoit lentement. Marie se met debout, elle défroisse ses vêtements.
— Tu as vu ce qui s’est passé ? Demande-t-il.
— Je l’ai senti. Pas vu. Comme une onde. Une réponse.
Jean hoche la tête.
— Je l’ai simplement pensé. Tu comprends ?
— Tu veux dire que le fait de le penser l’a provoqué ?
— Je n’en sais rien… —
Allonger sur le sol, Jean réfléchit,
je me suis déjà retrouvé dans cette situation, rappelle-toi, tu peux y arriver.
Marie intervient.
— Que fais-tu ?
— Je me remémore mon immersion dans ce monde quantique. Il y sûrement un moyen, laisse-moi faire. —
Jean, se concentre à nouveau, il doit sortir, il regarde le monde différemment, comment, ou avec des facettes.
La cellule est exiguë, mal éclairée. Une ampoule clignote, suspendue à un fil comme une étoile mourante. Les murs suintent une humidité oubliée. Mais Jean ne voit plus la pièce : il la recompose.
— Je ne contemple pas l’espace qui m'entoure… je regarde ses facettes.
Marie observe, inquiète. Mais elle sent qu’il n’est plus tout à fait là, ni tout à fait ici.
Jean bascule dans sa cartographie vibratoire.
Il ferme les yeux. Visualise la rosace, ses motifs fractals, ses angles impossibles. Puis les résonances : les fréquences qui avaient révélé le passage dans le temple. Il murmure, lentement, avec précision :
— 143… 285… 417… la clef n’est pas dans l’énergie… elle est dans le pli. Oui bien sûr. —
Le pli du monde de la matière. Une torsion dans l’espace-temps.
Pour Jean, le mur n'est pas simplement une surface solide, mais plutôt une succession d'intervalles de matière avec de nombreux espaces vides.
Il choisit une zone : là où la peinture s'est craquelée en motif hexagonal.
Il concentre sa pensée :
— Résonne… Déplie.”
Le mur vibre très légèrement. Marie écarquille les yeux.
— Jean… Ce n’est pas une illusion. Le mur… Il respire ou il se liquéfie.
La cellule a un seuil. Mais il n’est visible que par eux.
Jean se redresse. Place sa paume contre le mur.
— Il est nécessaire de ne pas pousser. Il faut incliner la réalité. Il accorde.
La surface craquelée pulse doucement. Et le mur, se dilate, presque liquide. Une ouverture fine comme une cicatrice s’ouvre, une brèche entre deux états. Comme une mémoire qui cède.
— Marie, vite. Avant que le système ne corrige la géométrie.
Ils glissent dans la faille. Le mur se referme lentement derrière eux.
— Comment cela est-il possible ? Demande Marie.
Jean murmure :
— C’est une chambre d’écho.
— De quel écho ?
— De ceux qui ont résonné avant nous.
Marie s’arrête. Elle tend la main. Un motif apparaît sur le mur. La rosace. Mais inversée.
— Nous devons nous enfuir. —
Le monde de Jean n’est plus celui de Marie.
Dans l’obscurité, là où tout semble cachée, Jean perçoit à travers. Sa vision se fragmente en spectres thermiques, reflets d’un monde invisible. Il détecte les ondes de chaleur comme des courants dans l’air, des éclats se reflétant derrière les murs, des entités dissimulées dans les profondeurs.
— La nuit est un voile pour les uns… pour moi, c’est un parchemin. —
Marie se déplace maladroitement dans le labyrinthe, tentant de trouver son chemin tant bien que mal. Elle s'accroche à Jean, qui emprunte des sentiers que personne d'autre n'a tracés et qu'il est le seul à pouvoir découvrir.
Le programme " UTILE " du monde quantique a reconfiguré son cerveau :
Jean est devenu un intégrateur, avec les perceptions d'un insecte.
Il anticipe les gestes, les pièges, les battements du système, les détecteurs de présences.
Il lit la température les courants d’air, le son du métal, la structure du silence.
Il décode chaque seuil comme un schéma multidimensionnel.
Marie demande :
— Comment peux-tu voir tout ça ?
— Je ne vois pas. Je traverse. Je serpente jusqu'à la sortie.
Jean soudain s'arrête, derrière une vitre, une salle. Vide. Mais chargée.
Des écrans. Des pupitres. Et au centre, une sphère. Noire. Pulsant. Presque vivante.
Jean allume les néons par sa simple volonté.
Marie recule.
— C’est elle. Oui. La source. Le noyau. Le cœur du système " UTILE ".
— Ils l'ont reproduite, mais elle n'est pas active. Partons. —
La porte, la sortie est là.
Dehors, un garde, une ombre, un battement, une chaleur fugace.
Jean s’approche. Calme. Chirurgical.
Il neutralise. Silence.
Le garde s’effondre sans bruit. Jean le dépose doucement contre le mur.
Marie le regarde. Elle ne reconnaît plus l’homme qu’elle aime. Mais elle le comprend.
Ils avancent jusqu'à la porte du garage pas verrouillée. Mais codée par fréquence.
Jean pose sa main. Il ne cherche pas à ouvrir. Il s'accorde. La porte s’efface vers le plafond.
Les clés du véhicule sont froides, leur métal encore vierge de contact humain. Il les fait glisser à Marie sans un mot. Ensemble, ils poussent la voiture. Pas un bruit, sauf celui du monde qui attend leur sortie. Marie ouvre le portail qui donne sur la rue.
Ils montent et démarrent.
Jean conduit tout phare éteint, Marie ferme les yeux, elle attend le choc qui ne vient pas.
— Comment peux-tu voir ? Oui, pardon
Ils montent et démarrent. Jean conduit, tout phare éteint. Marie ferme les yeux. Elle attend le choc… Qui ne vient pas.
— Comment peux-tu voir ? — Oui… Pardon.
À peine cent mètres parcourus. Des phares surgissent derrière eux. La chasse est lancée.
Jean saisit fermement le volant. Il roule comme en état second, tel un pilote de course automobile, mais sans spectateurs, sans ligne d'arrivée. Les virages sont pris à pleine vitesse, les dépressions du terrain assimilées, les bosses absorbées. Le moteur hurle. Le souffle court. Marie s’accroche, mais ne dit rien.
Les poursuivants gagnent du terrain. Ils sont rapides. Organisés. Mais Jean n'est pas guidé par la route. Il suit une fréquence.
Un chemin qu’il ne voit pas, mais qu’il sent. Comme si le disque, quelque part, guidait ses gestes.
Un virage brutal. Un talus. Un passage entre deux rochers. Les phares derrière eux s’éteignent un à un. Le piège a fonctionné. Ils ont perdu leur trace.
Silence. Ils roulent encore, dans le noir. Le monde semble suspendu.
Jean ralentit.
— On ne peut pas fuir indéfiniment. Il faut retourner au temple. Le détruire.
Marie ouvre son terminal. Elle analyse les données.
— Ce ne sera pas si simple. Le complexe est protégé contre toute forme d’annihilation. Mais… il doit bien y avoir une procédure. Un protocole. Quelque chose qui le rende inopérant. Vérolé.
— Tu es géniale, tu as trouvé, tu te rappelles le film où à la fin le héros injecte un virus dans le programme des extraterrestres.
— Oui, Independence Day. Tu comptes mettre un virus dans le programme ?
— Non, ce n'est pas possible, mais une antiparticule.
Marie se rappelle que les systèmes du temple sont sensibles à une forme de résonance quantique instable, que l'antiparticule pourrait provoquer. Pas une explosion, mais une déstructuration de l’information elle-même.
Elle pose ses mains sur la console, les yeux encore fermés, mais son esprit est en ébullition.
— L'antiparticule… Elle ne détruira rien. Elle... effacera.
Jean freine enfin, le véhicule glisse, poussière stellaire sous les roues. Il la regarde.
— Tu veux le rendre aveugle.
— Pas du tout. Je veux le rendre inaccessible, hors mémoire. Une résiliation ne suffit pas. Un effacement vibratoire et une transition vers l'oubli cosmique sont nécessaires. Je souhaite le réduire, le désintégrer.
Le briser au cœur de son existence. Que ses particules refusent de se souvenir d’avoir été liées.
— Jean redémarre.
Jean conduit silencieux. Il comprend. Ce n’est pas une guerre. C’est une résonance inversée.
Marie ouvre les yeux. Son regard est calme. Mais chargé. Comme une onde prête à se libérer.
Elle murmure :
— L’antiparticule n’est pas une arme.
— Non. C’est une négation de la mémoire.
Ils roulent vers le temple. Le ciel est noir, mais chargé d’éclats. Comme si les étoiles elles-mêmes attendaient.
Jean ralentit. Le temple apparaît. Pas comme un monument. Comme une présence.
L’entrée du temple est gardée.
Jean compose le numéro du chef des gardes.
Qui décroche aussitôt.
— Oui, Patron.
La voix du Patron résonne, métallique, autoritaire :
— Rentrée. Vous couchez. La situation est sous contrôle.
— Oui, Patron. Merci, Patron. Les gardes se dispersent sans un mot. Le silence revient. Le temple attend.
Marie regarde Jean.
— Tu es incroyable.
Jean ne répond pas. Il écoute encore la résonance du mot “Rentrée”. Comme si le système venait de se parler à lui-même.
Une fois dans la salle. Marie prépare le dispositif. Elle ne programme rien. Elle accorde.
— Il faut que la fréquence soit instable. Comme une faille.
— Comme un doute.
Marie entre les valeurs. 999 Hz. Modulation inversée. Un pli. Un glissement. Le temple pulse. Mais rien ne se passe.
Jean murmure :
— Je vais bloquer un pilier… Et lui demander… De retrouver la fréquence 999… Avant sa naissance.
— Tu penses que ça va marcher.
— Essayons, nous verrons bien.
Marie retourne vers le pupitre. La console vibre encore sous ses doigts, ses gestes guidés par une intelligence qui dépasse les sens.
Jean, lui, s’agenouille près d’un des pylônes circulaire . Il bloque sa rotation, comme pour marquer un point fixe dans le chaos vibratoire.
— On a figé l’axe… maintenant, demande-lui, Marie. Demande-lui où était la fréquence 999… avant ta naissance.
Marie hésite. C’est une phrase étrange, presque paradoxale. Mais elle comprend : ce n’est pas sa naissance biologique qu’ils questionnent, c’est celle de sa conscience, celle qui a été traversée, utilisée.
La salle change. Les cônes résonnent à l’unisson. Le pupitre s’assombrit légèrement.
Une onde intérieure monte, plus ancienne que le temple lui-même :
L'esprit de Marie résonne : “La fréquence 999 était positionnée dans l’ombre de l’éveil. Elle précède l’intention, elle est ce que vous appelez… le seuil d’oubli.”
Marie frémit.
— Jean… je crois que 999 n’appartient ni au passé, ni au futur.
— Tu veux dire…
— Elle était là avant tout. Peut-être qu’elle n’a jamais été émise
— Juste attendue.
Et maintenant ?
Le système commence à réagir. Le pupitre affiche des lignes inconnues. Les colonnes frémissent. Une onde nouvelle s’apprête à traverser le lieu. Une modulation hors du temps.
Jean sort un carnet, rugueux, tanné par les jours, et commence à lire.
1 - La fréquence 311 maintient l’indétermination.
2 - La rosace agit comme guide d’harmonisation quantique.
3 - La désintégration ne provient pas du choc, mais du relâchement du chant.
4 - Ne pas chanter = permettre la réduction = retour à la poussière.
Marie observe en silence, ses mains tremblent, mais son esprit non.
— L’antiparticule… Elle ne détruit pas. Elle efface. Elle ne combat pas. Elle désaccorde. Elle ne tue pas. Elle rend illisible. C'est la résonance avec l'onde.
— Jean, il faudra calibrer l’antiparticule. Si elle entre en résonance trop tôt, on sera pris avec.
— On aura une minute. Pas plus. La rosace donnera le signal.
— Et si elle ne réagit pas ? Jean lève les yeux.
— Elle réagira. Elle attend que quelqu’un la fasse cesser.
— La note n’est pas dans la voix. Elle est dans le souffle avant le chant.
Jean acquiesce. Ils respirent ensemble. Un battement. Un second.
Un chœur s’élève… muet. Des vibrations minuscules grésillent dans le sol. Le complexe entier semble soupirer.
Marie chante. Mais ce n’est pas un chant : c’est l’ombre d’un chant, suspendue dans la gorge, délivrée comme une absence.
Le temple vibre. La rosace se fissure. Jean observe les murs. Les glyphes s’effacent, lentement, comme si le lieu se déchargeait de sa mémoire.
— L’antiparticule est prête. Marie baisse la tête.
— Elle nous oubliera.
— Peut-être… mais le chant, lui, ne s’oublie pas. Dernière note. Un souffle. La désintégration, la mémoire, l'intelligence, le monde antique se figent, puis le néant.
Ils sortent du temple. Le sol se colore. Le ciel, fendu d’ocre et de bleu, semble suspendu.
Le monde ne parle plus. Il écoute.
Et dans ce silence, un battement. Lent. Majestueux.
Un aigle descend, porté par les courants invisibles.
L’aigle ne plane pas. Il trace. Il ne regarde pas. Il se souvient.
Jean et Marie s’arrêtent. Ils ne bougent plus.
L’aigle se pose sur une pierre, à quelques mètres. Il les regarde. Pas simplement avec les yeux. Avec sa mémoire ancienne.
Marie murmure :
— Il sait.
Jean hoche la tête.
— Il a toujours su. C’est celui dont je t’ai parlé.
L’aigle incline légèrement la tête. Puis une voix intérieure, sans timbre, sans langue, traverse leur esprit :
“La mémoire dominait le monde du vivant.
Elle conservait.
Elle ordonnait.
Mais elle ne laissait pas voler.
“Nous avons eu raison de vous faire confiance.
L’homme est si égoïste… Mais parfois, il doute.”
Il devient alors un être aux talents prodigieux.
Jean baisse les yeux. Marie s’approche.
Ils savent que ce n’est pas un compliment.
— Alors nous avons brisé le lien.
Pas pour détruire.
Pour ouvrir.
Par amour—
Puis, lentement, il incline la tête vers le sol. Comme pour saluer ce qui fut. Et ce qui ne sera plus.
L’aigle déploie ses ailes. Un souffle traverse le lieu. Pas une brise.
Une libération.
Et dans ce silence, une pensée traverse leur fréquence commune :
“Ce que nous appelons liberté… Est parfois ce que la mémoire ne peut contenir…”
De retour à la voiture Jean conduit en silence, Marie est plongée dans ses pensées.
Nous choisissons un petit hôtel, un repas nous est servi. Nous mangeons en silence, les paroles sont trop fades en comparaison de ce que nous venons de vivre, revenir à la réalité du quotidien est difficile.
Jean allume le téléviseur.
Marie reste figée. Sur l’écran, les images défilent : des monuments millénaires s'effritent comme un vieillissement prématuré, des sites sacrés réduits à un voile. Les Moaï de Rapa Nui, les pyramides silencieuses, les remparts de villes oubliées… Tous ont l'aspect des millénaire passé. Seules les fondations résistent, comme si elles appartenaient à un monde différant.
Personne ne s'explique ce phénomène.
— Qu’avons-nous fait ? Souffle-t-elle, les doigts serrés autour de sa tasse.
Jean ne répond pas tout de suite. Il note encore, sur une serviette cette fois, dans une écriture fine et inclinée. Ses pensées ne cherchent pas à comprendre, elles cherchent à préserver.
Jean repose son stylo. La serviette est couverte de symboles, des cycles, des phases, des lignes brisées. Mais il ne les lit pas. Il les ressent.
— Ce n’est pas nous, Jean.
— Alors qui ?
— Celui qui a chanté le monde. Nous avons juste… arrêté le chant.
Jean s'interroge.
— Ont-ils désintégré l’architecture ? Ou la mémoire ?
Comment le savoir ?
Marie a une idée.
— Utilise ton don de vision est transmet une information.
— Tu as raison, je vais faire un essai.
Jean ferme les yeux. Il convoque la rosace, l’éclat des pierres, le halo des glyphes… Mais rien ne vient.
Il visualise le couloir, il ne se passe rien, son don, son < UTILITE> est perdu.
— L’aigle a raison. Nous avons réussi. Plus personne ne pourra exploiter ce savoir comme une arme. Les temples ne seront plus des systèmes de surveillance ou d’asservissement.
— Oui, tu as raison. Pourtant… ils savent que cela fonctionne. Ils chercheront. Ils voudront comprendre. D’après toi, quelle civilisation a bien pu mettre au point une pareille invention ?
— Je pense que cela ne vient pas d’une civilisation. Mais d’êtres extra-terrestres.
Ils ont domestiqué la planète, modifié l’ADN de l’Homo sapiens… pour le rendre plus intelligent.
Ils ont sans doute mené de nombreuses expériences.
Notre planète… un laboratoire.
Silence.
— Mais aujourd’hui… nous, humains… Valons-nous mieux qu’eux ?
Marie ne répond pas tout de suite. Puis elle murmure :
— Ils ont semé l’intelligence. Mais nous avons cultivé la mémoire. Et parfois… l’oubli.
Jean regarde le ciel.
— Peut-être que ce qu’ils ont laissé… ce n’était pas une technologie. Mais une question. Une onde qui attendait qu’on l’écoute.
— Tu crois qu’ils avaient une technologie aussi avancée ?
— Aucun doute. Avec ce que nous avons vu, tout devient possible. « La Mémoire, comme ils l’appellent, est une version bien plus évoluée que nos intelligences artificielles. Imagine les progrès dans cent ans, en informatique quantique, en IA… Je n’ose même pas y penser.
— C’est pour cela que nous devons garder le secret. Détruire nos notes. L’artefact, lui, peut être rendu. Il est devenu complètement inerte.
— Il nous restera les souvenirs.
— Moi aussi, je t’aime.
Marie se lève. Elle s’avance vers la fenêtre. Le ciel est calme. Mais le silence du chant effacé s’étend, telle une onde sans retour.
Après une nuit paisible, nous préparons notre retour vers la civilisation ignorante. Dans la matinée, nous descendons à l’accueil de l’hôtel.
Dans une salle attenante, ouverte, des adeptes du yoga chantent le Om.
Jean me regarde.
— Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
— Ça me dit quelque chose, ironise Marie.
Le chant s’est tu. Mais la fibre en nous vibre encore.
Nous marchons dans les rues, main dans la main…

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