Chapitre 5

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Lorsque je fermai les yeux, je me vis, moi, de retour au parc. Je me retrouvai là, sur ce même banc. Je me sentais comme une spectatrice, celle d’un film dont j’étais l’actrice principale. L'homme passa près de nous et la moi du rêve le regarda comme on regardait un buffet à volonté. La brûlure se fit encore plus intense dans mon rêve. Au lieu de m'accrocher au bras de Darren, je me levai d'un bond. En un éclair, je le rattrapai et… Je me réveillai en sursaut, haletante. Penchant la tête, mes mains tremblaient. Je me levai du lit, consciente que le sommeil n'allait plus me prendre de sitôt.

Descendant les escaliers à pas délicats, j'entendis la voix de Darren provenant du salon.

— Elle a un long chemin à parcourir, dit-il d’une voix calme, mais je sais qu’elle y arrivera.

— As-tu vu en Maëlys quelque chose qui t'a rappelé Illyana ?

Je me figeai sur place. Illyana ? J’approchai et ouvris la porte en faisant le moins de bruit possible.

— Peut-être, mais je ne l’ai pas changée pour ça, Marcus. Je l’ai changée parce qu’elle avait une chance de survivre. Maëlys, elle voulait vivre et je ne pouvais pas lui refuser cette chance.

— Elle ne remplacera pas Illyana et tu ne remplaceras pas ses parents.

La curiosité trop forte, je lâchai ma question :

— Qui était Illyana ?

Marcus tourna la tête vers moi, un regard grave dans ses yeux.

— Illyana était la fille de Darren, emportée par la peste noire à tout juste 16 ans.

Marcus me signala d’entrer et je m’assis sur le canapé, Marcus et Darren sur les fauteuils de chaque côté de moi.

— Lorsque j’arrivai, Darren mourait de la maladie, sa femme déjà morte. Darren, Illyana serrée contre lui, me supplia ‘Si vous pouvez la sauver, alors faites votre possible.’

— Mais Illyana mourut de la maladie avant qu'il ne puisse intervenir.

— Il vous a offert une chance de vivre, murmurai-je à Darren.

— Et moi, je l'ai prise, murmura-t-il. Ma propre fille m'a été arrachée par la mort, comme pour tes parents.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu le voulais. Parce que, dans cet instant où la mort semblait inévitable, tu as eu ce courage, ce désir de vivre.

— Je ne veux pas être une substitution, dis-je à voix basse, presque comme une confession.

— Tu ne remplaces pas Illyana. Elle est morte. Tu as ta propre chance de vivre, ta propre histoire.

Après une courte pause, Darren ajouta :

— Comme nous en avons discuté, tu pourrais devenir écrivaine. As-tu commencé à écrire ton journal ?

— Non, répondis-je. Mais, je n'ai pas réellement besoin de mettre sur papier les souvenirs des trois derniers jours, ni ceux de l'accident. Tout est si clair dans ma tête, comme si ça s'était passé il y a quelques minutes à peine.

— C'est tout à fait normal, tu sais. Notre mémoire est bien plus précise que celle d'un humain. Chaque instant reste cristallin dans nos esprits, même les choses que l’on voudrait oublier. C'est autant un don qu’une malédiction.

— Que voulez-vous dire ? demandai-je.

— Nos souvenirs restent intacts, qu'ils soient heureux ou douloureux, répondit Marcus.

— J'ai peur, soufflai-je sans savoir à qui je m'adressais.

— Comme nous tous au début, affirma Marcus. La transition n'est jamais facile. Il est normal d’avoir des doutes, mais chaque erreur nous aide à grandir et à apprendre.

— Mais si je fais une grosse erreur ?

Les images de mon cauchemar me submergeaient encore. Cette vision où je me levais d'un bond et me précipitais sur cet homme me hantait. Même si je me réveillai avant de pouvoir commettre l'acte, je savais ce qui se passait ensuite.

— Est-ce à cause de notre sortie  ?

— J’ai fait un cauchemar, avouai-je après quelques secondes.

Ni Darren ni Marcus ne parlèrent, m'encourageant à continuer.

— Je n’ai pas réussi à me retenir. Je me suis levée, j’ai suivi cet homme et… je me suis réveillée.

— Ce n'était qu'un rêve, Maëlys, me rassura Darren, mais sa voix apaisante ne suffisait pas.

Il ajouta alors :

— La soif ne te contrôle pas. As-tu vu ce soir au parc, Marcus et moi ?

— Vous avez aussi ressenti cette attraction, cette soif, devinai-je.

Ils acquiescèrent.

— La question n'est pas de savoir si tu as soif, Maëlys, affirma Marcus. La question est de savoir si tu peux contrôler cette soif.

— Et si l’envie devient incontrôlable ?

— Il y aura des moments où le contrôle semble te glisser entre les doigts, ajouta Marcus. Si tu crains de perdre le contrôle, prétends avoir un malaise. Dis que tu te sens faible, que ta tête tourne, et demande à aller à l’infirmerie. Les personnes autour de toi s’attendront à ce que tu sois fragile après avoir survécu à l’accident.

Darren ajouta :

— À l’infirmerie, tu pourras faire semblant de dormir et personne ne se posera de questions.

Je baillai.

— Tu devrais retourner dormir, suggéra Marcus.

— Je vais essayer, murmurai-je.

Je montai à l'étage, me glissant sous les couvertures. Les mots de Marcus résonnèrent à nouveau dans mon esprit :

« La question est de savoir si tu peux contrôler cette soif. »

Sans doute aurais-je dû boire un peu avant de remonter. Le léger picotement dans ma gorge n'aidait pas au sommeil.

Je descendis au rez-de-chaussée. Arrivant à la cuisine, je vidai plusieurs verres de sang synthétique. Ça calma ma gorge, mais pas mes nerfs.

Je repensai aux paroles de Darren :

« Tu ne remplaces pas Illyana. Elle est morte. « Tu as ta propre chance de vivre, ta propre histoire. »

Une idée étrange germa dans mon esprit. Est-ce que, quelque part, je représenterais un peu ce qu'Illyana avait été pour Darren ?

« J'ai besoin de prendre l'air, » pensai-je alors.

Arrivée à l’arrière, j’enfilai mes chaussures et pris une profonde inspiration avant de franchir la porte. L'air frais, presque mordant, caressait ma peau sans que je ne frissonne. Malgré le ciel parsemé d’étoiles scintillantes, mes pensées tourbillonnaient. Le souvenir du rêve me hantait encore.

— Ce n'était qu'un rêve, me rappelai-je. N'y pense pas.

Je fermai les yeux, inspirant, expirant, et les rouvris.

L'air frais de la nuit me frappa le visage alors que je me mis à courir autour de la propriété. Mes pensées tourbillonnaient dans ma tête. Je me remémorai ma mère, bibliothécaire passionnée, qui m'avait transmis son amour pour la lecture. Son visage souriant apparut dans mon esprit. Ses cheveux, roux, longs et rebelles, comme des flammes. Puis l'image de mon père s'imposa, me montrant le ciel étoilé quand j'étais petite. « Chaque étoile symbolise une vie perdue sur Terre, » m'avait-il dit un soir, lorsque j’étais petite. Cette pensée me fit lever les yeux vers le ciel nocturne. Si mes parents étaient devenus des étoiles, peut-être veillaient-ils sur moi d'une façon ou d'une autre. Cette idée, aussi réconfortante soit-elle, ne comblait pas le vide laissé par leur absence.

Ces souvenirs doux-amers s'entremêlèrent avec les images de mon cauchemar. L'homme passant près du banc, l'odeur enivrante du sang, la sensation de perdre le contrôle…

La voix de Darren me ramena à la réalité :

— Je me disais bien avoir entendu quelqu’un dans les escaliers.

Je me tourne dans sa direction. Il se tenait debout près de la porte, les bras croisés.

— Tu n’arrives pas à dormir ?

Je passe une main nerveuse dans mes cheveux.

— J’avais besoin de prendre l’air, admis-je.

Je montai sur le portique, rejoignant Darren.

— Tu crains que ton cauchemar ne devienne réalité, affirma-t-il.

Je pris une profonde inspiration avant de parler :

— Je ne sais pas comment faire face à tout ça. Entre la soif et mon deuil… Je suis perdue. Tout va si vite. Il y a encore quelques jours, j'avais une vie normale avec mes parents. Et maintenant…

Darren observa le ciel un instant avant de prendre la parole.

— Rien ne presse. Si l'immortalité offre un cadeau, c'est bien celui du temps. Le temps de faire ton deuil et de t'habituer à ta nouvelle condition.

Ni moi ni Darren ne parlâmes pendant au moins une bonne dizaine de minutes, lorsqu'il reprit la parole :

— Nous devrions dormir, dit-il d’un ton tranquille.

— Il est quelle heure ? demandai-je en baillant.

Darren jeta un coup d'œil à sa montre.

— Presque une heure du matin.

Nous retournâmes à l'intérieur et Darren referma la porte derrière nous. Au lieu de monter à l'étage, Darren me mena au salon.

— Couche-toi sur le canapé et ferme les yeux.

Je compris ce que Darren suggérait lorsque j'entendis les premières notes d'une chanson au piano. Je fermai les yeux, fredonnant, et… sombrai.

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