4 - Réponse

10 minutes de lecture

Les jours sont passés.

Puis les semaines.

Jean-Luc, toujours très occupé, avait presque oublié son message sur *Les copains d’abord*.

Le travail, les réunions, les trajets, les silences.

Tout s’était enchaîné comme d’habitude.

Et puis, un soir, en rentrant tard, il a vu la notification.

Un message.

Il cliqua.

C’était Marie.

> “Jean-Luc… Je ne pensais pas te revoir ici.

> J’ai lu ton message.

> Je ne sais pas quoi dire.

> Mais, j’ai envie de te répondre.

> Tu te souviens du carnet de Jean ?

> Je l’ai retrouvé.”

Jean-Luc sentit son cœur battre un peu plus vite.

Le carnet.

Le fameux carnet.

Celui que Jean ne quittait jamais où il notait toutes ses idées.

Celui qu’il avait fermé ce jour-là, sans un mot.

Il relut le message.

Puis il répondit :

> “Marie, je me souviens.

> On doit en parler.”

Mais, Marie ne répond plus.

Jean-Luc relit son dernier message, se demandant s’il a dit quelque chose de trop, ou pas assez.

Puis, un jour, une nouvelle réponse arrive.

Jacques.

> “Salut Jean-Luc,

> Je suis tombé sur ton message.

> Ça m’a fait bizarre.

> J’ai une famille maintenant, trois enfants.

> Je travaille dans l’aviation, comme tu sais, ça me prend tout mon temps.

> Mais j’ai repensé à vous.

> À ce jour-là.

> Je ne sais pas si je veux rouvrir tout ça.

> Mais je vous souhaite le meilleur.”

Jean-Luc sourit.

Jacques avait toujours été franc.

Il ne viendrait pas, mais il avait répondu.

C’était déjà quelque chose.

Petit à petit, les réponses arrivent.

Jean.

Mathieu.

Marie, enfin.

Jacky.

Françoise pas de nouvelles.

Nous sommes les seuls à vouloir poursuivre.

Les seuls à vouloir comprendre.

Les seuls à vouloir finir ce qu’on n’a jamais commencé.

Mais, Il manque Françoise et Jacques.

Jean-Luc créa un groupe.

Un simple titre : *Ce jour-là*.

Et il écrivit :

> “On se retrouve ? Pour de vrai.

> Pas pour effacer.

> Pour éclairer et poursuivre.”

L’idée était belle. Mais la réunion en présentiel ne put se faire. Chacun avait un empêchement, une date incompatible, un contretemps. Les vies s’étaient remplies, les calendriers s’étaient figés. Alors, une réunion sur Visojournal s’imposa. Plus simple. Moins contraignante. Moins incarnée.

Mais l’élan restait intact. En partie, du moins. Il y avait encore cette envie de comprendre, de renouer, de poser des mots sur ce qui avait été tu. Mais il y avait aussi les silences, les hésitations, les regards absents derrière les écrans.

On n’était plus tout à fait les mêmes. Mais on était là. Et parfois, c’est déjà beaucoup.

La réunion débuta à l’heure prévue. Sur l’écran, les visages s’affichaient un à un, dans une mosaïque familière. Pas de protocole. Juste un tour de table, comme Jean-Luc l’avait proposé :

“Chacun raconte son parcours. Ce qui l’a amené ici. Ce qu’il cherche encore.”

Jean-Luc est le premier, bien sûr. Toujours ponctuel, toujours prêt.

Puis Marie, dans son bureau encombré de livres, les cheveux relevés, le regard un peu plus dur qu’avant.

Mathieu arrive en dernier, comme à son habitude, avec un fond flou derrière lui et une tasse de café à la main.

Jean est là aussi. Mais pas Françoise.

Le silence s’installe. Pas gênant, mais dense. Chacun cherche les mots, les gestes, les souvenirs.

Le tour de table commence, un peu maladroit, comme si le passé hésitait à se montrer.

Jean-Luc prend la parole :

— Merci d’être là. Je ne savais pas si ça marcherait.

Marie hoche la tête.

— Moi non plus. Mais je suis là. Et j’ai le carnet.

Elle le montre à l’écran. Un vieux carnet noir, usé sur les bords. Celui de Jean. Celui qui s’est refermé ce jour-là.

Mathieu s’éclaircit la voix :

— Tu l’as lu ?

Marie hésite.

— Pas tout. Juste une page. Celle du dernier jour.

Elle ouvre le carnet. Elle lit :

“Ce jour-là, j’ai compris que les idées ne suffisent pas. Il faut les porter ensemble, ou les laisser mourir.”

Personne ne parle. Le silence est lourd, mais nécessaire.

Jean baisse les yeux.

— Oui, ce soir-là, j’étais dévasté. J’ai compris.

Et je suis parti. En oubliant le carnet.

Moi, Jean, je regarde Marie. Et je comprends que quelque chose s’est rouvert. Pas le groupe d’avant. Mais un espace. Un possible. Une coopération entre adultes, avec nos cicatrices, nos doutes, nos élans.

Jean-Luc sourit doucement.

— On ne pourra pas tout réparer. Mais on peut recommencer. Autrement.

Il poursuit :

J’ai créé un serveur. Un espace où chacun pourra déposer et consulter des dossiers. Il y a aussi une zone libre pour exposer et discuter les idées. Et une messagerie, pour écrire à tous, ou à l’un d’entre nous.

Marie prend la parole :

— À la fac, on avait un espace comme ça.

Ça marche super bien. Je déposerai un compte-rendu de ma thèse.

Et oui… Notre discussion sur les Géants m’a inspirée.

Je crois qu’on est prêts. Pas pour retrouver ce qu’on était. Mais pour écouter ce qu’on est devenus.

Jacky intervient, fidèle à lui-même :

— Je vais être largué, moi. Je n’ai fait que polycuisine.

Nous avons tous bien ri.

Comme avant.

Un rire franc, libérateur, presque oublié.

Jean-Luc le rassure aussitôt :

— Il y aura un lexique. Et on sera le plus clair possible.

La glace était rompue. Et les discussions ont duré.

Sur tout. Sur rien.

Jusque tard le soir.

Ou jusqu’à l’aube, pour certains.

Quelques jours plus tard, Marie a tenu parole et a téléchargé son texte :

Début 1800, à l'époque de M. Cuvier l'étude de la stratigraphie (La stratigraphie est une science qui étudie la superposition des couches sédimentaires pour comprendre leur formation et les événements géologiques passés. Elles se lisent comme un livre à ciel ouvert, feuille par feuille, strate par strate.) n'en était qu'à ses balbutiements.

Des strates de roches différentes se sont formées et chaque couche renferme des spécimens fossiles d'une même époque.

Dans les premières couches près de la surface, nous trouvons les restes d'animaux comme les Mastodontes, Ours des cavernes, Tigre à dents de sabre... Appartenaient à des espèces qui existent encore de nos jours.

Si l'on creuse plus profondément, on découvre des animaux qui n'ont pas de parenté avec ceux d'aujourd'hui.

Plus on creuse, plus on remonte dans le temps. Et plus les êtres vivants grandissent. Jusqu’à devenir… des géants.

Je me suis penché sur le sujet pour ma thèse, car pour moi, cela était dû à quelque chose.

Après de nombreuses recherches, j'ai découvert que l'apesanteur de la terre varie avec le temps, en effet chaque jour, des milliers de roches frappent la terre, parfois les météorites sont bien plus grosses. La masse augmente. Et avec elle, l’apesanteur, et elle joue un rôle dans la taille du vivant, végétaux compris.

Ma seconde découverte est plutôt biologique. L'air que nous respirons n'est pas le même que celui des dinosaures.

Sans entrée dans le détail. La proportion de dioxygène (O2) dans l'air est d'environ 21 % en volume.

Alors que dans le Crétacé la teneur en dioxygène avoisiné les 40 % en volume.

Les dinosaures disparurent presque entièrement à la fin du Crétacé, il y a 66 millions d’années.

Mais au paravent des éruptions volcaniques de grande envergure ont modifié la composition de l'atmosphère, suivie par l’impact d’un astéroïde de grande taille avec la Terre qui a eu des conséquences dévastatrices, comme des vagues de pressions destructrices, des incendies à l’échelle mondiale (incendie, plus puissant avec plus de dioxygènes), des tsunamis, et une « pluie » de roche fondue qui rentrerait dans l’atmosphère. (réduisant le dioxygène ou pas).

En conclusion, je pense que des géants ont très bien pu peupler la terre, et avec une apesanteur moindre construire des édifices ou statues géantes.

Quand pensez-vous ?

Quelques heures plus tard, les premières réponses commencent à apparaître.

Jean-Luc écrit :

“Marie, ton texte est passionnant. J’ai toujours pensé que les mythes de géants avaient une part de vérité. Ton approche sur l’apesanteur et la composition de l’air donne une vraie cohérence à cette idée. Je vais chercher dans mes archives, j’ai peut-être des croquis de structures anciennes qui pourraient entrer en résonance avec ta thèse.”

Mathieu, plus pragmatique, réagit aussi :

“C’est audacieux, Marie. Je ne suis pas sûr que l’augmentation de la masse terrestre soit suffisante pour modifier sensiblement la gravité… mais l’idée mérite qu’on creuse. Et sur l’oxygène, tu as raison : les incendies du Crétacé ont été d’une violence inédite. Je peux te mettre en lien avec un paléoclimatologue que j’ai croisé en Islande.”

Jacky, fidèle à lui-même, commente :

“Moi je dis : si les géants ont existé, ils devaient avoir faim. Et vu la taille des légumes à l’époque, je comprends mieux pourquoi les brocolis sont devenus si petits.”

Rires dans les réponses. Des emojis, des clins d’œil. Mais aussi des liens vers des articles, des extraits de thèses, des schémas.

Jean, lit les réponses. Il sourit. Il hésite. Doit-il parler ?

Je prends le temps. Puis j’écris :

“Marie, ton texte m’a remué. Pas seulement pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il ose.

Tu as rouvert une porte. Tu nous invites à participer à tes recherches.

Tu es où ?

Sur quel site de fouilles ?

Moi aussi j’ai un texte à vous proposer.

Une civilisation fondée sur les fréquences

Les peuples très anciens ne comptaient pas nécessairement comme nous. Leur rapport au monde était moins abstrait, plus sensoriel. Ils ne mesuraient pas les choses en unités fixes, mais en cycles, en vibrations, en fréquences.

Par exemple :

Si un phénomène se répétait 10 fois par seconde, ils le percevaient comme une fréquence de 10 Hz — une base 10.

Si un autre se répétait 999 fois par seconde, la fréquence était 999 Hz — une base 1000.

Autrement dit, la base de calcul dépendait du rythme du monde, pas d’un système arbitraire. Les calculs étaient complexes, mais les possibilités surprenantes :

Des structures acoustiques capables de manipuler le Son pour produire des effets sensoriels.

Des monuments conçus pour résonner à des fréquences précises, comme à Göbekli Tepe, Malte ou Baalbek

Une compréhension intuitive du temps, du mouvement, et de l’énergie

J'ai eu cette idée en réfléchissant ignorant si cette hypothèse est crédible.

Je pense donc qu'une discussion entre amis est possible.

Marie répond rapidement, enthousiaste :

“Jean, ton texte est magnifique. Je suis sur un site près de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales. On a retrouvé des fragments de coquillages percés, peut-être utilisés comme instruments. Ton idée sur les fréquences me parle énormément. Et si certaines structures anciennes étaient des amplificateurs naturels ? Je vais chercher dans mes relevés.”

Mathieu, intrigué, ajoute :

“J’ai lu un article sur les chambres de résonance dans les pyramides. Certains sons y durent plus longtemps que dans l’air libre. Ce n’est pas prouvé, mais ça rejoint ton intuition. Je peux modéliser ça si tu veux.”

Jean-Luc, toujours pragmatique, propose :

“On pourrait créer une carte interactive. Localiser les sites anciens liés aux fréquences, aux sons, aux vibrations. Et croiser ça avec les données géologiques et archéologiques. Je peux m’en charger.”

Jacky, fidèle à lui-même, commente :

“Moi, j’ai une casserole qui résonne à 400 Hz quand je tape dessus. Je vous la prête si vous voulez faire des tests.”

Rires. Mais derrière les blagues, une vraie effervescence. Les idées fusent.

Les messages s’enchaînent.

Jean-Luc (moqueur) :

— Donc si je tape sur la table dix fois par seconde, je suis en base 10 ?

Bravo, Jean. Tu viens d’inventer la calculatrice musicale. —

Le temps passe. Puis Jean répond.

— Je viens de charger un fichier MP3 écoutez le :

Un son à 100 Hz

Puis un autre à 200 Hz

Puis un à 300 Hz

Maintenant écoutez ce que ça donne quand je les superpose.

Il lance les fréquences. Le son se tord, se dilate, se densifie. Une interférence harmonique. Presque hypnotique. Comme si l’espace lui-même commençait à vibrer.”

Marie écrit :

— C’est passionnant continu

Jean :

— Ce que vous entendez, ce sont des interactions mathématiques. Les fréquences s’additionnent, se multiplient, se divisent. C’est une forme de calcul. Et certains peuples, comme les Sumériens ou les constructeurs de temples mégalithiques, auraient pu utiliser cela pour mesurer, transmettre, ou même coder des informations.

Mathieu (impressionné malgré lui) :

— Tu veux dire que les temples résonnaient à des fréquences précises ?

Jean :

— Exactement. Et si tu changes la fréquence, tu changes la base. C’est une logique fluide, adaptative.

Marie :

— C’est... fascinant.

Jean-Luc (plus calme) :

— Bon. Je retire ma blague sur la calculatrice musicale. Tu viens peut-être de me convaincre.

Jacky, qui jusque-là écoutait en silence, intervient :

— Et si on testait ça dans un lieu réel ? Un endroit ancien, avec une acoustique particulière. Je connais une chapelle abandonnée dans les Cévennes. Elle résonne comme une cathédrale.

Marie :

— C’est une idée géniale. On pourrait y faire des relevés sonores, tester différentes fréquences, voir comment l’espace réagit.

Mathieu :

— Je peux apporter du matériel. Des micros directionnels, un analyseur de spectre. Et j’ai un ami qui bosse en acoustique architecturale. Il pourrait nous aider à interpréter les données.

Jean-Luc :

— On pourrait même filmer. Faire un petit documentaire. Pas pour prouver quoi que ce soit, mais pour explorer.

Jean :

— Oui. Explorer. C’est exactement ça. Pas démontrer, mais ressentir, comprendre autrement.

Une manière d’être ensemble. De penser à plusieurs voix. De chercher sans certitude, mais avec passion.

Marie sourit.

— Je vais préparer un protocole. Et je déposerai un dossier sur le serveur.

Jean-Luc :

—On se retrouve dans deux semaines ? Sur le terrain. Pour écouter les pierres.

Silence. Puis un à un, les membres du groupe répondent :

— Oui.

— Ok pour moi.

— Oui.

— Moi aussi je dis : Oui.

Bonsoir à tous. Demain, je poursuis ma démonstration.

Le rendez-vous est pris. Et cette fois, nous sommes à nouveau sur la même longueur d’onde.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire Jean Michel Dreumont ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0