Prologue (Thomas) (2/2)

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[Fin de la section précédente : Un bras le détourna de cette vision macabre et le força à courir dans l’autre sens, mais les images s’étaient d’ores et déjà imprimées dans sa rétine. Une colère indescriptible monta en lui – contre ce monstre, mais surtout contre ceux qui lui avaient infligé cela. Un sentiment d’injustice et d’indignation qui bouillonnait au plus profond de son être sans jamais se tarir. Une fureur si dévorante qu’il ne remarqua pas les deux Élites qui s’étaient arrêtés devant lui. Il les percuta violemment et trébucha, mettant fin à sa course effrénée.]

— Grant doit être un peu plus loin, lui confia Perkins. Rejoins‑le, il te sortira de là. T’es plus en état de combattre.

— J’aurais pu la sauver…

— Cette chose n’a rien d’humain, Orsby, le rappela‑t‑il à l’ordre. Elle les aurait massacrés dans tous les cas, et toi avec.

Il avait beau le savoir, Thomas ne pouvait s'empêcher de se sentir révolté et, dans une certaine mesure, écœuré. En rejoignant l'armée, il avait juré de protéger les autres. Et pourtant, il venait de fuir. Quel genre de héros cela faisait‑il de lui ?

— Qu’est‑ce que vous allez faire ?

— Vous faire gagner du temps.

Le regard de Thomas se fixa sur le rouquin. Toute trace de légèreté avait disparu de son être pour laisser place à une détermination implacable. Les traits ainsi tirés, il ressemblait davantage à l’Élite dont Kaz lui avait parlé. Il n'y avait là plus de place pour la frivolité, son corps tout entier émanant une autorité indiscutable.

— OK.

L’idée de les abandonner ne lui plaisait pas, mais il était assez pragmatique pour savoir qu’il n’avait effectivement aucune chance dans son état. Perkins hocha la tête et se releva, son visage recouvrant peu à peu sa chaleur.

— Allez, à la prochaine, Orsby. Et meurs pas, surtout ! le taquina‑t‑il alors qu’il s’éloignait en compagnie de N’Diaye. Tu dois encore me présenter à ta sœur !

Thomas esquissa un léger sourire entre amusement et dépit avant de se remettre en route. Peu à peu, les murs de béton remplacèrent la terre qui avait envahi les tunnels. Ils s’élargirent pour laisser apparaître une nouvelle salle baignée dans la pénombre, à peine éclairée par des ampoules nues suspendues au plafond qui diffusaient une lueur blafarde.

Les parois étaient revêtues de carrelage blanc écaillé par endroits tandis que des étagères métalliques s’étiraient le long des murs, chargées de flacons brisés et d’appareils de laboratoire. Des câbles pendaient du plafond, certains laissant apparaître leurs fils de cuivre dénudés pour tisser une véritable toile d’araignée électrique.

Des bruits sourds et lointains ajoutaient une note inquiétante à l’atmosphère déjà oppressante, mais ce qui interpella Thomas fut l’immense appareil trônant au centre de la pièce. Prudent, il s’approcha de la table métallique sur laquelle reposaient des instruments rouillés, des seringues usagées, et un vieux moniteur bourdonnant. Les dossiers médicaux des cobayes d’Anderson y défilaient les uns après les autres, mais son cœur ne manqua défaillir que lorsqu’il remarqua l’écran attenant.

Le cœur en panique, Thomas se jeta vers lui pour le prendre entre ses mains. Là, le visage encore enfantin de sa sœur lui souriait, figé dans une innocence que rien ne semblait pouvoir atteindre. La photo était accompagnée d’une multitude de notes qu’il s’empressa de lire et de relire. Un rapport, puis un autre, et encore un…

À chaque ligne, son dégoût et son horreur ne cessaient de croître, révélant toujours davantage ce qu’Anderson lui avait infligé alors qu’elle n’était encore qu’une enfant.

Non.

Ce que l'Académie lui avait infligé, à elle et à tous les autres.

Des pas calmes et mesurés résonnèrent derrière lui, chassant peu à peu la rage et l’indignation qu’il éprouvait envers l’institution à laquelle il s’était consacré toutes ces années. Il reconnaissait ce rythme rassurant, cette cadence régulière et millimétrée qu’il avait appris à apprécier.

Oui, Kaz l’aiderait, lui.

Il vouait peut-être une confiance aveugle à l’Académie, mais il restait un homme d’honneur. Pourtant, le silence oppressant qui suivit son arrivée anéantit tous ses espoirs.

— Tu n’aurais jamais dû venir ici, Thomas.

Thomas se tourna vers lui en silence, la gorge nouée. Comme à son habitude, son ami demeurait fermé. Il arborait ce regard déterminé et sûr de lui qu’il portait souvent, l’un de ceux qui lui murmuraient que le convaincre ne serait pas aisé.

— Je crois comprendre que ça t’aurait arrangé que je meurs là‑haut, effectivement.

— Ne sois pas stupide.

— Où est Anderson ?

Le directeur de l’Élite ne répondit rien – et après tout, il n’en avait nullement besoin. Rattraper le traître n’était pas son objectif. Ça, Thomas l’avait compris dès l’instant où leurs regards s’étaient croisés. Il était là pour supprimer les preuves de l’implication de l’Académie, et il en eut la confirmation lorsque Kaz s’approcha de l’appareil pour y déposer une petite charge d’explosifs.

Il tenta instantanément de l’en empêcher, mais il fut repoussé d’un geste sec qui le mit à terre. La chute lui arracha un souffle brisé, la douleur de ses côtes fracturées éclatant dans sa poitrine. Il ne put qu’assister, impuissant, à l’explosion de l’arsenal qui éclata dans une myriade d’étincelles saturant l’air d’une odeur âcre et irritante.

Voyant son ami se diriger vers le reste des preuves, Thomas se redressa pour le retenir.

— Kaz, arrête, merde ! s’indigna‑t‑il. Comment tu peux continuer de leur faire confiance, bordel ? T’as bien vu ce qu’ils ont fait !

Il fut une fois de plus repoussé sans effort, mais l’Élite s’arrêta de lui‑même lorsque son regard se posa sur le dossier d’Evanna qui défilait encore.

— Tu l’as forcément remarqué, n’est‑ce pas ? l’interrogea‑t‑il. Son nom.

Thomas baissa les yeux, le cœur soudain alourdi. Oui, il l’avait vu. Et s’il se sentait déjà trahi par l’Académie, c’était surtout le patronyme de sa sœur qui avait attisé la douleur qui lui rongeait la poitrine. Mais cette révélation ne changeait rien à l’amour qu’il lui portait. Elle était – et resterait toujours – sa frangine, celle qui avait toujours veillé sur lui quitte à sacrifier son propre bonheur.

— Ça reste ma sœur, Kaz. Et l’Académie, elle… elle a…

Les mots lui manquèrent et il retomba dans le silence. Il s’y perdait délicieusement, savourant malgré lui ce calme qui venait engourdir ses pensées les plus sombres, quand un frottement sec le ramena brutalement à la réalité. La flamme du briquet allumé par Kaz vacillait au‑dessus des dernières preuves capables d’incriminer l’Académie, prête à les dévorer.

Dans un juron de protestation, Thomas se rua sur lui pour l’en empêcher mais ne reçut en retour qu’un coup de poing brutal dans ses côtes fracturées. La douleur explosa une nouvelle fois dans sa poitrine et il s’effondra à genoux, le souffle broyé face aux documents qui se consumaient lentement sous ses yeux.

— Putain, Kaz… comment… tu peux faire ça…

— J’exécute les ordres. Et je te conseille d’en faire de même si tu tiens à la vie.

Atterré, Thomas se remit difficilement sur pied et s’approcha de lui. Ses côtes le torturaient si violemment qu’il manqua s’effondrer, mais Kaz le rattrapa in extremis. Leurs regards se croisèrent et durant un instant, il crut voir le masque d’imperturbabilité de son ami se fissurer.

— Ouvre les yeux, Kaz…

— L’Académie n’est pas responsable, Thomas, répliqua‑t‑il. Anderson est le seul fautif. Ne remet pas tout en cause simplement parce que les choses paraissent si compliquées.

— Alors je devrais leur faire confiance ? s’indigna‑t‑il en le repoussant. Elle n’était qu’une enfant, Kaz ! Leurs expériences datent pas d’hier, mais d’une vingtaine d’années ! Comment peux‑tu seulement remettre en cause l’évidence ?!

— Anderson en est le seul responsable, répéta‑t‑il avec fermeté.

Thomas eut envie de hurler de rage tant le comportement de son ami le mettait hors de lui. À ce niveau, il ne s’agissait même plus de confiance envers l’institution qui l’avait élevé, mais de stupidité pure et simple.

— Je dois la ramener à l’Académie, Thomas.

Son cœur se contracta en réponse. La ramener. Aux monstres qui lui avaient fait ça. C’était inconcevable, comment pouvait‑il seulement l’envisager ? Un juron lui échappa, mais il n’arracha pas la moindre réaction à l’homme qui lui faisait face.

— C’est ma sœur, putain, Kaz ! Tu peux pas faire ça !

— C’est la procédure.

— Tu pourrais nous laisser partir ! Laisse‑moi m’en charger.

— Je…

Les sourcils de Kaz s’arquèrent dans une confusion manifeste. Une hésitation passa dans son regard, presque imperceptible mais suffisamment réel pour faire naître l’espoir au creux de ses entrailles. Mais tout s’arrêta presque instantanément. Ses épaules se redressèrent et ses traits se durcirent, sa main lissant le tissu de sa veste pour retrouver toute sa contenance.

— Kaz, je t’en prie…

— L’Académie saura quoi faire.

— L’Académie n’est qu’un ramassis de conneries, bordel ! rétorqua‑t‑il avec fureur. Arrête de leur vouer une confiance aveugle !

— Quoi, tu veux dévoiler ça au monde entier ?

— Un peu que je vais le faire ! Le monde a le droit de savoir par qui ils sont dirigés.

Le regard de son ami changea du tout au tout, passant de la simple détermination à une implacable résolution. Il dégaina et pointa son arme sur lui, ses iris brillant de cette lueur infaillible qu’il lui connaissait.

— Putain, mais qu’est‑ce que tu fous ? s’étrangla‑t‑il en levant les mains en signe de paix. OK, je vais rien dire du tout, ça te va ? Calme‑toi.

— Je t’avais pourtant dit de suivre les ordres. Pourquoi ne m’écoutes‑tu donc jamais ?

— Baisse ton arme, OK ? Tout ce que je veux, c’est que ma sœur soit en sécurité. Laisse‑moi partir et t’entendras plus parler de nous.

— Je ne peux pas faire ça.

— Tu peux le faire, Kaz… l’encouragea‑t‑il en s’approchant lentement. Je sais qui tu es, au fond. Tu peux le faire…

— Non !

Kaz secoua vivement la tête. Ses gestes trahissaient la tension qui le traversait, cette hésitation infime qu’il s’efforçait de contenir. Mais dans l’ombre de ses iris, la détermination reprit une ultime fois le dessus, balayant la brume d’indécision qui avait failli le détourner de sa mission.

— Tu n’aurais jamais dû venir ici, Thomas.

— Kaz…

Une détonation éclata dans l’air, brute et inéluctable. La balle quitta le canon dans une gerbe d’étincelles, des fragments de poudre suspendus autour d’elle comme une pluie immobile.

Thomas n’aurait jamais dû en être conscient, mais le temps s’était arrêté autour de lui. L’onde de choc ondulait encore dans l’air, figée à mi-parcours. Il voyait toujours la balle tracer sa route jusqu’à lui, à une vitesse si lente qu’elle lui paraissait inexistante. Ses doigts tentèrent de l’attraper mais un éclair éclatant l’en empêcha. Une brûlure vive le traversa – et avec elle la certitude troublante que tout cela lui était déjà arrivé.

La lumière pulsa encore, presque vivante, accompagnée d’une mélodie douce et familière. Une berceuse qu’Evanna lui chantait autrefois pour l’apaiser, lorsqu’il n’était encore qu’un enfant. Des filaments argentés se déployèrent autour de lui, et il se réfugia dans l’obscurité de ses paupières.

Puis, tout bascula. Le temps reprit son cours avec une brutalité sourde, et la balle acheva sa trajectoire pour venir se loger dans sa poitrine. L’impact le projeta en arrière, le souffle arraché de ses poumons. Et lorsqu’il parvint enfin à rouvrir les yeux, le ciel argenté de Sadell s’étendait au-dessus de lui, sombre et menaçant.

Les événements défilèrent à nouveau, une boucle infernale où il tombait de la tour, se relevait, découvrait le corps de Lincoln, pénétrait le laboratoire, échouait à sauver la femme en détresse et son enfant. Chaque répétition semblait gravée dans le marbre. Pourtant, son âme n’aspirait qu’à briser ce cycle et retrouver sa sœur. Mais la mélodie continuait de se jouer autour de lui, un disque rayé qui le ramenait inlassablement à cet instant : celui où il avait découvert que l’Académie les avait trahis, où Kaz l’abattait, et rien ne pouvait le tirer de ce cauchemar.

Oui. Ce n’est qu’un rêve.

— Alors réveille‑toi.

La voix de Kaz retentit dans son esprit jusqu’à faire trembler la moindre de ses cellules.

— Qu… Quoi ?

Sa propre voix lui répondit, plus froide et distante, comme si elle ne lui appartenait plus.

— Tu as dit que ce n’était qu’un rêve. Alors réveille‑toi.

Kaz ! Aide‑moi ! Je t’en supplie !

— Réveille‑toi, Thomas.

— Non, non, non, non, non !

Si ! Laissez‑moi partir !

— Non, non, non, non, non !

Je veux me réveiller !

Personne ne l’entendait. Il restait prisonnier de lui‑même, condamné à revivre sans cesse le même cauchemar. Mais au moment où il se résignait à son sort, la mélodie faiblit enfin. Les notes entêtantes perdirent peu à peu leur emprise, et un frisson de soulagement parcourut sa colonne vertébrale. Une lueur d’espoir perça la brume qui enveloppait son esprit, et enfin…

Il se réveilla.

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