3 : Combat de félins
Dans une forêt très dense, au cœur d'une clairière non-naturelle, où quelques arbres abattus jonchent le sol, un violent affrontement a lieu. Il oppose deux félins et semble devoir durer jusqu'à la mort d'un des protagonistes. Les deux animaux sont anthropomorphes et chacun possède son propre style de combat.
L'un ressemble à un puma, mais avec un pelage très sombre. Il est très musclé, sa peau est striée de veines. Il est grand de près de deux mètres et paraît sans âge. Il porte des habits ternes en lambeau qui devaient à l'origine être bleus. Ses yeux sont complètement blancs et rien ne semble arrêter sa rage et sa colère dévastatrices. Ses griffes et ses dents sont sorties et portent des traces de sang. Il ne paraît pas essoufflé, ni fatigué, mais dégage une énorme quantité d'énergie. Une sorte de fluide violacé parcourt tout son corps et le rend plus fort à chaque coup. Il riposte par des frappes de griffes et de terrifiantes déflagrations contre les attaques de son ennemi.
L'animal plein de haine a quelques blessures, mais ce n'est rien comparé à son adversaire qui n'est apparemment pas à son avantage. En effet, celui-ci est plus petit et plus chétif. Il ne mesure qu'un mètre soixante-cinq avec de légers muscles. Son corps est recouvert de griffures plus ou moins profondes, mais il ne semble pas vouloir abandonner. Il a l'apparence d'un jeune lion de couleur marron clair et porte une sorte de pagne en peau. Son aspect sauvage pourrait le faire confondre avec son homologue adverse. Cependant, il se démarque par son agilité, le fait qu'il utilise une épée courte et que ses attaques à distances sont comparables à des bourrasques de vent.
Il y a des projections, hurlements, entrechocs de fer et griffes, du bois et de la roche volent en éclats. La terre et les feuilles sont balayées par les violents coups. Les herbes sont aplaties et le vent souffle fort. Tout en effectuant des esquives et de vaines attaques, le “lion” tente de trouver une faille. L'imposance et la robustesse de son adversaire rend la tâche difficile et il perd l'équilibre. Il tombe à terre et l'autre se jette dessus en ne se souciant guère de la lame qui lui entaille le coussinet gauche. Du sang coule, le vent redouble, le jeune guerrier a l'impression que tout est perdu, que ses derniers instants sont venus. Alors qu'il semble perdre espoir, l'autre ricane et lui applique violemment la paume de sa patte valide sur son front. Le félin en mauvaise posture est alors parcouru de spasmes, il tremble et crie de douleur.
*
Une étrange lueur plonge vers lui et paraît lui traverser la tête. Son esprit, son identité et ce qu'il est sont mis à nue. Le jeune lion revit alors une partie de son passé. Il se revoit très jeune, il est seul dans une plaine désertique, il ne sait pas d'où il vient, ni ce qu'il fait là.
Une tempête se déclare, le sable virevolte tout comme ses origines qui lui échappent. Il crie à la recherche d'aide. Sa voix résonne en échos comme dans une cage sans issue. Après une longue attente désespérée, au loin des individus apparaissent dans ce monde inconnu et perdu. Ce ne sont d'abord des ombres, puis des silhouettes et enfin des êtres encapuchonnés dont les longs habits blancs les protègent de la tempête. Si le "lionceau" n'avait pas crié à travers les éléments, ils ne se seraient sûrement pas aventurés. Lorsqu'ils le voient, ils n'hésitent pas une seconde. Une couverture recouvre entièrement le jeunot. Sa vue s'obscurcit et il sombre à nouveau dans l'inconscience.
Quand il se réveille, il est attaché à des chaînes sur un promontoire en bois avec de part et d'autres diverses créatures. Un vieil homme l'observe attentivement et se rend compte de son réveil. Il décide alors de lui expliquer la situation. L'énergumène s'exprime dans une étrange langue que le lionceau comprend mystérieusement.
– Tu as été récupéré par des marchands d’esclaves et surnommé Léo. Il semble que tu possèdes des pouvoirs liés aux ondes, mais je ne sais pas de quoi il s'agit. Tu viendrais des "Terres Isolées", mais je n'ai jamais vue semblable à toi. Autant dire que tu viens de nul-part !
Un jour, bien une semaine après son arrivée, Léo est vendu à un chef de chasse habitant un village dans le nord, loin des plaines des Terres Isolées. Au village, on lui donne un gîte et de sobres habits faits en peau. Au fil des ans, il grandit au sein d'humains qui ne l’apprécie pas forcément. Il est sous la protection des chasseurs, les habitants ne peuvent donc s'en prendre à lui que verbalement. C'est donc dans un monde qui ne l'accepte guère tel qu'il est, qu'il vit et apprend à éveillé son don.
Celui-ci consiste à faire des attaques principalement à distance de projection, de "bourrasques" et d'ondes. Léo apprend aussi à manier l'épée et à chasser pour le village. Des rumeurs et des bruits courent sur lui, mais il prend l'habitude de ne pas y faire attention. La plupart du temps, ces idées reçues sont infondées et ne semblent pas l'atteindre. Il garde néanmoins en lui, une rancœur pour ces ignorants et faibles êtres-humains.
Un après-midi, près de dix ans après sa venue, les balivernes s'intensifient et trouvent une source très exploitable. En effet, une bête sauvage d'apparence féline aurait été aperçue dans la forêt, du côté du territoire du village. Hors, les félins habitants dans la plaine de l'autre côté forestier, ne sont pas censés s'aventurer en territoire humain. Étant donné que Léo part des fois chasser seul, alors que des animaux domestiques et des hommes disparaissent mystérieusement, il devient une cible parfaite pour les mauvais dires.
Le chef du village et celui des chasseurs décident d'organiser des battues dans la forêt devenue un secteur dangereux. Léo est assigné à un groupe pour éviter les histoires et une vraie épée lui est donnée. Si les hommes ne trouvent pas la bête dans leur territoire, Léo devra partir. Les villageois mécontents ne pourront être retenus définitivement. Surtout que pour lui, se défendre serait mal vue et risqué. Léo n'aimerait pas devoir s'en aller et agir contre son gré. Même s'il sait qu'il vient des Terres Isolées, il ne partirait pas sans une bonne raison. Il veut certes savoir ses véritables origines, mais pour le moment, il a peur d'être chassé et tué avant d'avoir connu les siens.
Le groupe de Léo s'enfonce alors dans la forêt silencieuse et comme les autres groupes, ils avancent prudemment tout en restant à l’affût. Léo est accompagné de cinq chasseurs armés d'arcs, d'épées et de lances. Tout d'un coup aux abords de la frontière, à l'Ouest du village, des cris se font entendre à quelques mètres. Le groupe surgit alors et découvre la vraie bête sauvage. Il s'agit d'un énorme félin anthropomorphe qui est en train de dévorer deux chasseurs impuissants. Le reste de leur groupe a fui et celui de Léo va pour faire même. Mais Léo n'est pas comme eux, il prend son courage à deux mains et charge l'animal, même s'il sait qu'il ne reviendra probablement pas. Il a la possibilité de prouver à tous qu'on peut lui faire confiance, de retenir le fauve et de monter qui est le vrai sauvage, criminel.
*
Au moment où le Léo en souvenir fonce sur son adversaire, le Léo actuel rompt le contact imposé. Il parvint à envoyer l'autre félin vers quelques arbres qui éclatent au passage. Léo a repris ses esprits, s'est libéré de ses entraves mentales et physiques. Il se rétablit, ressert par nervosité sa poigne sur la garde de son épée et avance d'un pas déterminé. Il en a fini de jouer à perdre et de revivre un passé qui est incomplet.
Son ennemi se relève plus enragé que jamais, il ricane et frappe dans tous les sens. Ses attaques sont plus violentes et rapides, cependant, Léo arrive à tout éviter. On dirait qu'il anticipe à l'avance les prochains coups et mouvements. Ses yeux sont devenus blancs et une sorte de double fantomatique émane de son dos. Il n'est plus le même et agit d'instinct avec l'apparition soudaine qui allonge ses mouvements. Tout se passe très vite, le combat tourne court. L'ennemi à bout de rage, transperce le Léo qui se trouve devant lui, mais un autre lui surgit dans le dos.
Devant ce n'était qu'une émanation utilisée pour faire diversion tandis que le vrai montait du côté dorsal pour asséner un violent coup d'épée. Avec une rapidité surprenante, le sort de l'étrange bête est scellé. La lame lui est plantée dans le crâne et le lui transperce de haut en bas. Il se débat et tente de résister à l'inéluctable même si la douleur le traverse de part en part. La secousse fait basculer Léo de son perchoir et déraper sur le sol. Le jeune félin retrouve un moment ses yeux normaux, mais la seconde d'après, il repasse en transe, il se relève vite et avance à nouveau.
L'ennemi félin tombe à genoux, mais bouge encore, il arrache l'épée du son crâne et l'envoie se ficher quelques mètres plus loin, entre deux rochers. Il saigne, il ne veut pas mourir, sa coupure se cicatrise assez lentement. Il ne contrôle ni ses gestes, ni sa substance violette. Il tente de se relever malgré la douleur, sa colère n'en est que plus intense et forte. Léo ne se contient plus et charge une ultime fois pour l'achever. Il lui plante ses griffes dans le thorax et perce le cœur de l'animal.
C'est enfin terminé, Léo récupère doucement en essayant de comprendre ce qu'il s'est passé. L'autre individu s'écroule sans vie et du sang se répand abondamment sur le sol fait de terres et feuilles. C'est alors qu'une créature surgit d'un bosquet et vint à la rencontre de Léo. Il s'agit d'autre félin un peu massif qui ressemble au mort. Son pelage est toutefois plus clair, son ton plus amical et ses habits ne sont pas déchirés. Il mesure près d'un mètre quatre-vingt-dix et ses vêtements en tissu sont composés d'une espèce de kimono noir et bleu sans manche avec une ceinture à drapé et de mitaines.
– Bien, tu es venu à bout d'un ennemi puissant ! Tu m'impressionnes... Déclara l'étranger dans un grognement compréhensif en observant le cadavre.
– Vous êtes es là pour le venger, c'est ça ?! Venez donc vous battre si vous l'osez ! Lance Léo sur un air de défi, il a encore envie d'en découdre.
– Quelle ténacité, mais tu n'es plus en mesure de réitérer un tel exploit. Tu sembles oublier que tu viens de tuer un Fauvar, ce n'était pas un adversaire ordinaire. Bien que je sois comme lui, je suis très différent. C'était un Fauvar maudit, la pire espèce qu'y soit, je suis loin d'être semblable et je dispose de tous mes moyens. Ne soit pas aveuglé par la haine ou tu ne vaux guère mieux que lui. Prononça l'animal en témoignant du respect et en auscultant le corps à terre.
– Si vous croyez que vous me faites peur avec vos grands airs. Vous n'êtes peut-être pas assoiffé de chair et de sang, mais vous restez un étranger dans un territoire qui n'est pas le vôtre. Vous n'êtes pas le bienvenu ici. Si vous ne venez pas là pour vous battre, partez avant que les hommes ne reviennent. Intervient Léo toujours sur la défensive, il ne sait pas à qui il a face à lui. Cependant, il n'aime pas cette présence soudaine et impromptue.
– Je ne vais pas me prier, je récupère le corps et je disparais. Cependant, tu parles de terres qui ne sont pas les miennes, mais tu n'y appartiens pas non plus. Si tu évoques les humains, c'est que tu vis parmi eux, mais pour encore combien de temps ? Quand ils ne vont pas voir de cadavre, que vont-ils penser de toi ? Peux-tu vivre éternellement dans un monde qui n'est pas le tien ? Questionna le Fauvar visiblement intéressé par ce qu'il s'est passé et curieux de connaître la suite du chemin du tueur de monstre.
– Vous ne savez rien de ma vie ! Qui êtes-vous pour me donner des conseils ? Je n'ai rien à voir avec vous. Je vis comme je l'entends et personne ne doit me dicter quoi faire. Partez donc avec le corps si ça vous dit, mais laissez-moi décider de ma destinée ! Imposa Léo qui ne voulait rien céder dans un premier temps.
– Loin de moi l'idée de vous entraver. Vivez dont comme bon vous semble, mais sachez que voyager ensemble pourrait nous être profitable à tous les deux. Je suis sûr que nos chemins se recroiseront. Tenez, sûr-ce, je vous dis au revoir et bonne chance. Répondit le Fauvar en arrachant un avant-bras du mort pour le donner à Léo et en s'en allant vers ailleurs.
Puis il disparut en emmenant le corps avant que les hommes ne reviennent. Il laisse seul un Léo un peu perdu par le flot des événements. Il n'est clairement pas unique en son genre. Les Fauvars ne sont donc pas des histoires. Il ne connaît qu'une petite partie de son pouvoir et de nouveau horizons s'ouvrent à lui. Il est peut-être temps de partir à l'aventure et de quitter le village qui de toute façon ne l'accepterai pas avant longtemps. Il sait qu'il n'a pas sa place dans le monde des hommes comme dans celui des Fauvars. Il est résigné à découvrir qu'il est et quel genre de monde il existe au-delà des frontières.
Les groupes de chasseurs arrivèrent sur les lieux du combat. Ils découvrent un Léo seul en train de nettoyer son épée. À ses pieds, gît le morceau de bras fraîchement arraché. Quelques traces de sang sont visibles sur le sol et leur piste semble aller vers le territoire des Fauvars. Léo a vécu plus de dix ans à vivre dans un village qui le tolère sans pour autant l'adopter. Son affrontement avec le Fauvar maudit et sa rencontre avec un autre, lui a ouvert les yeux. Il n'a plus sa place ici, il doit s'ouvrir au reste du monde qui l'entoure.
Il sait seulement qu'il vient des Terres Isolées et que pour s'y rendre, il devra passer par plusieurs sentiers difficiles et atteindre une route menant à un grand désert. Mais qu'importe les épreuves qui se dresseront devant lui, il a désormais un nouveau but et il compte bien aller jusqu'au bout. Il porte désormais la peau de l'avant-bras de la bête sauvage comme un trophée. Il lui sert maintenant de fourreau et de souvenir de sa vie passé au sein des hommes en tant qu'animal.
Pendant le trajet, Léo passe devant une ronde de menhirs. Elle a été édifiée en l’honneur d'anciens héros et légendes de ce monde. Chaque grande pierre invariablement disposée représente l'un des nombreux individus morts. Il y a actuellement trois rangées dont la troisième en partant du centre est incomplète. Au milieu des cercles, se dresse le tout premier mémorial qui doit être très vieux du fait de l'usure très avancé de la roche.
Léo s'avance vers la stèle, s'agenouille et se recueille un moment entouré de ces faiseurs d'exploits qu'il pourrait sûrement rejoindre. Puis, après quelques minutes, il se relève et va pour repartir à l'Est vers sa destination. Mais, entre deux pierres, dans un écart horizontal de trois mètres, quelque chose semble l’appeler et l'attire. Il s'agit visuellement d'un trou entouré d'un sombre et étrange liquide.
Le phénomène est suspendu au sol et cache un peu les côtés des deux menhirs gardiens. Celui-ci perturbe déjà Léo pendant son recueillement. Cependant, il avait choisi de ne pas y prêter attention. Il va pour s’en détourner, car ce n'est pas son objectif principal. Mais une sorte de liane aqueuse l'agrippe à la patte et l’entraîne dans l'accès. Où cela le mène-t-il ? Il ne veut pas savoir, alors il résiste en grognant et en tentant de trancher le lien. Cependant, les efforts sont vains, la prise se resserre et devient que plus grande. Elle augmente considérablement à chaque effort. Bientôt, toute résistance devient futile et Léo le comprend bien.
Il décide d'affronter l'adversité du nouveau monde. Dans un dernier grognement, il jure qu'il se battra jusqu'au bout, surmontera les épreuves et reviendra chercher ses origines. Il n'aura de repos que lorsqu’il saura qui il est vraiment. Et surtout pourquoi il était là seul, dans un monde qui n'est pas le sien.

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