Chapitre 2
La bougie vacilla, manquant de s'éteindre sous le soupir exaspéré de Darian. Il se frotta les yeux, pour se réveiller.
Cela faisait des heures qu'il fixait les documents de Solena sans résultat. Des livres et parchemins étaient éparpillés dans la salle des archives et les restes d'un feu crépitaient encore dans l'âtre.
Un petit coup discret à la porte le fit sursauter. Instinctivement, il rabattit un livre de compte par-dessus les précieux documents.
La porte s'ouvrit sur Erelis. Le jeune homme entra sans bruit, portant un plateau avec deux tasses fumantes.
- Kaelen dort et ses ronflements réveilleraient même les montagnes, dit-il en posant le plateau sur un coin du bureau. Et j'ai vu de la lumière sous ta porte. Je me suis dit qu'un peu de kaffa ne serait pas de trop.
Darian se détendit légèrement. Il accepta la tasse, reconnaissant pour la chaleur qu'elle diffusa dans ses mains froides.
- Tu es bien le seul à te soucier de mon estomac, gamin.
Erelis sourit poliment, son regard glissa vers le bureau en désordre.
- Tu cherches encore ?
Darian grimaça. Il repoussa le livre qui cachait le parchemin. De toute façon Erelis avait passé plus de temps dans cette pièce à étudier que lui ces dernières années.
- Je ne cherche pas, je piétine, grogna Darian. Les documents de Solena sont plus complexes que je ne le pensais. Et ce malgré nos propres archives. Je reconnais la structure mais le sens m'échappe encore, c'est comme lire une carte dans le brouillard.
Erelis s'approcha, sa tasse à la main, et se pencha sur les documents avec un respect prudent.
- C'est du Haut-Parler, murmura-t-il. La langue pure des anciens. J'ai essayé d'étudier plusieurs traités dans nos archives.
- Tu peux le lire ? s'enquit Darian, un espoir soudain dans la voix.
- Je peux essayer de déchiffrer la structure, oui. Mais le sens risque de m'échapper. Je n'ai pas suffisamment de connaissances en linguistique.
- Fais ce que tu peux. Je me charge du sens.
Le jeune homme posa sa tasse et se mit au travail.
Son doigt suivit une ligne d'encre délavée.
L'écriture était fine mais le temps avait altéré le parchemin rendant certains passages illisibles.
- Ici.. il ne parle pas de "tombeaux" comme tu l'as noté mais plutôt "d'ancrages" ou de "verrous".
Et là... "Les piliers qui soutiennent le monde". Est-ce que ça te parle ?
- Des verrous ? murmura Darian, les paupières plissées. Pas des tombeaux mais des fondations... Si ces fameux piliers possèdent des verrous, c'est que c'est mécanique ! Attends... cherche le traité sur l'architecture ancienne !
Erelis fouilla les étagères, les sourcils froncés, avant de revenir avec un livre à la main.
- Je crois que c'est ça, murmura Erelis en le posant sur le bureau en direction de Darian.
Tournant les pages rapidement, Darian s'arrêta sur une double page où étaient représentées des colonnes sous une voûte étoilée.
Un silence lourd s'installa dans la pièce, seulement troublé par le crépitement de la bougie.
- « Les piliers du monde », lut-il dans un murmure. Erelis... regarde les motifs gravés sur chacun d'eux. La mécanique, les encoches... Je connais ce symbole. Je le vois tous les jours.
Darian se redressa brusquement. Sans un mot, il sortit un médaillon de sous sa chemise.
Erelis reconnut immédiatement le bijou que soulevait Darian. Fait d'un acier noirci, le métal brillait à la lueur de la bougie.
- Le médaillon du Commandant, commença Darian. Comme tu le sais, il se transmet d'un chef à un autre. Le symbole est le même que sur les piliers et c'était là, juste sous mes yeux depuis le début, gamin. Ce n'est pas qu'un simple insigne, c'est aussi...
- Une clé, acheva Erelis. La question c'est : qu'est-ce qu'elle ouvre ?
- Ou ferme ! ajouta Darian. Tout fait sens maintenant. Regarde ces notes, elles sont plus récentes : "Les fondations qui tremblent", "les ombres qui s'infiltrent"... Je crois que les verrous sont en train de lâcher. Mais où se trouvent ces piliers ?
Erelis se pencha à nouveau sur le parchemin délavé, plissant les yeux.
- La ligne suivante est très abîmée, murmura-t-il, mais je crois lire... « Là où le fer est né ».
Darian se figea. Sa main, qui serrait encore le médaillon, retomba lentement sur le bureau. La lueur de la bougie sembla soudain vaciller sous le poids du silence qui envahit la pièce.
- Anthra... souffla-t-il, comme si le nom lui écorchait la gorge. La Cité de Fer.
Erelis releva les yeux. Son expression resta neutre, mais ses doigts se crispèrent légèrement sur le bord du parchemin. Tous deux connaissaient les légendes de ce tombeau de métal et de rouille, perdu au sud-est.
Darian ferma les yeux un instant, les traits tirés par la fatigue et par le fardeau qui venait de s'abattre sur ses épaules. Quand il les rouvrit, l'étincelle du Commandant y brillait à nouveau. Il frappa du poing sur la table.
- Bien sûr. C'était l'endroit parfait. Rassemble les autres demain à l'aube, Erelis. Dis-leur de se préparer pour une longue route.
Le jeune homme inclina la tête, comprenant parfaitement l'urgence silencieuse de son mentor. Sans un mot de plus, il ramassa le plateau et se glissa hors de la pièce. La lourde porte de bois se referma doucement, laissant Darian seul dans la pénombre, serrant contre lui la clé qui, il en était certain, allait sauver leur monde.

Annotations
Versions