78 Cité Fondée - Sirène et Verrou

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Samedi 18 Novembre.

Edmond a aidé Fabrice toute la journée dans sa maison. Il vient de rentrer. Il laisse un message à Mila, met de la musique, Daft Punk, et file à la douche.

Sur internet, il cherche des compléments sur la genèse du projet d’Abu Dhabi, Mila n’a pas répondu. Une heure passe, il fait nuit désormais. Il se lève pour boire un verre d’eau. Pas de nouvelles de Magnan. Se rassoit et continue ses recherches.

Son téléphone sonne.

— Vallone !

— Edmond, c’est Mila !

— Ah ! Quand même… !

— Je m’attendais à ce que tu m’appelles, pas à ce que tu m’envoies un message !

— Tu ne sais pas paramétrer ton téléphone de l’âge de glace ?

— Ben les messages ne font pas beaucoup de bruit.

— T’es vraiment une femme des cavernes ! Allez ! Ramène-toi !

— Je suis à la maison, il me faut le temps d’arriver. Prépare à manger !

— Ce soir c’est pizza ! Laquelle tu veux ?

— Le mieux c’est qu’on voie ça quand j’arrive.

— On en discutera quand tu conduiras.

— Non, je n’ai pas de kit main libre.

Il souffle.

— Allez, va-t’en.

— Edmond ?

— Hum.

— T’as un dessert ?

— Oui, moi !

Mila rigole. Il dit :

— J’ai des danettes, du fromage. Je prendrai des pâtisseries si tu veux.

— Non, c’est gentil. Tu aimes les pommes et les poires ?

Edmond chante :

— Les pommes, les poires et les scoubidous bidous ah ! Oui, j’aime les pommes et les poires.

— Alors je ramène le dessert.

— Grouille !

 

18 h 30. Elle en a pour au moins trois quarts d’heure.

Edmond ouvre le réfrigérateur pour y prendre une bière. Il réalise qu’une bouteille de vin serait sympa, que Magnan apprécierait. Il a fait les courses ce matin mais n’y a pas pensé. Il faudrait qu’il fasse comme les bonnes femmes, une liste. Ouais, il faut qu’il y pense. Et puis ce ne serait pas comme les bonnes femmes, ce serait juste comme au boulot. Il fait des listes au boulot. Il ouvre la bière et s’installe sur l’ordinateur.

 

Mila a garé la voiture assez loin. Ce soir bizarrement, il n’y avait pas de place près de chez Edmond. Elle sort la glacière, son petit sac de sport et avance.

Elle appuie sur le bouton.

— C’est Mila !

— Pousse la porte.

 

Mila frappe doucement, entre dans l’appartement et pose la glacière et le sac de sport sous la patère

Edmond est là dans l’entrée, habillé, pantalon et chemise fermés, pieds nus. Il sourit.

— Salut Mila !

— Bonsoir Edmond.

Mila retire son manteau, ses chaussures.

— Tu étais à la maison aujourd’hui ?

— Oui.

— Hum ! C’est quand même un peu débile que je passe mon samedi à bricoler chez mon pote alors que ma nana a toute une maison à retaper ! Allez, viens choisir ta pizza.

Il lui tend un petit fascicule et file dans la chambre.

Mila crie :

— Trois fromages !

Edmond attrape sa paire de Clarks et se chausse sur le canapé. Il passe commande, il dit :

— À tout à l’heure.

— Je peux utiliser ton four ?

Il l’engueule à moitié.

— Arrête de me poser cette question !

 

Mila se retrouve toute seule dans l’appartement. Elle sort le crumble de la glacière et le met dans le four à faible température. Elle met les deux mains dans les poches arrière de son jeans et se promène dans la pièce. D’abord vers les fenêtres et la vue sur la pelouse du parc. Il n’y aucun bruit. Tout est calme et super apaisant dans cet appartement.

L’ordinateur est encore allumé, elle bouge légèrement la souris et plusieurs fenêtres sur la ville d’Abu d’Dhabi et une société d’investissement apparaissent. Mila est saisie. Il a vraiment l’intention de partir. Quand déjà ? Milieu d’année prochaine ? Oh ! Ça laisse un flou de plus de six mois.

Une éternité !

 

Elle s’approche de la bibliothèque, elle prend un ouvrage sur des bolides anglais et s’installe sur le canapé à la place d’Edmond, contre l’accoudoir.

Un grésillement pénible qui s’agrippe à l’oreille.

Son téléphone. Un appel sur son téléphone. Elle ne répond pas, plonge dans le livre.

 

Dix minutes plus tard Edmond passe la porte, les bras chargés d’une bouteille de vin et de deux cartons de Pizza. Il pose les pizzas dans le bas du four et ouvre la bouteille avec le « bblooogct » délicieux.

— Saint-Nicolas de Bourgueil 2008. J’espère qu’il va être bon.

Il verse le précieux liquide dans les deux beaux verres. « Blouougt blouougt blouougt ».

— Et maintenant on va le laisser s’aérer un peu.

Edmond contourne l’îlot et le regard sombre, s’approche de Mila.

— Alors, je t’ai manqué ?

Mila sourit et secoue la tête.

Edmond l’enlace et la soulève. Mila retient un cri. Il la pose sur l’îlot.

Mila :

— Je vais la casser !

— C’est moi qui l’ai fixée, il n’y a aucune chance qu’elle bouge !

Edmond écarte les jambes de Mila et la colle contre lui. Il prend son visage dans ses mains, l’embrasse, et très sensuellement, il murmure :

— On va manger vite, parce que je ne veux pas qu’on reste à table trop longtemps.

Le grésillement pénible, comme une sirène de bateau, se répand de nouveau dans la pièce.

— « Tuuuut Tuuuut Tuuuut »

Edmond fronce les sourcils.

— Mon téléphone. Ça attendra, dit-elle.

— Sympa comme sonnerie ! Ça fait pareil quand c’est moi qui t’appelle ?

Un faible son se diffuse ensuite.

— « Bip bip bip »

 

Edmond :

— Ah ! Et ça, c’est un message !

Ils se serrent puis Edmond dit à voix basse :

— Allez, on va se goûter ce Loire.

Le premier, il tonne :

— Il est parfait !

Mila prend plus de temps. Elle fronce les sourcils et dit calmement :

— Il est très bon. Merci de nous avoir acheté ça.

— De rien, Princesse. Je savais que tu saurais l’apprécier.

 

Ils mangent et se racontent des choses sans importance.

Mila rit beaucoup. Elle est heureuse.

Edmond ne la dévisage pas, il est centré sur lui-même. Il ne fait guère attention à elle et elle ressent très profondément que ce qu’il aime par-dessus tout, c’est être regardé. Alors elle le regarde, le contemple, lui, son corps, ses gestes. Elle observe ses mimiques, ses manies. Comment il mâche, plutôt du côté gauche, comment il essuie ses lèvres avec le papier absorbant, les peluches qui restent sur sa barbe, la place qu’il prend en mangeant avec ses coudes, ses mains magnifiques, ses doigts à la fois assez larges, noueux et le dessus de ses mains, avec toutes ses veines d’homme. Elle écoute sa voix, ses intonations, ses inflexions.

La puissance en jeu est colossale.

 

La sirène de bateau, de nouveau, ramène Mila sur la terre ferme.

Elle ne décroche pas. Encore.

Le « bip bip bip » d’un autre message.

Elle regarde le sac d’où le son s’échappe, et Edmond suit le manège.

 

Il range les restes de Pizza, Mila sort le crumble. Il remplit de nouveau leurs verres, ils mangent le dessert.

Edmond est descendu de sa chaise, il s’est approché de Mila.

Il glisse ses cheveux derrière son oreille et, du pouce, caresse ses lèvres.

— Il faut que je me brosse les dents, dit-elle.

— Oui. Viens, on y va tous les deux, dit-il en ricanant.

Mila s’arrête dans l’entrée. Elle fouille dans son sac de sport, brasse son contenu un moment et sort la brosse à dent avec le dentifrice coulé dessus. Lui dans la salle de bains, elle dans l’évier de la cuisine, ils font leur toilette. Edmond la ramène dans la salle de bains et ils finissent, chacun au-dessus d’un lavabo.

Mila revient dans l’entrée, prends son sac et s’enferme seule, dans la salle de bains.

 

Elle se regarde dans la glace. Se trouve bizarre, l’air idiot. Quel fossé entre le regard excité d’Edmond, la beauté de son visage à lui, et ce qu’elle a dans ce miroir. Elle fait une moue, se dit qu’il faut faire comme elle fait depuis quelques jours, qu’elle n’a pas encore touché terre où elle plane à des pieds et des jambes du sol, dans une nacelle de ouate, blanche et douce qui absorbe tout, les sons, les lumières, les ombres. Les seules ondes qui lui parviennent sont celles de ses formes, de son corps à lui, et ses odeurs.

Elle regarde dans la glace. Lui, il sent bon.

Elle se débarbouille, partout, bien comme il faut, rassemble tout, comme à chaque fois, et sort de la salle de bains.

Les lumières sont éteintes et deux grosses bougies sont allumées sur l’îlot de la cuisine. Et appuyé contre, Edmond, les pieds croisés l’un sur l’autre, les mains posées sur le plan de travail derrière lui, les trois boutons du haut de sa chemise ouverts.

 

Mila pose le sac dans l’entrée et avance vers lui, téléguidée par les deux billes scintillantes de ses yeux.

Elle le déshabille.

Doucement.

Edmond chuchote, lui dit qu’il adore quand elle le déshabille.

Elle défait les boutons de sa chemise et à chaque palier, son corps se cambre. Plus ses mains sont basses, plus ses expirations sont sombres. Elle se réfugie dans l’impasse chaude de son cou et défait son pantalon. Chaque bouton est l’occasion d’un attouchement. Elle ondule, se frotte. Et ses mains, dans une caresse d’une sensualité inouïe, remontent sur sa peau. Le linge glisse des épaules d’Edmond.

Il murmure :

— Ne me laisse pas tout habillé comme ça, je t’en supplie.

— Tu mésestimes la puissance que tu as au-dessus du ventre, Edmond.

— Je connais surtout la puissance que j’ai entre les jambes !

— Tu te sous-évalues !

— C’est pas mon genre pourtant !

Mila sourit. Elle finit de le déshabiller et ensuite elle s’occupe de lui.

Edmond grogne, étranglé par ces sensations auxquelles il ne s’habitue pas. Ses soupirs sont mats, ses mains se crispent sur la table.

Il est tout engourdi, réclame des baisers sur sa bouche qu’elle ne peut lui donner. Il endure son ressenti cosmique, serre ses mâchoires, frissonne et engouffre ses mains dans ses cheveux.

Il murmure :

— Ma bite ne t’intéresse pas du tout.

— Elle est très bien ta bite, mais elle ne fait pas tout.

— Un paquet de trucs quand même !

— Pas même 1% du poids de ton corps.

— 1% ! Elle fait au moins 1 kg !

— 10 % de ton corps !

— Moi je sais que tu ne peux pas t’en passer !

Les bruits de succion, les bruits de leurs plaintes, des pieds de la table qui crissent un peu aussi. Et à nouveau ce son oppressant qu’on a qu’une envie c’est de faire cesser, mais qu’ils sont condamnés, l’un et l’autre, à subir. Puis les trois petits bips d’un énième message.

Mila, finalement, délaisse ces peaux souples et poilues et s’occupe des autres, et Edmond décolle.

 

Mila s’est nettoyée et Edmond l’a ramenée dans la cuisine, contre l’îlot, devant lui, et ses mains sous son pull tout doux, lentement, sur son ventre, sa poitrine.

Nue.

Edmond gémit. Sa respiration en myriade de murmures éteints. Mila ondule. Il le sent sous ses mains, il le sent dans son cou, avec sa tête qui va et vient sur son épaule.

Alors Edmond lui demande si elle est nue, si elle est toute nue sous son jeans et si elle mouille pour lui. Mila lui dit que oui, qu’elle est toute nue et qu’elle est trempée pour lui.

Il défait les boutons de son jeans et son ventre s’allonge sous ses doigts. Alors il l’entend, d’une toute petite voix essoufflée.

— Fais-moi l’amour Edmond, s’il te plaît, aime-moi.

Edmond balance les vêtements de Mila dans la pièce et la caresse. Il chuchote :

— Dis-moi que c’est vrai, Mila, dis-moi que tu ne simules pas.

Mais Mila, flamme vacillante, ne peut lui répondre. Edmond l’appelle et elle se laisse emporter, son corps oscillant dans des accords courts et des remous sauvages et incohérents.

 

Mila s’est à nouveau isolée dans la salle de bains.

Quand elle sort, la chemise d’Edmond sur les épaules, il est nu, le sexe encore guindé, un verre de whisky vide posé sur l’îlot. Il souffle sur les bougies et de sa voix ténébreuse, il dit :

— Encore. Princesse. J’en veux encore.

Il tire Mila dans la chambre courant presque dans le couloir et la bouscule sur le lit.

Edmond :

— Reste avec moi cette nuit.

— Je ne sais pas, peut-être.

— Je veux que tu restes. J’ai fermé la porte !

— Non !

Mila se redresse sur les coudes, effarée.

Il se coule sur elle, l’encerclant, ses mains larges toutes ouvertes empoignant sa tête et ses cheveux, il l’embrasse, mâchant ses lèvres. Mais Mila se débat, elle le repousse comme une forcenée.

— Eh ! Stop ! J’ai laissé la clé dessus. Je veux juste que tu restes avec moi !

Mila hurle, elle bégaye :

— Je veux… je veux… pouvoir partir si je veux. C’est moi qui décide de c’que je fais. C’est pas toi… !!!

— Je veux que tu restes avec moi, Magnan ! Je veux juste que tu restes avec moi ! Merde !

— Je ne suis pas un objet !

— Mais qu’est-ce que tu racontes, je ne te prends pas pour un objet !

— Et comment tu appelles le fait de trouver normal que j’aie envie de faire ce que toi tu veux, au moment où toi tu le veux, si ce n’est pas de la consommation, ça !

— C’est toi qui fais ça ! Tu fais toujours que ce que tu veux ! C’est toi qui a coupé nos moments ensemble.

— Nos moments ensemble ? Tu l’as dit toi-même : on baise ! Nos moments ensemble c’est baiser, te regarder bouffer, te regarder dormir. Et te regarder te préparer pour ton rendez-vous du dimanche !

— Je vais bouffer chez mes parents !

— Et qu’est-ce que t’as besoin d’aller bouffer chez tes vieux tous les dimanches putain, t’es plus un minot !

— Y’a que moi, j’ai des attaches, des liens, des amis, de la famille. Des gens avec qui j’aime passer du bon temps ! Des moments que tu n’as jamais vécus et que tu ne sais même pas que ça existe !

Poignardée, elle court dans le couloir. Il fait noir. Elle tâtonne, cherche un interrupteur.

 

Il ne sait pas de quoi il parle. Il n’en a aucune idée.

Elle connaît les repas de famille. Ceux du dimanche midi, des autres jours et des autres soirs. C’est juste que lui ne connaît pas ceux-là !

C’est qui l’abruti qui a placé ces interrupteurs dans ce putain d’appart’ ?

Elle se cogne dans le canapé. Envisage une seconde de rallumer les bougies, mais où sont les allumettes ? Elle revient vers le noir du couloir, commence à pleurer.

La chambre s’est allumée, elle éclaire le salon.

Elle récupère sa culotte, l’enfile. Ne rien laisser, tout ramener. Elle retire la chemise d’Edmond. Bouton par bouton et puis, l’enlève comme un pull et la balance sur le canapé. La respiration secouée de sanglots, elle se redresse et Edmond est là, en boxer, les bras croisés dans l’encadrement du couloir. Elle retrouve le jeans, le chemisier, enfile le chemisier.

— Tu vas passer ta vie à fuir ? demande-t-il, froid.

Mila crie, des trémolos dans la voix.

— Ce qui me fait du mal ? Oui ! Toute ma vie. Toute ma vie je quitterai ce qui me fait du mal. Et ceux qui me font du mal. Je quitterai toujours ceux qui veulent que je fasse comme ci comme ça. Que je sois comme ci ou comme ça ! Oui. Toute ma vie ! Jamais je ne resterai !

Elle se détourne d’Edmond, essaie de fermer son chemisier, mais au bout de deux boutons le retire et dans l’entrée, sort un t-shirt rose du sac de sport et l’enfile, sanglotant, essuyant son nez entre ses doigts, essuyant ses doigts sur sa cuisse nue.

Elle attrape la glacière et dans la cuisine remballe le crumble. Elle retrouve son soutif, le jette dans le sac.

Edmond, près de l’évier, se verse un verre d’eau, lentement, fermant les yeux à demi. Mila ne laissera rien. Le temps qu’elle ramasse tout, il a un peu de temps.

Il regarde le sac de sport.

— Tu avais prévu de rester. Tu veux partir mais tu comptais rester.

— Ouais ! Je suis susceptible… !

Le téléphone du sac sonne de nouveau. Le bruit agressif qui prend la tête et brûle les mains.

Mila enfile le jeans en clopinant et se rue sur le sac, hystérique. Elle brasse dedans, une trousse de toilette émerge, une serviette éponge, des chaussettes de sport, des vêtements de couleur sombre. Elle dégaine son téléphone et outrée, elle crie :

— ALLO… !!!

Le bras rapporté sur sa poitrine, elle se détourne d’Edmond qui l’observe. Elle se redresse et s'avance rapidement vers la fenêtre, loin. Comme une petite souris prise au piège d’une grande pièce, toute à découvert, qui court non pas pour s’échapper mais pour trouver une limite. Le t-shirt mal ajusté, le jeans pas boutonné, elle parle à voix basse, agressive, le corps bringuebalé par la rage et le besoin d’oxygène.

— Quand ?

— Elle est où maintenant ?

— Pourquoi tu m’appelles ?

— Là-bas, elle n’a rien à craindre !

Mila persifle.

— Pff ! T’inquiète ! Ça risque pas d’arriver.

— Non, Fanny. Je ne viendrai pas.

Mila raccroche.

Elle ne pleure plus.

Calme, soudain, elle frissonne. Elle regarde dehors par la fenêtre, absente. Puis elle se met à trembler, les bras ramenés sur sa poitrine.

Elle baisse alors ses épaules et se met à respirer rapidement. Les larmes coulent sur ses joues, sa poitrine est agitée de spasmes, ses épaules sont ballottées. Elle lève la tête, tente de respirer profondément et de fermer les boutons de son pantalon.

Edmond assiste à ses efforts pour faire face.

Elle revient vers le sac, lâche le téléphone dedans et enfile son manteau. Elle est encore pieds nus. Ses yeux se froncent, elle échappe un nouveau sanglot, repose le manteau et se chausse à cloche-pied.

 

Edmond est méfiant.

Il voit bien que Mila est bouleversée par quelque chose, une nouvelle, et que celle-ci est inattendue. Mais il ne sait pas si c’est une bonne nouvelle. C’est loin d’être clair. Et puis il trouve bizarre que cette fille qui ne pense qu’à partir reçoive à l’instant la nouvelle d’une femme qui n’est plus à sa place. Ça fait beaucoup d’histoires de femmes et de départs.

Il soupire doucement. Il n’aime pas trop se mêler des histoires perso des autres. Il dit :

— Je pense que tu ne dois pas prendre ta voiture.

Sans le regarder, son corps tout détourné du sien et d’une voix inhabitée, Mila répond :

— Parce qu’elle est toute pourrie.

— Parce que ce ne serait pas prudent.

Mila penche la tête sur le côté et se tourne un peu vers lui. Elle sourit d’un sourire triste, de convenance, de l’adulte qui a chuté et qui tente, les deux genoux et les deux mains dans la terre, de se relever mais qui le fait comme le font les enfants, parce que dans ces cas-là, nous ne sommes que des enfants.

— Je ne comptais pas prendre ma voiture. Je comptais rentrer à pied.

Ses mots s’effondrent dans un sanglot, comme un vomissement. Elle pleure fort, toute secouée. Elle s’est à nouveau détournée, son visage s’est enfermé derrière ses mains.

Edmond s’approche et prend cette fille toute molle contre lui, dans ses bras. Elle sanglote alors de plus belle.

Il n’a jamais tenu quelqu’un qui pleure dans ses bras.

C’est comme une machine à laver qui s’agite à l’intérieur, qui brasse, qui frotte, qui décrasse.

Il passe sa main dans ses cheveux, sur sa nuque. Toute chaude. Il lui laisse de l’espace, ne la presse pas contre lui. Il veut qu’elle sache qu’elle est libre. Qu’elle peut faire ce qu’elle veut. Mais que là, si elle est bien, eh bien lui ça va. Il sent son visage tout mouillé napper le haut de son torse. Il sent aussi qu’elle s’est toute appuyée contre lui. C’est elle qui s’appuie contre lui. Elle veut pouvoir tout décider, eh bien là, elle décide de s’appuyer contre lui et de tout le barbouiller de ses larmes.

Et lui, il est d’accord. Il va rester là, solide un moment, le temps qu’elle finisse sa lessive.

 

Mila s’écarte.

— Je t’ai tout sali.

— C’est rien. Ça va sécher.

Elle recule, les bras croisés, les coudes dans ses mains. Ses yeux sont baissés, elle n’ose pas redresser son visage vers lui. Les yeux rapetissés, les lèvres gonflées, les pommettes rougies, elle est très marquée.

— Je suis désolée.

Edmond ne sait pas quoi lui dire.

Ses lèvres frémissent de nouveau, elle dit :

— J’ai besoin de savoir que je peux partir. Ça n’a pas de sens peut-être. Mais j’ai besoin de savoir que je peux m’en aller. C’est pareil pour les autres décisions, j’ai besoin de savoir que je peux les prendre, faire ce que je veux. Même si tout le monde pense que je fais n’importe quoi.

— J’ai bien compris.

Son visage se crispe à nouveau, un sanglot éclate alors dans sa gorge.

Edmond se lance.

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

— Je rentre.

Ses yeux se brouillent, elle enfile à nouveau son manteau, ferme les sacs.

— Tu n’as pas eu ce que tu voulais ce soir.

— Je t’appelle en début de semaine.

— Tu n’es pas obligé. Je comprendrais.

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