87 Cité Fondée - Ventre et Tripes

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De : Edmond VALLONE

Objet : Ce soir

Date : Vendredi 1 Décembre 13 :33

À : Blanche MAGNAN

 

Salut Mila,

On est invités ce soir chez Christophe pour l’apéro.

Oui, je voudrais que tu m’accompagnes.

Oui, on amènera un truc, je ne sais pas quoi.

Oui, tu t’habilles comme tu veux.

 

J’ai bon là ?

JE.


 

 

De : Blanche MAGNAN

Objet : Re : Ce soir

Date : Vendredi 1 Décembre 15 :21

À : Edmond VALLONE

 

Merci,

Je m’en occupe,

Merci.

 

Vivement des mails avec comme titre : demain !

On se retrouve où ? Quelle heure ?

 


De : Edmond VALLONE

Objet : Re : Re : Ce soir

Date : Vendredi 1 Décembre 15 :24

À : Blanche MAGNAN

 

Je te préviens dès que je sais ! Arrête de me reprocher des trucs. Je suis comme toi : pas parfait !

Je klaxonne en bas de chez toi à 18 h 45.

 


De : Blanche MAGNAN

Objet : ce soir et demain soir.

Date : Vendredi 1 Décembre 15 :26

À : Edmond VALLONE

 

Tu as raison. Mes excuses.

Ok pour ce soir.

 

Edmond,

Je voudrais que tu réserves ta soirée de demain soir pour être avec moi et que tu acceptes de me suivre sans condition.

Je te donnerai quelques consignes demain aprèm, par téléphone.

Espérant que tu seras d’accord.

MM.

 


De : Edmond VALLONE

Objet : Re : ce soir et demain soir.

Date : Vendredi 1 Décembre 15:28

À : Blanche MAGNAN

 

C’EST QUOI  !!!!!!!!!!!!!!!

Pandora ! Version Stars Wars ou version Avatar ?

On se retrouve où ? Quelle heure ?…

 

De : Blanche MAGNAN

Objet : Chut !

Date : Vendredi 1 Décembre 15 :30

À : Edmond VALLONE

 

Surprise !

Je t’appellerai demain dans l’aprèm.

Cela veut dire que tu es d’accord ?

 


Edmond se gare derrière une Renault Mégane blanche.

— Lynda et Fafa sont déjà là.

— Ils sont là aussi ?

— Oui. Ils sont toujours fourrés ensemble. On est tous toujours fourrés ensemble. Je ne sais pas si Stéphane sera là aussi avec sa blonde.

Ils sortent de la Range. Mila prend son sac à main et le bouquet de fleurs.

Mila :

— Tiens, s’il te plaît, prends-le !

— Pourquoi ?

— Parce que c’est mieux que ce soit l’homme qui offre le bouquet à la dame qui reçoit.

Edmond lève un sourcil mais prend le bouquet. Il sonne, Christophe ouvre.

— Salut les jeunes, entrez.

Christophe serre la main d’Edmond, embrasse Mila.

Lynda les embrasse à son tour, puis Fabrice.

Audrey sort alors de la cuisine. C’est une jeune femme d’environ 35 ans, 1,5 m, menue, les cheveux longs ondulés rassemblés avec une grosse pince en plastique avec une rose en tissu noir, de grands yeux marron.

Elle passe devant le bouquet et Edmond qui le tient, et file directement vers Mila, qui un peu gênée, rougit et baisse les yeux.

— Mila ? Bonsoir, entre !

Elle l’embrasse sur les deux joues et tend ses mains pour prendre son manteau.

Mila regarde Edmond qui sourit en haussant les sourcils d’un air de dire : et oui, elle est comme ça.

Edmond :

— Audrey, je suis là moi aussi. Tiens, mon cadeau.

— Salut Léo.

Audrey l’embrasse.

— Ton cadeau !

Edmond se tourne vers Mila :

— Tu vois !

Audrey :

— Merci Mila !

Mila, timidement :

— De rien.

Christophe :

— Allez, venez par là.

Il emmène tout le monde dans le salon.

La pièce est assez grande, c’est un salon à deux canapés deux places l’un en face de l’autre, avec plus loin une grande table de salle à manger rectangulaire. À côté d’eux, Mila découvre immédiatement un petit bonhomme assis, les mains tenant un camion jaune et bleu, qui la regarde avec deux grands yeux noirs comme deux billes d’obsidienne.

Elle lui dit salut des yeux avec son plus beau sourire et le petit détourne la tête puis revient la fixer intensément en souriant, libérant deux petites quenottes blanches et brillantes dans le bas de sa bouche.

Elle remarque alors que tous sont assis et la regarde, chacun à sa place manifestement habituelle : Fabrice et Edmond l’un en face de l’autre contre un accoudoir de chaque canapé, Lynda à côté de Fabrice. Et Christophe sur un fauteuil entre les deux canapés.

Audrey est dans la cuisine, Mila rejoint Edmond.

Des bouteilles trônent déjà sur la table basse. Vodka, whisky, pineau, avec plusieurs verres vides sur un plateau rectangulaire.

Christophe sert les deux whiskys pour les garçons.

— Mila, qu’est-ce que tu veux boire ?

— Euh… Un pineau.

— Allez, trois pineaux alors.

Une mélodie sonne alors et Lynda se lève. Mila l’observe fouiller dans son grand sac à main, en extraire un téléphone. Elle commence à discuter et sort de la maison, son téléphone sur l’oreille.

Les hommes discutent de tout et de rien.

Christophe :

— J’avais une gouttière bouchée. À cause des feuilles d’arbres.

Edmond se tourne vers Mila :

— Il faudra que tu fasses attention à ça chez toi, à la maison.

Lynda entre alors, le visage fermé. Elle s’approche de Christophe et lui tape sur l’épaule, puis tous deux disparaissent dans la cuisine.

Fabrice étonné, à Mila :

— Tu as une maison en forêt ?

— Oui. Sur le coteau de Saint-Julien.

Il sourit et écarquille les yeux vers Edmond.

Lynda appelle de la cuisine.

— Doudou !

— Ma gazelle ?

— Viens un peu.

Fabrice se lève.

— Ce que femme veut…

Le temps passe et aucun des trois ne revient, Mila entend les voix monter, puis baisser, se mélanger.

Elle fronce les sourcils. Edmond a commencé à boire son verre. Mila serre ses jambes.

Les voix sont plus fortes et Edmond se lève à son tour.

Mila se retrouve seule dans la pièce avec le petit bonhomme. Elle s’approche alors de lui qui la fixe plus que son camion. Assis, les joues rouges, de la salive coulant sur son menton, il mord le jouet en l’emmenant à la bouche avec ses petits doigts tout potelés. Mila met un genou à terre et le petit secoue alors sa main avec le jouet en lui racontant tout un tas de choses. Puis il soupire. D’un souffle expiré profond, et continue à taper sa cuisse avec son camion.

— Et toi, comment tu t’appelles, petit ange ?

— Théodore !

Mila se redresse, Audrey est là.

— Il s’appelle Théodore et c’est le bébé du Bon Dieu !

Audrey sourit, attendrie par son fils qui s’agite en la voyant.

— Et c’est l’heure d’aller au lit.

Elle prend l’enfant dans ses bras et disparaît dans le couloir. Mila rejoint les voix dans la cuisine.

Quatre paires d’yeux se tournent vers elle et se taisent aussitôt. Edmond baisse la tête et Mila disparaît alors à son tour dans le couloir.

Elle rejoint Audrey dans la chambre du petit. Elle est en train de poser dans son lit l’enfant emmailloté dans sa turbulette.

Mila sort tandis qu’Audrey allume la veilleuse Babar. Et collée contre la cloison du couloir, elle croise Lynda suivie d’une jeune femme blonde, les yeux tout rougis de larmes. Elles entrent dans une autre pièce et la porte se ferme sur elles.

Audrey envoie un dernier baiser à son fils et ferme la porte.

Elle remarque le visage surpris de Mila qui regarde la porte d’où s’échappent des sanglots étouffés. Elle baisse la tête, soupire, et dit :

— On ne peut pas faire grand-chose. Viens.

 

Dans le séjour, les trois hommes debout, discutent têtes baissées, voix basses. Mila suit Audrey dans la cuisine, elle ouvre le four et un par un, pose des petits feuilletés dans un plateau.

— Victoria. C’est Victoria que tu as vue dans le couloir. C’est la femme de Stéphane. Enfin sa petite amie, ils ne sont pas mariés. Elle a eu un curetage aujourd’hui. Ça fait trois mois qu’elle est enceinte. Trois mois qu’ils n’ont rien dit à personne. Mais nous on savait. Vu comment Stéphane était excité et vu comment elle était malade, elle. Comme un chien, elle a été malade, la pauvre. Tout ça pour rien. En début de semaine, elle a vu son gynéco’ pour la déclaration de grossesse. Et tu vois, aujourd’hui ils lui ont enlevé tout ça. Si ce n’est pas malheureux ! Heureusement que ça ne nous est pas arrivé avec Christophe. On a déjà mis dix ans pour que je tombe enceinte. S’il avait fallu subir ça en plus, je ne sais pas comment on aurait fait. Enfin, c’est affreux.

 

Dans le conseil des hommes.

Edmond :

— Je ne comprends pas qu’il ait déjà voulu un enfant avec elle.

Christophe agressif :

— Pourquoi ?

Edmond :

— Ils se connaissent depuis quoi ? Même pas un an ?

Christophe :

— Des fois ça suffit largement !

Edmond est dubitatif.

Christophe :

— Tu crois quoi, que ça se construit comme un bâtiment, une famille ? D’abord les parents, ensuite le mariage, ensuite la maison, ensuite les enfants, ensuite le chien !

Edmond :

— Ben ouais !

Christophe ricane.

— Ben nan !

Edmond vers Fabrice :

— Vous vous êtes mariés, vous avez acheté le grand appart’ et puis vous avez eu les enfants !

Fabrice :

— Euh… pas tout à fait… D’abord Lynda est tombée enceinte et ce n’était pas trop prévu comme ça…

Il se frotte le crâne.

— On s’est mariés parce que c’était important pour elle, on a eu l’appart’ et les deux autres enfants après.

Edmond :

— Oui mais quand même, vous vous connaissiez depuis longtemps.

Fabrice :

— Ah ! Oui, on se connaissait depuis longtemps. Depuis toujours en fait, on est ensemble depuis qu’on a quinze ans.

Edmond :

— Sans blague ?

Fabrice :

— Et oui !

Christophe :

— Nous on a mis dix ans pour avoir un gamin. On s’est séparés trois fois à cause de ça.

Edmond très surpris.

— Ah bon ?

Christophe fuyant :

— Ouais...

Edmond :

— Mais là quand même, ils ont quoi, même pas vingt-deux vingt-trois ans. Elle bosse, elle ?

Christophe :

— Edmond ! Ils sont majeurs tous les deux. Ils ont envie d’un gamin. Le reste ne regarde personne.

Fabrice :

— Et toi, si tu restes avec Mila tu auras une maison avant d’avoir tout le reste.

Edmond :

— Sa maison à Mila, elle est à elle. Et moi, j’en ai pas encore vu la couleur de sa maison !

 

Mila sort de la cuisine, lorgne les hommes. Elle laisse Audrey finir de préparer ses petites choses à manger et file dans la salle à manger.

Elle est rejointe par Lynda, les sourcils froncés, les lèvres pincées, qui fouille dans son sac cherchant quelque chose que manifestement elle ne trouve pas. Lynda retourne dans la cuisine et interroge Audrey.

Audrey parle tout haut :

— Aïe ! Je ne sais pas si j’ai ça, regarde dans la pharmacie de la salle de bains.

Mila attrape son sac, en sort une petite boîte blanche en carton fin et suit Lynda dans la salle de bains.

Lynda tient la même petite boîte dans ses mains, vide.

— Et zut !

Elle la jette dans la poubelle et cherche à nouveau dans l’armoire à pharmacie. Sans succès.

Mila s’approche et lui tend la boîte blanche.

— Lynda, est-ce que ça, ça pourrait aider ?

Lynda prend la boîte de médicament, la retourne, vérifie la date de péremption, l’état du conditionnement sous vide, et regarde alors Mila fort.

— C’est ce que je cherchais.

Mila incline la tête sur le côté.

Lynda ferme un œil à demi et détaille Mila dont le regard est fuyant.

— Tu as toujours ça sur toi ?

Mila, négligemment.

— Ça sert à tout un tas de choses.

— Hum. Merci pour elle.

— De rien.

 

Mila regarde les hommes, leur cercle exclusif, et Audrey qui finit de composer son repas. Elle suit Lynda et s’incruste dans la chambre. Victoria est sur le lit, couchée sur le côté, les genoux repliés, elle renifle.

Lynda à Victoria :

— Tiens, prend ça. Mets-le sous la langue et laisse fondre. Dans un petit quart d’heure tout ira mieux, tu verras.

— Merci.

Victoria se remet à sangloter.

Lynda :

— Victoria, arrête de te faire du mouron, ça va aller. Il est costaud, Stéphane. C’est le choc. Ça va passer.

Lynda se tourne vers Mila et essaie de la jauger. Elle dit :

— Je vais essayer de parler à Stéphane. Je te laisse.

Lynda confie Victoria à Mila d’un regard sévère ; Mila tente un sourire timide.

Victoria parle avec difficulté.

— Tu es la nouvelle chérie d’Edmond ?

— Oui.

— Je ne le connais pas. Juste entendu parler.

Mila sourit.

Victoria ferme les yeux et se recroqueville. Elle articule :

— Donc toi aussi, tu es au courant.

Mila essaie d’être légère.

— Oui.

Victoria discute encore un peu, fait l’effort, et Mila l’écoute, elle s’approche et s’assoit sur le bord du lit.

Alors elle lui parle, lui sourit, baisse sa tête, hausse une épaule souvent, renifle, rit aussi.

Victoria l’entend, pleure encore, sanglote, se mouche, souffle fort. Alors elle raconte, se déverse, se répand, Mila met sa main sur son épaule, la frotte, la réconforte, l’aide à tout sortir. Elles continuent toutes les deux de se dire et puis Lynda revient.

Victoria :

— Il va bien ?

Lynda souffle.

— Oui.

— Tu n’as pas pu lui parler, c’est ça ?

— Il ne veut parler à personne. Ni à moi, ni à Audrey, ni aux garçons.

Mila s’est remise à l’écart et Victoria recommence à sangloter. Lynda s’est assise sur le lit, elle la caresse. Elle dit :

— Ça va aller, ne t’inquiète pas. Ça mettra quelques jours mais tout va rentrer dans l’ordre.

Mila en retrait :

— Est-ce que... je peux essayer de lui parler ? Moi, je peux peut-être essayer.

Victoria implore Mila.

— Oh ! S’il te plaît, vas-y !

Lynda la regarde, soupçonneuse.

— C’est la voiture où y a un mec dedans.

 

Il n’y a aucune voiture avec un mec dedans. Mais il y a un type qui fume adossé à une voiture, le long de la voie du lotissement éclairée par les ampoules froides d’un éclairage urbain.

Mila, d’une voix calme :

— Bonsoir.

Mais l’ombre ne répond pas.

— Tu es Stéphane ?

— Je suis le mec, ouais ! Le mec qui laisse sa nana chialer toute seule dans la maison.

— Comment ça va ?

— On s’occupe du mec dans ces cas-là ?

— Oui. On s’occupe du mec aussi dans ces cas-là.

— T’es qui ? Tu sors d’où ?

— Je suis la nouvelle copine d’Edmond.

Stéphane ricane et la regarde surpris, il dit :

— Vraiment !

— Comment est-ce que tu vas ?

— Je me suis remis à fumer, comme tu vois.

— Parfois ça fait du bien.

Un silence.

Mila :

— Ce serait normal que tu cherches à te faire du bien.

— J’aurais dû mieux choisir ma femme.

— Tu l’as bien choisie. Elle t’aime. C’est l’essentiel.

— Ouais. Alors c’est elle qui aurait dû mieux choisir son mec !

Il tire sur sa cigarette.

Un silence. Mila s’adosse aussi à la voiture.

Mila :

— Elle l’a bien choisi.

Un temps.

Mila :

— Elle sait que tu voulais ce bébé, que tu le voulais plus qu’elle peut-être encore. Elle sait que tu es malheureux.

— Ce que je lui ai dit...

— Elle le sait. Elle sait aussi que tu l’as fait sous le coup de la colère. Elle sait que tu es triste. Elle a juste besoin que tu le dises. Elle, de son côté, elle culpabilise.

Stéphane ricane :

— De quoi ?

Mila sourit.

— Ce sont les femmes qui portent les enfants et ce sont elles qui les portent mal !

— Je lui ai mis la pression pour qu’on en ait un vite. Pour la chambre aussi, je voulais qu’on achète tout. Elle voulait attendre un peu. Et puis, je voulais savoir si c’était un garçon ou une fille. Elle, elle ne voulait pas savoir.

— Elle voulait de ce bébé. Elle était d’accord pour l’avoir avec toi.

— Et je n’étais pas avec elle quand on lui a dit…

— Elle ne t’en veut pas de ne pas avoir été là. C’est juste que ça a été dur pour elle de te le dire. Elle savait que tu allais être malheureux.

Mila baisse la tête et doucement, elle dit :

— Stéphane, tu sais, parfois, il y a des cas où il n’y a pas de responsable, personne n’est responsable. Et peut-être que… on pourrait envisager aussi que lui, le p’tit, il a choisi de ne pas venir. Que lui, de son côté, il n’était pas prêt, qu’il n’avait pas tout ce qui lui fallait. Peut-être qu’il a fait ce choix, qu’il n’était pas encore tout à fait un bébé. Qu’il a fait cela pour celui qui viendra après. Pour que celui-là, il ait tout ce qu’il lui faut.

Stéphane baisse sa tête et tire sur sa cigarette comme un junky.

— J’ai pas fait ce qu’il fallait...

— Les garçons ont le droit de souffrir aussi. Porter les bébés ce n’est pas qu’une affaire de femme et de ventre de femme. C’est aussi une histoire de cœur et de tripes d’hommes.

Des larmes roulent sur les joues de Stéphane. Mila pleure aussi.

— Cet arrêt est brutal et douloureux. C’est normal que pour le mec aussi, ce soit brutal et douloureux. Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que les gonzesses qui chialent !

Stéphane pouffe. Mila continue :

— Vous n’avez rien dit à personne pendant trois mois alors que ça prenait toute la place dans votre vie. Vous attendiez cette nouvelle personne, vous n’attendiez que de la découvrir. Vous vous êtes imaginés les vingt prochaines années avec elle. Vous avez douté d’être prêts l’un et l’autre pour l’accueillir, vous vous êtes demandés si vous étiez faits pour rester ensemble l’un avec l’autre, pour faire de votre mieux pour l’aider à grandir, elle. Faut pas souffrir chacun de votre côté, faut le faire ensemble !

Stéphane renifle fort.

— Dites-vous tout ce que vous avez sur le cœur. Tu verras que ce que Victoria craint, elle, ne te fait pas peur à toi. Et inversement. Elle aura des réponses pour toutes tes craintes, elle saura te réconforter. Elle n’est pas fragile aux mêmes endroits que toi. Ce que tu crois qui la fait souffrir n’est pas ce qui la fait souffrir, elle. Il y a les hormones, la fatigue, les douleurs partout, le fait d’avoir été complètement à l’ouest, un alien dans son propre corps pendant trois mois. Il y a la responsabilité qu’elle porte d’avoir porté ton enfant et de ne plus le porter. Ce qu’elle sait que cela représentait pour toi, la peur de te faire du mal, la peur de ne jamais pouvoir en avoir un à nouveau dans son ventre et de ne pas pouvoir te faire ce cadeau. Et puis aussi, le fait que le chirurgien est un connard.

Un temps.

— L’intervention aussi a été un peu trop médicalisée, ça a été dur pour elle. Et là, elle souffre encore dans son corps. Toi, ta douleur, faut la lui décrire, la lui dire. Tu as le droit d’en avoir une. Tu l’as faite avec elle cette grossesse, et tu dois t’en séparer toi aussi. Y’a pas de raison qu’il n’y ait que les gonzesses qui aient à gérer la plus grosse prise d’ecstasy de toute leur vie !

Il rit.

— Tu sais, une femme c’est un phœnix, ça renaît toujours. Quelques cycles de lunes et elle voudra à nouveau un bébé. Et vous en aurez un autre. Une autre grossesse. Différente. Si tu es toujours là. Et si vous avez pu parler de celle-là. Faut que vous vous parliez de celle-là.

Mila hausse les sourcils en souriant avec une moue d’impuissance.

 

Lynda, une veste trop grande enfilée à la hâte, les écoute depuis un moment sur la terrasse de la maison.

Stéphane se détourne et fait face pour la première fois à Mila.

— Tu n’es quand même pas vraiment la femme à Vallone ? Il est égoïste, incapable d’aimer quelqu’un de façon désintéressée. Tout ce qu’il veut, c’est trouver une pondeuse qui torche ses cinquante marmots. Il n’a aucun amour pour ses nanas, il a un projet pour elles !

Mila le gifle très fort.

Stéphane met la main sur sa joue et ouvre grand les yeux. Il fronce les sourcils, souffle amplement et sourit en baissant la tête.

Mila :

— Ça va mieux là ! Maintenant tu vas arrêter de t’apitoyer sur ton sort parce que t’as un truc à faire !

— Je ne sais même pas comment tu t’appelles ! Mais écoute, ne perds pas ton temps avec un type comme ça. Tu mérites mieux. Tiens, quand on parle du loup !

 

Edmond, agressif, s’approche d’eux.

— Qu’est-ce que tu fais avec ma femme ?

Mila :

— Edmond, s’il te plaît. Il a fumé, il a bu, il a juste besoin d’aller voir Victoria.

Stéphane :

— Alors qu’est-ce que tu racontes, Monsieur le Lion, Le Roi de la Savane, le Roi du monde. Ça va bien pour toi ? Tout baigne ? T’as bien choisi ta femme cette fois-ci. Elle est bandante ! Je me la ferais bien. Je suis sûr qu’elle serait d’accord juste pour essayer autre chose qu’un grand lion tout mou comme toi. Elle est jetable, elle aussi ? C’est dommage, d’habitude, elles ne valent rien. Comme toi. Mais celle-là, elle a l’air différent. T’as dû te gourer. J’ai bien regardé ses yeux. Et tu ne sais pas ? Ils ne sont pas bleus ! Non, c’est un très beau brun, bien chaud.

Edmond, acerbe envers Mila :

— Qu’est-ce qu’il t’a fait, pourquoi tu l’as giflé ?

— Pour qu’il se ressaisisse, qu’il pense à lui et à Victoria. Et à ce qu’il ressent pour elle.

Mila se tourne vers Stéphane, et agressive, elle lui dit :

— Plutôt que de se cacher derrière autre chose !

Edmond à Mila :

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Je comprends rien. Il t’a fait des avances, c’est ça ?

— Mais non ! Il aime Victoria, il vient de perdre son bébé. Il te provoque, c’est tout.

Edmond serre les points. Stéphane le défie le menton haut :

— Allez, vas-y, Vallone, tape moi dessus. Ça fait dix ans que tu veux le faire. Que t’en crèèèèves de me taper dessus… Allez ! Fais-toi plaisir, mets-moi un grand coup sur la gueule ! Montre-nous combien t’es fort !

Mila pose sa main sur l’avant-bras d’Edmond. 

— Edmond, il souffre, il n’ose pas en parler avec Victoria. Il n’ose pas reconnaître que ça le touche et qu’il se sent coupable. Il s’en prend à toi parce que c’est plus facile…

En colère, elle tonne à l’adresse de Stéphane :

— Stéphane, ça suffit ! Arrête tes salades ! Ne te trompe pas de sujet !

Edmond, méprisant envers Mila :

— Mais tu le connais d’où, lui ?  Et elle ? En quoi ça te concerne. Qu’est-ce que tu fous dans cette histoire ?

Mila souffle fort.

— Ça tombe mal. C’est tout.

— C’est quoi encore ? J’en ai marre d’être le dernier à être informé.

— Mais non ! Personne n’est informé.

— Lynda le sait. Lui le sait !

— Mais non ! Personne ne sait.

— C’est un coureur de jupon, sa meuf elle pleure toutes les larmes de son corps et lui, il est là, dehors, il rigole, il n’en a rien à cirer. Et il te regarde avec... il te dévore des yeux ! Et toi tu le gifles et maintenant tu pleures. Qu’est-ce que tu veux que j’en pense… !

Mila détourne sa tête, elle pleure. De ces deux hommes si puérils, de la douleur de ce jeune couple qu’Edmond n’est pas capable de voir, de sa douleur à elle de revivre certaines émotions endormies.

Edmond :

— Je ne veux pas qu’il t’approche. C’est clair ? Il est arrogant, égocentrique. Il baise avec n’importe quoi, il fait que baiser lui. Il ne fait pas l’amour, il ne sait pas aimer une femme, une femme comme toi. Il ne te traitera jamais bien, il ne connaît rien à la peinture, il connaît rien aux bagnoles, il ne connaît rien à la musique, il travaille dans les bureaux, il joue au foot !

Edmond s’arrête un instant, reprend son souffle.

— Je ne veux pas qu’il te parle, il est juste capable de mettre une fille en cloque !

Mila le regarde avec des yeux durs, elle hausse la voix, crie presque :

— Il voulait ce bébé, il le voulait avec elle !

— Je ne veux pas qu’il te fasse du mal. T’es ma femme, oui ou non ? Tu ne me dis rien ! Je ne veux pas qu’il te touche, je ne veux pas que tu pleures.

— Ça n’a rien à voir avec lui ! Tu entends ce que je te dis ?

— Et ça a à voir avec quoi ?

Stéphane :

— Tu n’as jamais aimé personne, Vallone. Jamais. Et tu ne sais pas, je ne serais jamais Maxime. Et oui. Ça fait quoi, dix ans ? Ben, c’est facile, je suis arrivé parce qu’il est mort. Et oui, alors ça fait dix ans. T’as toujours pas digéré après tout ce temps.

— T’es qu’un morveux !

Mila :

— Edmond, arrête… !

Stéphane :

— Oui, j’ai le même âge que toi, Léo. Deux mois de moins. Sauf que moi j’ai une femme qui m’aime moi et que j’aime. Et elle a envie d’un enfant avec moi. Pas de mise à l’épreuve, pas de liste de comportements à avoir, de phrases toutes faites à dire. Elle, elle me suit et elle est d’accord. Nous on ne baise pas, on fait un enfant. Toi, il t’en faut pas, t’en es un ! Elle n’est pas jolie, pomponnée, parle bien juste au moment où je l’autorise à le faire et avec le ton qu’il faut. Elle est juste pour moi et tu vois… Non tu ne vois pas, tu ne peux pas. Tu me traites comme un enfant mais j’ai le même âge que toi. T’as vu où tu en es, Monsieur l’Architecte ? Moi j’ai une famille à construire, des projets. Tous les deux ensemble, on a une vie à deux, et bientôt à trois. Et c’est du vrai, pas du faux. Tu pensais être devant toujours, partout, pour tout. Eh bien non. Regarde-toi, Edmond Vallone, fais ton bilan ! Et tu ne sais pas, j’en ai rien à foutre de ce que vous en pensez, de Victoria, de nous, elle est juste pour moi. Mes parents, les siens, on ne se connaît pas et on n’en a rien à foutre. On n’a pas besoin d’une maison, d’un chien, d’un mariage. On est juste nous, tous les deux. Toi, t’as quoi ?

— T’es en plein délire ! Tu n’as jamais eu le moindre respect pour tes femmes, tu les consommes et tu les jettes.

— Parce que pas toi ?

— Tu ne remplaceras jamais Maxime !

— Mais il n’y a que toi qui ne l’as pas encore compris, Vallone !

— C’était un musicien, toi t’es qu’un excité qui saute partout, qui se prend pour Mike Jagger…

— Oui, je te ressemble, on dirait que tu parles de toi ! C’est ça qui t’emmerde surtout, c’est que je te rappelle étrangement toute une partie de toi et pas la meilleure. Mais tu ne sais pas, Vallone, j’ai changé. Mon père est mort, j’ai trouvé une fille qui m’aime avec tout ce que je suis. Sans tri. Elle a tout pris. Et je viens de perdre mon bébé, alors fous-moi la paix et retourne dans ton bac à sable !

 

Mila à Lynda :

— Lynda, ça va mal finir, il faut faire quelque chose, Edmond fait une tête de plus que Stéphane.

Lynda, dure :

— Non. Il faut que ça sorte ! Il est temps que ça sorte !

 

Mila regarde impuissante Edmond et Stéphane. Audrey est rentrée ; Fabrice, en retrait, a les yeux qui brillent et regarde en l’air. Ce soir, la lune n’est pas là, elle a laissé les hommes à leur destin. Christophe, les bras croisés comme Lynda, laisse faire.

Edmond aboie :

— Tu ne touches pas à ma femme, t’as compris !

— Ta femme ? T’es qu’un jaloux ! T’es toujours qu’un fou hystérique avec tes possessions. C’est la Guyane, ta femme ? Tu la vois comme un territoire annexé, acheté. Encore que cette fois, t’as pas rempli le bon formulaire !

Edmond, les yeux noirs de colère.

— Je ne veux pas que tu l’approches.

— Tu ne veux pas ? Mais c’est elle qui décide ! Et c’est vrai que tu décides pour tout le monde et les grands frères t’ont toujours laissé faire.

— Je vais te casser la gueule.

— Eh ben fais-le, qu’est-ce que tu attends ? Tu discutes, tu discutes…

 

Alors Edmond frappe Stéphane à la mâchoire. Stéphane encaisse sans se défendre, sans s’énerver. Il recule, titube, rétablit son équilibre et porte la main à sa bouche saignante en souriant.

Satisfait.

Christophe s’interpose et tire Stéphane par le bras.

— Tu as raison, Stéphane. Ce que tu dis est vrai. On ne t’a jamais fait de place dans le groupe et on a toujours tout passé à Edmond. Mais ce soir, ce n’est pas sa faute. Arrête. Ce n’est pas la tienne non plus, mec.

Stéphane :

— Il ne m’a jamais aimé, ç’aura toujours été ma faute s’il est mort. Pour vous tous, c’est Monsieur Léo, son anniversaire, son bar préféré, son morceau préféré. Tout tourne autour de lui. Et vous …vous non plus, vous ne m’avez jamais aimé. Vous m’avez toléré comme le quatrième nécessaire. Il n’y en aura jamais eu que pour feu Maxime et P’tit Léo.

 

Fabrice à Lynda :

— Va chercher Victoria. Il faut qu’elle le raisonne.

— Elle ne peut pas, elle est pliée en deux, il faut attendre un peu.

Stéphane oublie les grands frères, le petit, et court dans la maison.

 

Fabrice a pris Edmond par les épaules et lui parle, la tête basse.

— Ils se sont vus avec un bébé et ils viennent de le perdre. Essaie de comprendre. Ça fait remonter beaucoup de choses. Il faudra que vous vous expliquiez mais pas ce soir. Pour Victoria, pour Audrey et Christophe et aussi pour Mila, faut rester calme ce soir. Prends sur toi, Léo. On s’expliquera et on le fera tous les quatre. Mais pas ce soir.

 

Lynda vient poser sa main sur l’avant-bras de Mila. Des yeux, elle la remercie. Mais Mila ne la regarde pas, elle pleure. Christophe enlace Audrey sur le perron de la maison.

Stéphane et Victoria sortent ensuite.

Il la tient, marquée mais souriante, la portant quasi.

Victoria embrasse Mila sur la joue en passant.

Stéphane opine du chef et articule un « merci ».

Ils partent et Edmond disjoncte.

 

Il s’avance vers Mila, lui empoigne les deux bras et les serre très fort.

Il crie, déchaîné :

— Blanche, je veux savoir pourquoi elle t’embrasse, pourquoi il te dit merci, pourquoi tu pleures !

Lynda fait rentrer tout le monde dans la maison. Mais Christophe reste.

Edmond hystérique :

— Tu les connais d’où ?

— Je ne les connais pas.

— Alors pourquoi, comment… ? Pourquoi tu te retrouves à le gifler ?

— Je pouvais faire quelque chose, je pouvais intervenir.

— Blanche ! Mais pour quoi ?

— Je le pouvais, c’est tout !

Edmond, violent, presse ses bras, postillonne, les yeux exorbités.

— Non ! C’est pas tout ! Tu es ingénieur et jardinière, comment est-ce que tu peux intervenir ? Lynda elle est dans le truc, c’est son boulot. Mais toi, tonnerre, pourquoi tu peux aider sa putain de femme ? Et lui, pourquoi tu lui as parlé, à lui ? Pourquoi tu as voulu le faire ?

Mila détourne son visage.

— Il fallait quelqu’un de neutre, il ne voulait parler à personne. Moi, il pouvait m’écouter.

— Et il t’a écoutée ! Mila pourquoi il t’a écoutée ? Je t’en supplie, donne-moi une bonne raison !

Mila est bouleversée par la violence d’Edmond.

— Je voulais te l’expliquer demain soir. Je voulais te l’expliquer par le début, dans l’ordre, par les faits. Je voulais t’expliquer ce que j’en ai fait, moi, après. Ce que cela a eu comme conséquences pour moi...

— Je veux savoir et maintenant ! Si tu ne me dis rien je te jure que je vais lui casser la gueule, je te le promets !

Elle pleure, ne le regarde pas, toute molle, secouée comme un oreiller par la rage d’Edmond.

— C’est un secret, c’est mon plus grand secret. Et tu crois que je vais te le donner parce que tu me fais mal et que tu me menaces ? T’es qu’un abruti de putain de mâle qui pense qu’avec sa putain de bite et son grand corps inutile.

Il la tient par les bras, appuie trop fort et elle se laisse secouer.

 

Edmond hausse la tête, la baisse pour se ressaisir, tenter de se ressaisir, de canaliser sa rage. Il essaie de parler calmement pour qu’elle fasse ce qu’il lui demande. Il faut absolument qu’elle fasse ce qu’il lui demande. Il faut juste trouver le bon ton.

Sa voix malgré lui est aigüe, vibrante.

— Blanche, si tu ne me le dis pas maintenant je ne sais pas ce que je suis capable de faire…

— Vous êtes pareils tous les deux. Hystériques, capricieux, théâtraux, tellement enferrés dans votre petite personne, incapable de reconnaître ce qui vous fait souffrir, incapable de dire que vous avez mal, que c’est douloureux. C’est quoi le contentieux que vous avez tous les deux ? Hein ? Depuis dix ans ? Et Maxime, hein ? Pourquoi il te provoque comme ça ? Ça n’a rien à voir avec moi ! Pas vrai ? Et tu veux que je te parle de moi. Pourquoi je ferais ça ? Parce que sinon tu vas me casser la gueule ? Je ne vais pas te livrer la décision qui a changé toute ma vie juste pour éviter que tu ne piques une colère. Tu veux piquer une colère ? Vas-y ! Fais-le, Vallone ! Moi j’ai un secret et je ne le vendrai que très cher. Et ta rancœur contre lui et tout ce que vous n’avez pas géré tous les deux, ou tous les quatre, pendant dix ans, c’est pas suffisant ! C’est à un homme capable de l’entendre à qui je le dirai, et à un homme qui tient à moi, à ma personne, pas à un abruti de putain d’singe en rut tout dégoulinant de testostérone !

 

Edmond baisse la tête, appuie une dernière fois sur les bras de Mila et les repousse violemment.

Il s’essuie la bouche, s’éloigne, se retourne, passe une main dans ses cheveux, s’accroche à eux.

Mila reste là, massant ses bras douloureux. Elle crie :

— Il est blessé. Il voulait ce bébé. Ça fait trois mois qu’ils attendent de le voir grossir, grandir, de choisir son prénom, de l’annoncer à tout le monde. Et ils l’auraient encore couvé pendant six mois tous les deux ensemble. Mais tout ne s’est pas passé comme ça. Il est blessé et un garçon…

Elle crie :

— … ça ne peut pas être blessé. Ça n’existe pas, un homme blessé !

Plus calme, elle gronde.

— Il aime Victoria, ils voulaient un enfant tous les deux et c’est tout. C’est rien que ça, et c’est tout ça ! Alors il dit des choses pour toi, pour Fabrice et Christophe, pour que vous lui mettiez un grand coup sur la gueule, pour qu’il ait de bonnes raisons d’avoir mal, pour être blessé pour une vraie raison…

Elle crie avec le plus grand mépris :

— … une raison d’homme !

Un temps.

— Et voilà, c’est ça et c’est rien que ça. C’est pour cela que je l’ai giflé ! Pour qu’il arrête de se planquer. Pour qu’il pleure, et qu’il aille voir sa femme. C’est juste pour cela que je l’ai giflé. Et toi tu débarques, alors que ça fait plus d’une demi-heure qu’on discute tranquillement tous les deux. Et tu me fais une scène alors que ce n’est même pas moi ton problème. C’est lui et ce que t’as pas géré avec lui ! Et là, parce qu’il te défie à la course à « je baise le plus loin, le plus longtemps, le plus fort », tu sors le short du type jaloux et tu veux tout savoir de moi !

Elle laisse tomber ses bras, secoue la tête, des larmes coulent le long de ses joues.

Edmond s’est approché, tout près d’elle, sans la toucher, il murmure :

— Audrey m’a dit de te laisser faire. Lynda m’a dit de te laisser faire. Je t’ai regardée discuter, rire, avec lui. Comme avec Niel. C’était comme si tu l’avais toujours connu. Merde Magnan, oui je suis jaloux. Je ne supporte pas l’idée que tu puisses aller voir ailleurs alors que je suis là. Je ne supporte pas qu’ils sachent des trucs que je ne sais pas. Je ne supporte pas l’idée que tu sois… familière avec eux, je veux que tu ne le sois qu’avec moi !

— C’est faux, tu n’es pas jaloux, Edmond. Tu marques ton territoire, c’est tout. J’ai passé la soirée toute seule, pendant que toi, t’étais dans tes discussions secrètes avec tes amis. Et jusque-là rien de ma vie ne t’intéressait, l’instant présent te suffisait. Et maintenant qu’il y a un risque que tu en saches moins, alors tu veux tout savoir. Mon histoire n’est pas un trophée ! Ils ont passé la soirée à m’expliquer que j’étais différente de tes ex. J’en ai marre d’être un ovni. Marre de me demander tout le temps pourquoi tu restes avec moi. Pourquoi tu me trimballes. Marre de tout faire comme si de rien n’était, tout faire pour arriver à profiter quand même. Avec toi ! Comment tu peux être aussi… détaché de moi quand je suis derrière, cachée, et aussi tyrannique dès que je suis avec quelqu’un qui a une importance quelconque pour toi ! Le bocson qu’il y a ce soir n’est pas de ma faute. Il est de la tienne, de celle de Stéphane, de votre histoire à tous les deux, à tous les quatre. Inutile de faire croire que c’est parce que je suis ta femme. Personne n’est dupe. Pas même moi. Tu n’es pas attaché à moi, tu n’as aucune raison de te sentir en danger, amputé de quelque chose, tu n’as encore rien investi de ta vie dans la mienne. Arrête de jouer la scène du mec épris, malheureux de voir sa femme pleurer, malheureux qu’elle ne lui fasse pas confiance. Ce que je cache ne t’intéressait pas. Et je ne suis pas ta femme ! Tu le sais mieux que moi. Je ne suis pas ta femme et je ne serai jamais ta femme !

Elle a détourné la tête, elle sanglote de colère, de tristesse.

Elle reprend plus calme, tâchant de se maîtriser :

— C’est avec lui que tu dois discuter. C’est tous les quatre que vous devez parler. Inutile de le faire avec moi. Ce n’est pas moi ton problème. Ou si ça l’est, alors réglons-le là, ici, et tout de suite !

Mila, fière comme Antigone, a redressé sa tête et levé son menton.

Edmond s’est rapproché, Mila l’a laissé faire. Il sent juste son souffle bouleversé dans son cou.

Il hésite à la toucher, à poser sa main dans son cou.

Elle n’a pas bougé, n’a pas posé sa tête contre lui, sur sa gorge. Il ne sent pas ses cheveux sur sa peau, ni sa chaleur contre lui.

Il baisse alors un peu la tête, et dit, alors calme et à voix basse :

— Je t’ai demandé de rester avec moi, de passer tes nuits avec les miennes. Tu as refusé ! Qu’as-tu, toi, investi de ta vie dans la mienne ? Oui, je suis un jaloux possessif qui sortait avec des Oscars et qui sort avec un cerf-volant, qu’est-ce que tu ferais à ma place ?

Mila pleure sans le regarder. Elle baisse alors la tête et des mèches de ses cheveux effleurent le menton d’Edmond. Il ferme les yeux, respire profondément la force de Mila près de lui.

— Je sais juste que tu es une excitée hystérique, toi aussi. Que tu fais que pleurer. Autant que tu ris. Et que je ne sais jamais pourquoi. Je suis incapable de le prévoir. Je craignais de t’emmener chez mes amis parce que je sentais que tu allais foutre le bordel. Je le sentais… ! Et puis chez Fafa, ça s’est bien passé alors je m’en suis voulu. De te mettre de côté, j’ai culpabilisé. Tes fringues pourries, tes sautes d’humeur qui viennent de nulle part, tes propos complètement délirants sur les choses simples... Ça m’emmerderait de ma nana, mais de toi, c’est… je ne sais pas… c’est rafraîchissant …

Mila sanglote, secouée.

Edmond :

— Ce n’est pas ce que je voulais dire…

Il passe sa main dans les cheveux, il dit :

— Merde. Écoute, je ne connais personne comme toi. Regarde, ce soir, tu te retrouves devant moi, devant nous. Tu fous un bordel d’enfer. Si tu n’avais pas été là ou si tu étais restée à mes côtés, si tu t’étais contentée de rire à mes blagues et à celles de mes amis, contentée de discuter avec leurs femmes de trucs de… de chaussures, Victoria aurait été réconfortée par Lynda et Audrey ; Stéphane aurait attendu qu’elle sorte. Ils se seraient réconfortés chez eux, au pieu, à l’écart d’ici, sans mettre tout ce chantier ! Merde alors, je le sais depuis le début que tu vas foutre le bordel dans ma vie ! Mais comment est-ce que je pouvais imaginer que tu allais faire exploser ça ce soir. Le premier soir où tu nous vois, lui, nous, tous les quatre ensemble. Merde, Mila, comment est-ce que tu fais ça ?

Dépité, il poursuit :

— Je ne savais même pas qu’il y avait un truc à faire sauter. Et je suis sûr que Fabrice et Christophe ne le savaient pas non plus.

Edmond accablé, à voix basse :

— Je ne savais pas que je lui avais fait autant de mal. Je ne savais pas qu’il m’en voulait autant. Je ne savais pas que je lui en voulais autant.

Il redresse sa tête.

Comme pour se cacher.

Il se calme.

Frissonne un peu aussi.

Respire profondément.

Il dit :

— Maxime était le quatrième du groupe. Il faisait du foot avec nous. Un jour, à une fête du club, j’avais quoi ? Quatorze ans ! Je me suis mis à chanter debout en slip sur une table. Deux jours après, il commençait à m’apprendre la musique. C’est lui qui m’a fait reprendre les cours à l’école. Et c’est avec lui qu’on a monté le groupe.

Christophe est rentré dans la maison.

— On sortait en boîte tous les week-ends. Un soir pour une de nos sorties, c’était lui le Sam, celui qui ne buvait pas, celui qui nous ramènerait. Moi je n’étais même pas majeur, je devais rester éveillé pour qu’il le reste aussi. Il était boulanger. On avait trente kilomètres pour rentrer. Mais je me suis endormi. Fabrice et Christophe avaient picolé, ils dormaient aussi. Et quand je me suis réveillé, on était en train de faire nos trois tonneaux entre les arbres, sur le bord de la route. Il était mort et nous vivants. Il avait vingt-cinq ans. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, peut-être qu’il s’est endormi. Peut-être qu’il a évité un sanglier. Peut-être du verglas. Il ne pleuvait pas. Je ne sais pas, je dormais.

 

Sa voix s’est brisée. Il déglutit, les tendons de son cou tendus. Mila ne bouge pas. Elle reste là, près de lui. Elle ne veut pas le consoler. Elle sait, ressent qu’Edmond est quelqu’un qui ne veut pas être consolé. Il veut juste être écouté, entendu. Peut-être même qu’il veut juste dire. Alors elle va juste rester là pendant qu’il dit.

— On a continué à trois, j’ai pris sa place à la guitare. Mais trois ce n’est pas assez. Alors on a cherché un guitariste pour que je reste sur le chant. Et on est tombés sur Stéphane. Il était très bon. Il EST très bon ! C’est un très bon technicien. Je ne savais pas qu’on avait le même âge. Je l’ai toujours regardé comme le remplaçant. Maxime était sérieux, dans son travail, avec nous, avec moi, il s’est comporté comme un grand frère. Après j’ai fait des conneries au lycée, avec les filles… Et Stéphane de son côté en faisait pas mal aussi mais je n’ai jamais vu que j’étais comme lui. Je voulais qu’il soit Maxime. Mais il ne l’était pas. Je n’ai jamais vu ça comme ça. Et ça fait dix ans. Il aura fallu que tu lui parles…

Mila renifle, bouge un peu sa tête.

— Je suis désolée de mettre ce bazar dans ta vie, Edmond.

Edmond pouffe et baisse sa tête vers elle, jusqu’à juste toucher ses cheveux de ses lèvres. Juste les frôler.

— C’est ce qu’a dû dire Buzz l’Éclair à Woody quand Andy l’a ramené chez lui dans Toy Story [1] ou bien Russell, quand il restait dans la maison du vieil homme dans Là-haut [2], ou encore quand les trois fillettes ont débarqué chez Gru dans Moi, Moche et Méchant [3], ou encore mieux : Blanche-neige chez les Nains !

— Tu n’es pas un nain et je ne fais pas le ménage chez toi.

— Moi, j’y ai déjà pensé !

Mila sourit, détournant sa tête sur le côté.

Edmond d’une voix à nouveau neutre, dit doucement :

— Je crois… qu’il n’y a plus grand-chose que tu ne saches de moi.

Mila frissonne, recule, et serre ses bras contre elle.

— Tu veux du sucre ou mon manteau ? demande-t-il.

— Non. Merci.

Elle pouffe.

— Tu es généreux. Toujours généreux. Mais je crains que tu ne le sois que pour obtenir ce que tu veux. Et ce que tu veux, c’est juste savoir, par curiosité.

— Magnan, tu me reproches de te comparer à ce que je connais, à mes ex… Mais toi, tu ne fais que de me comparer avec ce que tu crains ou avec ce que tu voudrais que je sois. Et je ne suis pas parfait.

Mila souffle fort. Des larmes s’écoulent doucement de ses joues.

— Tu es un abruti qui a souvent raison.

— Ouais…, avec un grand corps inutile…

 

Elle baisse les yeux, elle n’a qu’une envie, c’est de se blottir contre lui, dans ses bras. Qu’il la prenne, la berce, caresse ses cheveux. Mais elle résiste. Elle ferme les yeux et laisse ce manque se déverser dans ses veines, dans son souffle, dans chacune de ses expirations.

Edmond face à elle, piétine, ne sait pas quoi faire. Impuissant face à elle. Encore.

Et puis Mila réussit à rassembler ce qu’il reste de son courage et de sa volonté.

— Je comptais de t’expliquer. J’avais prévu cela pour demain soir. Et en même temps, maintenant, tu dois t’attendre à un truc très douloureux. Après ce que tu viens de me dire, de ton histoire à toi… moi, mon histoire, elle est toute petite, elle est arrivée plein de fois déjà, à tout un tas de filles. Il n’a pas grand intérêt en fait… mon secret.  Ce n’est même pas un secret… !

— Mila. Je t’en supplie...

— Je voulais choisir les mots correctement, pour qu’on puisse en parler calmement. Tous les deux. Parce que je voulais que tu saches. Et là je me sens conne. Je voulais que tu m’écoutes. Et maintenant que tu m’écoutes… j’ai la trouille…

— La trouille de quoi ? 

Mila pleure à chaudes larmes, sa voix tremble :

— Que tu me trouves ridicule. Que ce ne soit qu’une toute petite blessure à tes yeux…

— Je te promets que je… je t’écoute.

Mila a baissé sa tête. Edmond a ouvert ses bras et essaie de l’enlacer mais Mila le repousse.

Elle se redresse fière, combattante de nouveau, le regard dur ou volontaire plutôt, déterminé. Et d’une voix froide, vibrante, elle dit :

— Je pouvais les aider. Tous les deux ! Parce que…

Elle ferme les yeux et pleure. Et sans le regarder, comme on se jette d’une falaise en saut de l’ange, les bras ouverts face à la Terre, pour elle-même, d’une traite, elle murmure :

— Je sais ce que c’est de perdre un bébé.

Elle a refermé ses bras autour d’elle, de sa poitrine, de son visage, tout enroulée, elle n’ose plus le regarder. Elle sanglote.

— Et en même temps, en te disant ça je ne te dis rien, tu n’as pas le reste, comment c’est arrivé et ce que j’en ai fait. Parce que c’est ça qui est important, c’est ça qui est à expliquer…

— Le préservatif !

— Hein ?

— Le préservatif ! Tu ne voulais pas de ce bébé, c’est une histoire de préservatif !

— Oui, je suppose que c’est le préservatif qui a craqué ou je ne sais pas quoi.

— C’était qui, c’était quand ?

Edmond respire fort, il dit :

— Je n’ai pas à savoir ! Ça ne me regarde pas.

Mila crie, en colère :

— SI ! Moi j’ai besoin que tu saches ! Parce qu’après, j’ai fait des choix qui font ce que je suis aujourd’hui ! Et parce que j’ai besoin que tu me regardes comme une femme et pas comme une folle !

Edmond la regarde, elle tremble.

Edmond :

— Tu as froid, il faut que tu manges.

— Non ! Edmond, ne me laisse… !

Il disparaît dans la maison.

 

Quand il revient, Mila est assise par terre sur le trottoir de la chaussée toute neuve. Edmond s’assoit à son tour et lui présente trois morceaux de sucre devant la bouche. Elle refuse, détourne la tête en fronçant les sourcils et les lui prend dans la main. Elle en met un, elle-même, dans sa bouche.

Mila :

— Tu vas abîmer tout ton manteau en restant par terre.

— Toi aussi.

— Moi ce n’est pas grave.

— Tu as raison, je t’en rachèterai un autre.

— La prochaine fois que je viendrai chez tes amis, je mettrai ma tenue de chantier.

— T’as raison, fais l’ours, tu souffriras moins ! répond-il.

Le corps de Mila s’affaisse, elle baisse sa tête. Elle pleure. Les éclairages de la rue s’éteignent. Il fait sombre. Juste la lumière du porche de chez Christophe, derrière, diffuse son pâle halo. Ils ne se distinguent plus.

— C’était pendant la dernière année de mes études. J’étais amoureuse. Mon premier mec, mes premières fois. Une histoire de préservatif, mal mis ou qui s’est déchiré. Je ne sais pas… Je ne saurai jamais.

Elle regarde devant elle et se moque.

— Une semaine après je savais. J’avais mal aux seins, au bide. J’étais fatiguée comme tout, hyper susceptible. Plus encore que d’habitude ! Tout me touchait, tout me bouleversait, je pleurais, je riais. C’était du grand n’importe quoi. J’étais complètement perdue !

Elle rit.

— Dès que je lui ai dit que j’étais enceinte, le mec m’a jetée, m’expliquant que c’était mon problème. Alors j’ai avorté. Je ne pense pas que je voulais être maman. C’était probablement ce que j’avais de mieux à faire. J’en avais parlé à ma mère, j’avais eu cette faiblesse. Elle en avait parlé à mon père. Et avant que je ne me pose moi-même la question, pour moi, pour ma vie, si je voulais de ce bébé. Mon père m’avait obligée à avorter. M’expliquant que déjà j’étais une fille, que c’était déjà un premier problème, que si, en plus j’avais des gosses avant d’avoir une situation, c’était le pompon. Alors j’ai fait ce qu’il m’a dit de faire, j’ai avorté. Mais j’ai beaucoup tergiversé. J’ai attendu le dernier moment. Chaque semaine mon corps changeait. Et dans ma tête aussi, tout se mélangeait. La haine contre mon père, la colère contre ma mère. Abigaëlle était aussi enceinte à ce moment-là.

Elle souffle fort.

— Et je suis tombée sur un gynéco’ odieux. L’intervention s’est mal passée, j’ai eu mal, beaucoup. Personne ne m’a crue. Et ensuite il n’y avait plus de bébé, plus rien, mais le corps lui, il fallait qu’il oublie, qu’il passe à autre chose, il devait encore gérer la transition, le retour de flammes des hormones ! Le corps et la tête aussi ! Et pour tout ça, je me suis retrouvée toute seule, je n’en avais pas parlé à Abigaëlle, je voulais le lui épargner. Voilà, tu vois ce n’est pas grand-chose. Mais pour moi ça a été beaucoup.

Elle est secouée de gros sanglots.

— Beaucoup beaucoup !

Edmond la laisse pleurer, il respire doucement, touché, lui aussi.

— Et surtout ça a été la goutte de trop. La dernière décision que mon père a prise pour moi, à ma place, et la dernière que j’ai exécutée docilement.

— C’est le truc d’il y a quatre ans !

Mila hoche la tête, heureuse qu’Edmond la suive, qu’il écoute son histoire et qu’il la raccroche à ce qu’il connaît d’elle, qu’il fasse cet effort pour elle.

— Oui ! Ensuite il n’y avait qu’un seul but dans ma tête. C’était de partir, de tout quitter. De me quitter moi-même. Ce que j’avais fait, ce que j’avais cédé. Et tout ce que j’avais accepté jusque-là.

— L’autre soir chez moi, le coup de fil que tu as reçu. C’est qui, qui est parti ?

Mila hausse les sourcils. Elle pince ses lèvres.

— Ma mère...

Edmond se tourne vers elle, le regard interrogateur.

Mila :

— Elle est partie de chez elle… de sa maison. Elle a quitté sa maison, elle a quitté son mari.

Le ciel s’abat alors sur son corps, sur sa nuque, et son corps s’affaisse, sa poitrine se comprime, et elle éclate en sanglots de nouveau.

— Elle ne m’a jamais aimée. Elle n’a pas pu. Elle aimait trop mon père. Elle ne m’a… enfin… je n’étais qu’un cadeau. Son cadeau à elle pour lui ! Lui, il m’a aimée, il m’aime encore d’ailleurs, c’est sûr. Il aurait préféré des fils mais… Pas de bol ! Il n’a eu que des pisseuses ! Il m’aime. Mais il m’aime pour lui, pour que je répare tout ce qu’il n’a pas fait, lui, de sa vie.

Mila essaie de se ressaisir et de synthétiser, pour que ce soit plus facile pour Edmond. Pour que s’il l’écoute encore, il puisse se raccrocher à un résumé.

— Il a, disons, un peu trop d’attentes. Je ne peux que le décevoir. Toute ma vie, je n’ai fait que le décevoir.

Elle rit :

— Pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayé de me conformer ! Mais il en voulait trop. Trop de choses. Contraires et opposées. Et je me suis perdue. Après vingt ans chez eux, je ne savais toujours pas qui j’étais.

Elle rit.

— Je ne le sais toujours pas d’ailleurs… !

Elle le regarde un peu en coin.

— Enfin tout ça, c’était bien rangé, archivé. Jusqu’à ce que tu arrives avec tes mots, ta voix et tes grands bras sur ce putain de chantier. Après je n’ai rien pu gérer. Depuis je vis au jour le jour, ballotée entre toutes les petites et grandes choses de la vie. Et je voulais te dire, t’expliquer tout ça. Un peu comme si quelqu’un avait expliqué à Newton pourquoi il s’est pris une pomme sur la tronche. Un peu pour excuser la pomme. Elle est responsable, elle y est pour quelque chose, c’est bien elle qui est tombée sur lui, qui lui a fait mal. Mais contre la gravité, elle a fait ce qu’elle a pu. Et moi, en te racontant tout ça, j’espérais en fait, m’excuser de tout ce que je te reproche tout le temps, m’excuser de toutes les réflexions, les agressions que je te fais tout le temps. Que tu me pardonnes, un peu, en fait.

Elle hausse les épaules. Elle a fini.

— Parce que j’ai besoin que tu me regardes comme quelqu’un de normal. Je suis une fille normale.

 

Edmond ne dit rien.

Mila prend cela pour une incompréhension complète.

Elle ouvre ses mains et plonge son visage dedans. Sans bruit, retenant tout soupir, tout sanglot, elle veut disparaître. Quitter la terre et rejoindre l’espace effectivement. Définitivement.

Edmond baisse sa tête.

— Je ne suis pas parfait, Blanche. Et ce soir je ne sais pas…

Il soupire.

— Comparativement à toi, ce qu’il faut dire ou faire dans ces cas-là. Ça fait plein de fois que tu pleures alors que tu es avec moi. La première fois, c’était facile. Mais là, j’ai vraiment la sensation que c’est à cause de moi et je ne sais pas du tout ce que je dois faire. Je suis désolé.

Mila pouffe.

— Tu m’as écoutée… Sa voix se brise. C’est tout ce que… C’est suffisant.

— Oui. Je t’ai écoutée et je ne trouve pas ton histoire… petite.

Il baisse les yeux vers ses chaussures.

— Et je suis sûr qu’il ne faut pas dire ça comme ça… !

Mila sourit. Elle articule :

— Si ! Merci !

Edmond sourit, puis rigole franchement en secouant la tête.

— Et donc ce soir, toi qui n’aimes pas les gens, qui n’aimes personne, tu as aidé Victoria, Stéphane. Et moi.

— J’suis pas sûre de vous avoir beaucoup aidés. Je crois surtout avoir mis un beau merdier.

Edmond regarde devant lui souriant, les bras tendus sur les genoux, les doigts croisés.

— Si, tu nous as aidés ! Et c’est sûr que Blanche-Neige, elle ne fout pas le bordel comme ça !

Mila pouffe.

— Je suis plus Stitch [4] que Blanche-Neige, je crois.

— Alors je te chanterai du Elvis.

Mila baisse la tête et pouffe.

— Oui chante. Autant que tu veux, chante. Ça te va bien. Jouer de la musique aussi, je suis sûre que ça te ferait du bien. Je voulais te le dire. Et je pense que ce serait bien que vous jouiez à nouveau. Tous les quatre.

— Tu viendrais m’écouter ?

— Oui. Mais assise et sans bouger, pas sûr. Hum, je crois que je ferais plutôt gogo dancer. Au moins je serais avec toi !

Edmond pince les lèvres, sceptique.

— Pas ton style !

Mila souffle alors profondément et pose sa tête sur son épaule.

Edmond soupire profondément, il pose sa tête sur la sienne, passe son bras autour d’elle et la serre contre lui.

[1] Toy Story est le premier long-métrage d'animation des studios Pixar. Sorti en 1995 aux États-Unis, coproduit par les studios Disney. Le film met en scène un groupe de jouets anthropomorphes. Woody, une poupée représentant un cow-boy, et Buzz l'Éclair, une figurine d'astronaute, en sont les personnages principaux. https://ninerouve.wordpress.com/la-maison/le-monde/les-elements/#toystory

[2] Là-haut est un film d'animation des studios Pixar, sorti en 2009. Il raconte l'histoire du veuf octogénaire Carl Fredricksen qui, grâce à des ballons gonflés à l'hélium, envole sa maison vers l'Amérique du Sud accompagné du jeune scout Russell pour accomplir une promesse qu'il avait faite à sa femme décédée. https://ninerouve.wordpress.com/la-maison/le-monde/les-elements/#lahaut

[3] Moi, moche et méchant, est un film d'animation franco-américain sorti en 2010 et réalisé par le studio français Mac Guff. Il met en scène le méprisable Gru, un agent secret, super-méchant professionnel, odieux et fier de l'être, aidé de ses fidèles Minions. https://ninerouve.wordpress.com/la-maison/le-monde/les-elements/#moi

[4] Expérience 626, plus connu sous le nom de Stitch, est un personnage extraterrestre de couleur bleue, tiré du film d'animation Lilo et Stitch de Walt Disney Pictures, sorti en 2002, et qui fait beaucoup de bêtises. https://ninerouve.wordpress.com/la-maison/le-monde/les-elements/#stitch

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