12 Palais - Café et Rafraichissement

10 minutes de lecture

— Allô ?

— Abi, c’est Mila.

— Salut Mila, comment tu vas ?

— Ça va. Abi, dis, j’ai un cocktail, dit-elle d’un ton dédaigneux. Il faut que j’y aille. Est-ce que tu veux bien m’accompagner ?

— Sans déconner… ! C’est top ! C’est quand ?

— Demain soir.

— Demain soir ? Ben tu t’y prends vachement à l’avance… !! Euh… ben si ! C’est bon ! Les enfants seront chez leur père.

— Super !

— Je viens demain matin ? On se fait une journée fille ?

— Euh… oui… 

 

La Guilletta rouge se gare en bas de chez Mila et une grande blonde genre mannequin en sort.

 

Quelques minutes plus tard, Abigaëlle pose son gros sac à main jaune sur une chaise de la cuisine. Il y a ici une table assez grande et une bibliothèque remplie de livres grands, petits, épais, fins. Dans un coin, un petit bureau avec un mac dessus. Aucune image n’est affichée.

— Alors, dit Abigaëlle. C’est quoi le programme ce soir ?

— Tu veux boire quelque chose ?

— Oui, un café s’il te plaît.

Mila remplit une petite cafetière italienne, Abigaëlle demande :

— C’est pour quoi ce cocktail ?

— C’est l’inauguration du Palais des Congrès.

— Sans blague ? T’es invitée ?

— Et oui, tournant la tête et faisant mine d’être vexée, l’équipe de Pepito est invitée. Quand je lui ai racheté sa voiture, il a dit : « D’accord, mais tu me devras quelque chose. » Et il m’a demandé d’aller à l’inauguration. C’était un piège !

Elle sourit.

Abigaëlle :

— Il se sent un peu responsable de toi.

— Oui, ça doit être ça.

— Tu sais comment ça va se passer ?

— Eh bien si j’ai bien compris, ce sera assez chic. Il y aura une présentation pour les généreux donateurs, des remerciements et tutti quanti… Des petits fours, du champagne. Voilà. Et moi en plante verte dans un coin.

Elle rit, modérément, et verse le café dans deux tasses.

— Tu sais comment tu vas t’habiller ?

Mila soupire et lève les yeux au ciel.

— J’ai bien quelques idées mais je pense que cela ne va pas te plaire

— Toutes tes affaires sont ici ou à la maison ?

— Tout est ici. Je n’ai emmené que le minimum à la maison et ce genre de chose n’est pas dans le minimum.

— Tu veux qu’on regarde maintenant ?

— En fait je voudrais qu’on regarde ça un quart d’heure avant de partir comme ça, au moins, jusque-là, j’ai pas de stress, et après ce sera trop tard pour en avoir.

Abigaëlle sourit. Elles boivent leur café et puis Mila dit :

— Allez viens, que je te montre ce que j’ai.

 

Elles entrent toutes les deux dans la chambre. Minuscule : un lit deux places plaqué contre le mur et un placard à portes battantes. Une fois les portes ouvertes, plus rien ne loge dans la pièce.

— J’ai deux options. Soit je pars sur ce que j’ai de plus habillé dans ce que je mets actuellement. Soit je tape dans mes fringues d’avant.

Et Mila s’affale sur le lit, lasse. Abigaëlle dit :

— Tu as peut-être une troisième option, c’est de profiter de la journée pour t’acheter des fringues.

— Non ! Je n’ai aucune envie de m’acheter des fringues.

— C’est quoi, tes fringues du moment ?

Abigaëlle s’installe confortablement sur le matelas.

— J’ai ça. J’ai ça. Ça et puis ça.

— Bof ! Tu avais de jolies choses, un style sobre, assez androgyne. Il y a des chances que ce soit toujours portable.

— Je ne sais pas si elles vont être propres. Elles sont dans une caisse depuis des années. S’il faut, elles ont été bouffées par des bestioles, ces putains d’fringues.

Abigaëlle sourit.

— On peut regarder quand même…

Mila marque un temps puis ramène une chaise de la cuisine. Abigaëlle lève ses jambes pour la laisser passer, Mila monte dessus et attrape une grande caisse plastique tout en haut du placard. Elle la jette sur le lit. Abigaëlle commence à étaler lentement les vêtements sur le lit, Mila debout, bras croisés contre le montant de la porte, la regarde faire.

Abigaëlle sourit.

— Tu te rappelles de ça. Elle montre un caraco blanc. Guillaume s’était déguisé en Polnareff avec.

Elles rient.

— Avec sa perruque blonde et ses lunettes. On s’était fait une belle tranche de rigolade.

Elle détaille chaque pièce et les pose en deux tas.

— À gauche, ça ne va pas être possible ! À droite, ça l’fait !

Mila concède une grimace et remet tout le tas de gauche dans la caisse.

— Ensuite…

Elle présente chaque vêtement à Mila.

— Ça qu’est-ce que t’en penses ?

— Non.

— Ça ?

— Non plus.

— Ça,

— Pfouh, Mila soupire.

— Si, ça t’allait très bien !

 

À la fin, il reste de quoi faire un ensemble d’une chemise fluide transparente écrue sur un pantalon à pinces gris chiné foncé, et une robe moulante bleu marine, col bénitier et grand décolleté dans le dos.

— Reste plus que tu les essaies.

Mais Mila ne bronche pas.

— Ça va aller ?

— Hum…

Mila entre dans la salle de bains et se déshabille. Abigaëlle la regarde du coin de l’œil. Sa culotte est grise à force d’avoir été blanche, son soutien-gorge est en fait une brassière de sport noire.

Mila enfile d’abord la robe et se regarde dans la glace.

— Le bronzage agricole, ça va pas l’faire.

— Oui, et pour le soutif qui t’écrase tout, non plus. Mais pour le reste, elle te va encore très bien. Tu es une belle fille, Mila.

Mila ricane. Alors Abigaëlle entre dans la salle de bains et devant la glace, elle lui dit :

— Mets-toi de profil, regarde-toi : ton dos, ta nuque. Tes fesses. Regarde Mila ! Ta cambrure ! Mila… !!

Abigaëlle crie en levant son coude.

— Depuis quand tu ne t’es pas épilée ?

— Autant que pour les fringues.

— Bon, y a ça à faire aujourd’hui.

Elle regarde ses yeux.

— T’as du bol d’avoir de beaux sourcils même sans épilation. Rendez-vous pour cet après-m. OK ?

— Hum.

Abigaëlle s’éclipse pour prendre rendez-vous chez l’esthéticienne, Mila reste devant la glace.

Comme si c’était la première fois, elle regarde. Son visage, ses épaules, elle regarde cette autre dans la glace.

Abigaëlle lui tend un miroir de sac. Elle dit :

— Tiens.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Regarde-toi de dos.

Mila se tourne et regarde ce corps de dos dans ce petit miroir rond.

Elle a toujours ce port de danseuse qu’elle avait plus jeune. Son dos est musclé, sa taille est fine, la robe fait des plis à cet endroit-là. Plus bas, ses fesses sont toutes gonflées comme peuvent l’être celles de certaines black girls. Et pour voir plus bas, ce n’est pas possible, la salle de bains n’est pas assez profonde.

Abigaëlle la regarde avec douceur, espérant que pour une fois, Mila se reconnaisse en cette femme dans le miroir. Mais Mila ne dit rien.

— Je passe le reste.

Elle fait glisser sa robe, mal à l’aise, tenant ce petit bout de tissu pendant et fluide entre ses doigts.

— Donne, je range.

Mila commence par enfiler le pantalon, passe la chemise.

Le contact de ce voile sur sa peau la chatouille presque. C’est une sensation un peu fraîche. Elle ferme les boutons, un par un et regarde la glace, sans rien laisser paraître que ses mâchoires serrées et ses sourcils froncés.

Elle a mis un pare-feu.

Le dernier bouton. Elle regarde le miroir et se rappelle effectivement avoir porté cette tenue-là dans d’autres circonstances. Ses yeux s’embrument.

— Oui, tu es toujours belle dedans…

— Merci...

Le pantalon met en valeur sa taille et l’inflexion de ses fesses. Le décolleté assez profond de la blouse laisse deviner en haut ses clavicules et plus bas, le début de ses seins, là où le corps n’est plus seulement os mais également chair. Les emmanchures parfaitement placées lui rendent le port altier qu’elle a toujours eu.

Mila regarde la nana dans le miroir.

Celle d’avant mais aussi celle de maintenant, au visage plus sérieux, moins fragile peut-être. Elle se tourne vers Abigaëlle et dit sans enthousiasme :

— Ok on prend ça.

— Euh… dit Abigaëlle, avant que tu ne démontes tout. Qu’est-ce que t’as en soutif ?

— Ben j’ai ça.

— Eh bien t’as gagné un passage chez l’Asthmatique.

— C’est quoi l’Asthmatique ?

— C’est une vieille dame qui tient une boutique de lingerie. Elle a quitté sa grande ville pour se mettre au vert chez nous. Ça siffle tellement quand elle respire que tu l’entends du fond de sa boutique.

— Est-ce que je mets un bijou avec ça ? dit Mila un doigt posé sur son cou.

Abigaëlle dégaine un sourire magnifique.

— C’est une très bonne idée. Qu’est-ce que t’as ?

Mila ouvre le tiroir du bas et sort une boîte de boules Quies.

Dedans, emmêlés, quelques bagues, boucles d’oreilles, colliers. Parce que dans une boîte, même quand on n’y touche pas, les bijoux ça s’emmêle.

— Ça.

Elle désigne deux tout petits brillants pour les oreilles et, poussant du doigt un amas, elle attrape un fil transparent avec une perle à facettes scintillantes.

— Qu’est-ce que t’en penses ?

— Parfait. C’est bien ton style !

— Merci Abi.

— Pour les cheveux, je crois que tu peux les garder comme ça, avec un peu de laque, ça te va bien. Ils ont plein de reflets dorés, c’est très beau. OK ?

— Ok.

— Make up ?

— C’est quoi « mèqueup » ?

— Maquillage !

— Euh non, j’ai pas, poubellisé aussi.

— Alors tu me laisseras te maquiller ! Dis, tu me laisseras faire ?

— Euh, ça, Abi, c’est pas sûr !

— Bon et faut pas qu’on oublie : le parfum, la ceinture et puis je crois que c’est tout.

— Et toi, comment tu t’habilles ?

— Oh, moi, c’est le grand show. Si je peux me trouver un mec plein aux as, avec un super 4x4, je peux te dire que je vais mettre le paquet !

— Tu te mettras loin de moi, hein ? Que je ne fasse pas tache.

— Mila, tu es superbe et nous serons parfaitement assorties.

— Ben voyons… !

— Allez, donne tout, je vais les rafraîchir.

— Je vais les passer à la machine.

Mila se rhabille et lance sa lessive.

— Bon qu’est-ce qu’on fait maintenant, demande Abigaëlle. De quoi tu as envie ? On a l’esthéticienne à 16 h, d’ici là y’a bullage, resto et soutif à caser. Par quoi on commence ?

— T’as pas changé, t’es toujours qu’une pile électrique. T’as de bonnes godasses ?

— Pourquoi ?

— On sort, on va s’balader.

 

Elles quittent le petit appartement et descendent les quatre étages. Dehors, il fait beau, c’est une belle journée de début d’automne. Elles traversent la route et retrouvent le parc : une forêt en plein centre-ville.

— Je suis contente que tu m’aies appelée, dit Abigaëlle.

— Moi aussi Abi. J’ai bien essayé d’y échapper, à cette foutue soirée. Mais il n’y a pas eu moyen.

— Pepito veut que tu sortes, que tu voies du monde. Comme moi.

Elles s’installent sur une table à la terrasse d’un restaurant, au soleil, devant le lac, elles discutent.

Abigaëlle :

— Et ton homo, comment il va ?

Mila baisse la tête et sourit.

— Il va bien. Il m’a passé un savon hier.

— Ah ! C’était mérité ?

— Certainement. Il m’a quasi viré de ma propre maison.

Abigaëlle est très surprise.

— Il est venu chez toi ?

— Ouais ! Il a viré tous les mecs de son équipe et il est resté à leur place, pour faire le point avec moi.

— Pourquoi ça ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Ce sont des gars du bâtiment. Ils sont incapables de tenir un délai ! Mais on avait un contrat, alors j’ai exigé de voir leur patron. Et il s’est pointé.

— Tu déconnes ? Donc le mec pour qui tu bossais, bosse pour toi ?

— Oui. Je n’avais pas vu les choses comme ça en effet.

— Et alors ?

— Alors rien.

— Tu l’as laissé rentrer chez toi ?

Mila souffle.

— J’ai pas eu le choix !

— Tu aurais pu le mettre dehors et faire toi-même le boulot dans ta maison. Tu fais toujours ça !

— Oui. Mais là, il y a des choses que je ne peux pas faire moi et puis… j’sais pas. Il est… j’sais pas…

— Il t’a quand même engueulée.

— Oui, mais je lui ai parlé… disons… vertement. Tu vois ?

— Oui. Je vois !

— Il me parle normalement. Je ne me sens pas blonde quand il me parle. Tu vois ? Non pas blonde. À poil !

Abigaëlle, sourit.

— Oui, je vois.

— Il est très, euh, prévenant. Il répond à mes questions avant que je les pose ! Des fois même, je ne les ai pas encore dans la tête. En fait non. Il ne répond pas à mes questions, il répond à mes peurs. Oui c’est ça… !

Mila se perd dans des pensées compliquées, les plats arrivent.

— Il est venu chez toi et quand il te regarde, tu ne sais plus comment tu t’appelles. C’est ça ?

— Oui. C’est ça.

— Super cool, c’est pas trop tôt ma vieille. Tu t’es enfin rendue compte que toi aussi t’avais une chatte et des hormones. Je te félicite.

Mila l’engueule. Elles rient.

 

Elles rentrent à l’appartement pour étendre la lessive avant de repartir faire leurs courses.

— J’en ai marre de tes foutus escaliers.

— Ah faut que tu tiennes encore un peu. Et dans la maison, faudra prendre tes bottes, parce qu’au début, dehors ce ne sera pas carrelé.

Mila rit, se moquant des chaussures d’Abigaëlle.

— Zut, on a oublié de regarder les chaussures. Donne-moi ton linge, je l’étends pendant que tu cherches des godasses.

 

Abigaëlle :

— Tu laves tes chiffons de cirage. C’est le grand luxe !

— Euh… non.

— Ben ça c’est quoi ?

Abigaëlle tient du bout des doigts une culotte taille haute marron et non plus noire, aux élastiques décousus, à la doublure déchirée et toute décolorée.

Mila ! C’est quoi ça ?

— Au moins, celle-là elle ne me serre pas !

Et avant qu’Abigaëlle n’ait enchaîné sur un nouvel épisode d’hystérie, Mila dit :

— Oh, arrête ! Ça dérange qui que j’aie des culottes défoncées ?

— Mila, c’est pas possible, tu ne peux pas continuer à te manquer de respect comme ça !

Sa voix s’éraille, Abigaëlle est consternée.

— Tu mérites d’avoir des culottes propres et jolies. Pas des… comme ça !

— Elles sont propres !

— Mila, c’est toi que tu salis. Tu dois, elle insiste, prendre soin de toi ! Personne ne le fera à ta place !

— Oh, fait Mila, elles ne sont pas toutes comme ça. J’aurais dû les planquer avant que tu n’arrives. J’ai ça, qu’est-ce que t’en penses ?

Elle sort un, puis deux escarpins en cuir noir, tous simples au bout rond et avec un talon incliné type santiag.

— Ça l’fait, hein ? Tu vois que je ne suis pas bonne à jeter. Je me suis acheté des trucs ces dernières années et même des trucs de fille…

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Vous aimez lire Nine Rouve ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0