Prologue (Thomas) (1/2)
8e mois de l’an 27 – Région de Sadell
Un sentiment d’euphorie et de liberté.
D’exaltation.
Le ciel argenté de Sadell dansait là‑haut, illuminant une terre qui l’avait vu naître, grandir, puis partir. Il engloutissait chaque son, chaque vibration, chaque odeur qui se jouaient autour pour ne laisser que lui, ici et à cet instant, face à cet espace infini qu’il contemplait à nouveau. Pourtant, il s'assombrissait toujours davantage. Les brises du vent emportaient ses rêves d'enfant, ne laissant derrière elles qu'une triste vérité : sa mort prochaine.
L’euphorie laissa place à la morosité, la liberté à la fatalité.
L’exaltation à la résignation.
Puis, comme un réveil brutal, la réalité. Une cacophonie assourdissante, des coups de feu ininterrompus éclatant comme un tambour infernal. Un grondement puissant ébranla la terre et libéra une effluve de poudre à canon. L’odeur inéluctable de la guerre, un rappel constant de la fragilité de la vie dans un enfer de plomb et de feu.
Aussitôt l’eut‑il compris que Thomas roula sur le côté pour esquiver les morceaux de fer en chute. La douleur de ses côtes brisées lui coupa le souffle, mais il s’efforça de se glisser sur ses genoux pour analyser la situation.
Autour de lui, le chaos persistait à jouer cette mélodie discordante qu’il ne comprenait pas. Il rampa dans la fumée et la poussière, mais il ne distinguait rien d’autre que les tirs qui continuaient de fendre l’air au‑dessus de sa tête.
À la recherche d’un mur qui lui permettrait de se relever, ses mains découvrirent un corps inerte étendu au sol. Un juron d’indignation quitta ses lèvres lorsqu’il le reconnut. Les yeux sans vie de Lincoln fixaient le ciel et s’y noyaient toujours plus, un mince filet de sang coulant le long de sa bouche.
Thomas prit un moment pour fermer les yeux de son collègue tombé au combat, mais une main l'agrippa soudain et le força à se détacher du cadavre. Il tomba lourdement au sol et Perkins émergea dans son champ de vision.
— T’es blessé ?! hurla‑t‑il pour se faire entendre à travers le vacarme.
— Quelques côtes cassées, arriva‑t‑il à prononcer. N’Diaye ?
— Il nous couvre, t’en fais pas pour lui ! Allez, on doit bouger !
Le soldat acquiesça et attrapa le bras tendu de l’Élite. Assaillis par les vents déchaînés qui s'abattaient sur eux, ils se dirigèrent vers le laboratoire en évitant les vestiges tourbillonnants de la tour qui menaçaient de les transpercer.
— Qu’est‑ce que c’est que cette chose, sérieux ? grimaça‑t‑il.
— Prie pour ne jamais le savoir. Yann, allez, bouge‑toi mon pote !
Après s’être assuré qu’ils étaient hors de danger, N’Diaye mit fin à sa couverture et les rejoignit. Les portes du laboratoire se refermèrent derrière lui dans un chuintement mécanique, et un silence irréel s’abattit sur eux après la folie qui venait de ravager l’extérieur.
Profitant de cette accalmie, Thomas inspecta les alentours. Ils se trouvaient dans le couloir principal du laboratoire qui donnait sur de nombreuses pièces, autant d’endroits susceptibles de lui fournir de quoi apaiser sa douleur.
— On s’occupe de sécuriser le périmètre, annonça N’Diaye.
— Ouais, repose‑toi un peu, ajouta son acolyte. Tu fais peur à voir.
Les deux hommes s’attelèrent à leur tâche tandis qu’il partait en quête de soins. Passant devant une porte ouverte, il repéra une étagère chargée de matériel médical. Il mit rapidement la main sur de la morphine et s’en injecta sans se soucier des doses, son regard balayant la pièce.
Dans un coin, un lit avait été repoussé contre le mur. De larges sangles y pendaient encore, et Thomas sortit son couteau pour en couper deux bandes. Il passa la première sous ses côtes brisées et la serra assez pour les maintenir, puis ajusta la seconde.
Au loin, Perkins le héla.
— Le champ est libre, lui notifia‑t‑il lorsqu’il les eut rejoint. Ils doivent être en bas.
— Ils ?
Les deux Élites échangèrent un regard hésitant, avant que le rouquin hausse les épaules.
— Anderson, lâcha‑t‑il. Depuis son arrivée ici, les utopistes se sont de plus en plus échauffés dans le coin, sans parler des disparitions… Tout portait à croire qu’il était derrière tout ça, et on a eu notre preuve quand on a découvert ce laboratoire. Les disparus… il s’en servait comme cobayes.
— Tu te fous de moi ?! s’offusqua Thomas, autant choqué par cette nouvelle que par le calme avec lequel son collègue l’avait exprimée. Qu’est‑ce qu’il leur a fait ?!
Le regard de Perkins se fixa sur les ascenseurs au bout du couloir, comme pour lui signifier qu’il en saurait plus une fois en bas. Thomas ouvrit la marche sans hésiter, bien déterminé à ne pas perdre une minute de plus.
— OK, allons‑y, ordonna‑t‑il. Si c’est vrai, alors Kaz est en danger.
Un rire amusé s'éleva derrière lui. Il se tourna pour voir Perkins occupé à relever le col de sa veste, avant qu’il ne le rejoigne de cette démarche nonchalante qui l’agaçait.
— À croire que tu connais toujours pas le grand Grant Kazuki, ricana‑t‑il en le dépassant. En tout cas, j’retire c’que j’ai dit tout à l’heure. On s’fait pas chier du tout dans ton coin paumé !
L’homme accompagna ses paroles d’un sourire enjoué, mais Thomas n’y répondit que par une moue amère. Sur ce coup, il ne pouvait décemment pas le contredire. Sadell lui avait réservé là une surprise à laquelle il ne s’était pas préparé et qui le terrorisait. Non pas qu’il craignait cette chose, quoi qu’elle puisse être, mais c’était surtout l’impact que les évènements récents pourraient avoir sur sa famille qu’il redoutait.
Par prudence, il sortit son Colt mais Perkins l’interpella :
— Y’avait que des civils, ici.
— Va dire ça à Lincoln.
Plongés dans le silence pesant que ses paroles venaient d’instaurer, les trois militaires continuèrent leur avancée jusqu’aux ascenseurs. Le rouquin hâta le pas pour être celui qui les appellerait, avant de se décaler sur le côté lorsque les portes s’ouvrirent devant eux.
— Les blessés d’abord, se moqua‑t‑il en feignant une révérence.
Thomas ne se le fit pas dire deux fois. Il y pénétrait et replaçait machinalement la visière de sa casquette quand un grognement sortit de la gorge de Perkins, occupé à tapoter sur une console de sécurité.
— Je suppose que personne n’a les accès ? lança‑t‑il.
Réprimant un soupir, Thomas scruta les alentours en quête d’une solution. Son regard accrocha les câbles courant du panneau de commande jusqu’au plafond, et un simple échange avec les deux Élites lui confirma que la même idée venait de leur traverser l’esprit.
Tous trois se fixèrent un instant en silence, attendant de voir qui se proposerait le premier. Mais le choix était vite fait. Entre un homme blessé, un autre massif comme un roc et un troisième agile comme une gazelle… les possibilités n’étaient pas infinies.
— OK, OK, j’ai compris… marmonna le rouquin.
Dans un petit rire discret, N’Diaye gratifia son collègue d'une tape sur l'épaule et s’employa à lui faire la courte échelle. Le désigné d’office frappa le plafond pour en décrocher la trappe, puis se hissa au‑dessus de l'ascenseur.
— Voyons voir c’qu’on a là…
Alors que l’Élite trifouillait l'installation électrique pour désactiver le système de sécurité, un courant d'air froid remonta le long de la colonne vertébrale de Thomas. Cette chose à l’extérieur... Était‑elle vraiment le résultat d'une expérience ratée ? Ce qu'elle était capable de faire semblait pourtant n'avoir rien à voir avec la science. C’était presque… surnaturel. Si inquiétant, même, que ses pensées dérivèrent à nouveau vers sa famille.
Les choses ici allaient mal tourner. Et plus il y pensait, plus il réalisait qu’il n’avait pas d’autre envie – besoin – que de la mettre en sécurité. Kaz s’y opposerait sans doute, mais il se moquait complètement de son avis : il ne quitterait pas la région sans eux.
— Sadell est loin d’ici ? s’informa‑t‑il auprès de N’Diaye.
— Vingt kilomètres.
Un grognement de frustration remonta le long de sa gorge. Dans son état, il ne serait jamais capable de parcourir une telle distance dans un délai raisonnable. À moins que…
Comme s’il avait lu dans ses pensées, l’Élite se pencha vers lui et chuchota :
— C’est la porte à côté, si tu trouves une voiture…
Thomas releva la tête dans sa direction, surpris par sa perspicacité.
— Ma famille vit à Sadell, se sentit‑il obligé de se justifier. Si les choses dérapent…
Il soupira largement, de plus en plus submergé par l’inquiétude.
— Ma sœur…
Avant qu’il n’ait le temps de terminer sa phrase, la tête de Perkins surgit du plafond.
— Ta sœur ? T’as une sœur ? Elle a quel âge, elle est mignonne ?
— Va te faire foutre, Perkins.
L’Élite ricana avant de s’en retourner à sa tâche. La réputation de tombeur du rouquin n’était plus à prouver, mais sa remarque ne l’inquiétait pas plus que ça. Connaissant sa grande sœur, il était pratiquement sûr qu’elle ne s’intéresserait jamais à un homme pareil. Au contraire, elle se ferait même un malin plaisir de le remettre à sa place.
— T’aurais aucune chance avec elle, crois‑moi.
— Tu parles, y’en a aucune qui me résiste, l’entendit‑il répondre dans un écho.
— Allez, arrête tes conneries et fais‑nous descendre. On a pas toute la journée.
— Eh, c’est pas aussi simple qu’il y paraît ! Oh, et puis merde.
Le craquement caractéristique d’un boîtier qu’on explose résonna soudain dans la cabine. L’ascenseur trembla légèrement, avant que la sécurité ne se désactive enfin. Perkins se laissa agilement retomber devant eux, sa mine fière se décomposant à mesure qu’il remarquait leur regard désabusé.
— Bah quoi ? haussa-t-il les épaules. L’électronique, ça a jamais été mon truc !
Thomas soupira face au détachement dont faisait preuve le rouquin. Même lui, qui débordait habituellement d’énergie, savait devenir sérieux quand la situation l’exigeait. Alors comment un Élite – le meilleur d’entre eux, selon Kaz – pouvait‑il se montrer aussi enjoué dans des circonstances pareilles ?
Mais son avis sur la question s’évapora aussitôt leur destination atteinte. Le couloir qu’ils venaient de découvrir était froid, pesant, presque inhumain. Thomas resserra sa prise autour de son arme et s’apprêtait à sortir, mais Perkins posa une main ferme sur son épaule. Il ordonna à N’Diaye d’avancer et se plaça aussitôt derrière lui, refermant la formation.
Acceptant la protection, Thomas se lança à leur suite. La pièce dans laquelle ils étaient arrivés faisait manifestement partie intégrante du laboratoire, il pouvait le voir aux murs bétonnés et aux dalles au sol et au plafond. Mais plus ils avançaient, plus ils s'enfonçaient dans les ténèbres. Les murs de béton laissaient progressivement place à des parois en pierre, les dalles bien nettes se transformaient en un mélange de terre et de roche, et les flammes vacillantes des torches remplaçaient la lumière froide et inanimée des néons au‑dessus de leur tête.
Les trois hommes s'arrêtèrent lorsque la salle se rétrécit pour laisser apparaître une galerie plongée dans l’obscurité la plus totale. Aucun d’eux n’alluma pourtant sa lampe torche, aux aguets. L’étroitesse du passage amplifiait les sons qui s'y propageaient, et des pas précipités se rapprochaient de plus en plus d'eux. En silence, N'Diaye leur fit signe de se mettre à couvert. Ils firent demi‑tour, puis se cachèrent derrière les larges caisses entreposées le long des murs.
Ignorant la douleur diffuse de ses blessures, Thomas retirait le cran de sûreté de son arme lorsqu’une voix féminine s’éleva. Ou plutôt des sanglots. Poussé par l’instinct, il quitta sa cachette pour lui porter secours, mais un fracas fit dangereusement trembler le plafond. Un rapide regard en arrière lui révéla que la chose qui les avait attaqués à l’extérieur les avait suivis jusqu’ici, condamnant leur seule porte de sortie.
Thomas reporta aussitôt son attention sur la galerie d’où provenaient les pleurs. Son cœur manqua un battement lorsqu’il comprit que la femme ne ralentissait pas, courant droit vers un danger encore plus grand que celui qu’elle tentait de fuir.
— Non, attendez ! hurla‑t‑il en se levant d’un bond.
Mais elle ne l’entendit pas. Elle le dépassa seulement, poursuivant sa course effrénée sans réaliser qu’elle courait vers une mort certaine. Un frisson d’horreur le traversa lorsqu’il distingua le jeune enfant qu’elle serrait contre elle. Étouffant la douleur lancinante qui le déchirait, Thomas se lança à sa poursuite mais une main le retint par le bras.
— Non mais t’es cinglé ?! lui reprocha Perkins. Dans ton état, t’espères faire quoi ?! Tu vas te faire tuer si t’y vas, faut qu’on bouge !
Thomas le repoussa violemment, consterné par ce qu’il venait d’entendre. Là était toute la différence entre lui et l’Élite : il n'avait pas encore atteint un tel niveau de détachement. Il ne pouvait tout simplement pas abandonner quelqu’un qui avait besoin de son aide. Il ne pouvait pas laisser délibérément mourir un être humain de la sorte sans au moins essayer de le sauver. Pas tant qu’il n’avait pas tout tenté.
Mais il avait beau se lancer à corps perdu après elle et lui hurler que rien d’autre que la mort ne l’attendait là‑bas, la femme ne l’écoutait pas et ses blessures ne lui permettaient jamais de la rattraper.
— Je vous en prie, arrêtez‑vous !
Il s’élança plus vite encore, mais devant lui se dessinait déjà la silhouette décharnée de la chose qui les avait attaqués plus tôt. Et soudain, un craquement, net et funeste. Le corps de la jeune femme fut projeté dans les airs, son enfant arraché à la douce étreinte de ses bras. La chose le réduisit lui aussi au silence, son petit corps innocent percutant le mur comme une vulgaire poupée.
Un bras le détourna de cette vision macabre et le força à courir dans l’autre sens, mais les images s’étaient d’ores et déjà imprimées dans sa rétine. Une colère indescriptible monta en lui – contre ce monstre, mais surtout contre ceux qui lui avaient infligé cela. Un sentiment d’injustice et d’indignation qui bouillonnait au plus profond de son être sans jamais se tarir. Une fureur si dévorante qu’il ne remarqua pas les deux Élites qui s’étaient arrêtés devant lui. Il les percuta violemment et trébucha, mettant fin à sa course effrénée.
[Partie 1/2]

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