Chapitre 1 (Grant) (1/2)

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3e mois de l’an 29 – Région d’Ashford

Sous le regard d’un ciel obscur, le feu crépitait dans son foyer et libérait des volutes de fumée épaisse et grisâtre. Les flammes tranchaient avec la noirceur des bois alentours, projetant des ombres plus imposantes encore qui se mêlaient aux silhouettes dansantes de la végétation.

La nuit était tombée depuis plusieurs heures maintenant, mais aucun d’eux ne dormait. Un silence presque absolu les enveloppait, seulement rompu par le craquement rassurant du feu, les murmures discrets des feuilles caressées par la brise et le ululement envoûtant d’une chouette par‑delà les arbres. Son ami avait beau être habitué à cette mélodie, Grant, lui – et après cinq mois passés à errer sur les routes –, n’y arrivait toujours pas.

Son attention se porta sur l’homme par qui tout avait commencé, le visage partiellement caché par la casquette qu’il portait. Ses prunelles étaient perdues dans les braises devant lui, la lueur des flammes se reflétant dans ses yeux noisette. Les blessures que Grant lui avait infligées plusieurs mois auparavant avaient fini par guérir, mais l’une d’elles avait laissé une large cicatrice sur son nez qui lui donnait un air sérieux en total décalage avec sa personnalité.

Après leur fuite, Grant et Thomas avaient été forcés de se diriger vers l’ouest. Le nouveau président avait peut‑être feint de le libérer, mais il avait vite constaté qu’il n’en était rien.

L’Académie les pourchassait.

Sinon lui, elle poursuivait Thomas et les obligeait donc à ne jamais s’attarder trop longtemps au même endroit. De surcroît, Grant n’avait eu aucune nouvelle de l’Élite. Les informations se faisaient rares, même s’ils parvenaient à en glaner lorsqu’ils s’arrêtaient dans des villages pour se réapprovisionner en vivres.

Mais là encore, ils ne pouvaient pas prendre le risque de se mêler à la foule. Car Thomas, s’il avait récupéré le contrôle de son corps et de son esprit grâce à l’inhibiteur, n’en restait pas moins un danger pour les autres.

Resserrant son manteau pour se protéger de la morsure du vent, Grant se leva et attrapa sa gourde pour la tendre à l’ex‑soldat. Thomas l’empoigna et la porta à ses lèvres. Il ne daigna pas le remercier, le regard perdu dans le feu qui brûlait devant lui.

— Comment te sens‑tu ? demanda‑t‑il en prenant place à ses côtés.

— Réexplique moi tout ce que tu sais.

Réprimant un soupir ennuyé, Grant s’exécuta. L’ex‑soldat n’avait eu aucune idée de ce qui s’était passé lorsqu’Ekha l’avait contrôlé, tourmenté par des souvenirs passés qui se jouaient en boucle dans son esprit. Heureusement, l’inhibiteur avait corrigé ce problème, du moins partiellement. Il avait le mérite de ne plus le plonger dans une réminiscence traumatisante quand Ekha prenait possession de lui, même s’il ne se souvenait plus de rien à son réveil.

Si Thomas lui était reconnaissant d’avoir veillé sur sa grande sœur en sa mémoire, il n’avait que difficilement accepté sa trahison à son égard. Après tout, il était celui qui l’avait presque tué et condamné à un sort atroce, avant de le torturer délibérément. Cette pensée lui retourna aussitôt l’estomac : heureusement qu’il n’était plus cet homme‑là.

— Donc le seul moyen de sauver Evy serait de se débarrasser de cet Ekha…

Grant hocha la tête et le silence les enveloppa à nouveau. Il pouvait entendre son ami réfléchir d’ici et fut aussitôt capable de déterminer ses prochaines paroles.

— Et si tu me tuais ?

— Ne sois pas stupide.

— Et pourquoi pas ? insista‑t‑il en posant son regard sur lui. Si tu me tuais, on en serait débarrassé une bonne fois pour toutes, et tout rentrerait dans l’ordre.

— Te tuer ne résoudrait rien, affirma‑t‑il d’une voix ferme et tranchante. Tant qu’il sera dans l’Écume, l’Histoire sera amenée à se répéter. Il prendrait le contrôle de quelqu’un d’autre, comme il l’a fait avec Keith Kaba ou toi, et s’en servirait pour…

— Alors allons dans l’Écume et tuons‑le ! s’emporta le jeune homme en se relevant.

Grant ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit. Le regard empli d’optimisme de Thomas le frappa de plein fouet, mais il se devait d’à nouveau calmer ses ardeurs. L’espoir n’apportait rien d’autre que de la déception, il le savait.

— Ce n’est pas si simple.

— Bien sûr que si, ça l’est ! Cet appareil, à Mosley…

— C’est trop risqué.

— Mais…

— On la sauvera, Thomas, le coupa‑t‑il fermement. Mais en premier lieu, on doit te sauver, toi. Sinon, tout ce qu’elle aura fait n’aura servi à rien. C’est ce que tu veux ?

Un grognement de mécontentement s’échappa de la gorge de son ami, qui se laissa lourdement retomber au sol pour plonger son regard vide dans le feu.

— Elle est plus forte que tu ne le penses, tu sais.

— Comment je pourrais le savoir…

Sa voix se brisa et il renifla avant de baisser la tête au sol, les avant‑bras sur ses genoux. Le voir ainsi – et surtout être incapable de ne rien faire pour l’aider – le pesait plus qu’il ne voulait bien se l’avouer, mais il ne pouvait rien faire de plus pour le moment.

Les minutes s’égrenèrent, et le feu devant eux commença à s’étouffer. Grant s’apprêtait à l’attiser quand la voix de Thomas s’éleva dans les airs en une mélodie bien reconnaissable. Il se stoppa net et porta instinctivement sa main à sa ceinture, les yeux rivés sur son ami.

D’ordinaire, cela n’augurait rien de bon. Ekha ne tardait jamais à se manifester lorsque son réceptacle se mettait à fredonner. Il retint son souffle mais la mélodie finit par se muer en un rire léger, de ceux qui surgissaient parfois quand son ami replongeait dans les souvenirs de sa vie passée.

Rassuré, Grant ajouta du bois au feu. Pour préserver leurs réserves, Thomas n’avait pas reçu d’inhibiteur depuis plus d’une semaine et Ekha avait toutes les chances de revenir bientôt. L’expérience leur avait pourtant appris que l’Immuable ne prenait le contrôle que lorsqu’il le jugeait nécessaire, pas au beau milieu de la nuit.

Mais la théorie vola en éclats quelques secondes plus tard lorsque l’homme à sa gauche lui projeta des braises au visage. Grant ne chercha même pas à les éviter. Il profita du court répit pour attraper un inhibiteur et ramener Thomas à lui, mais on ne lui en laissa pas le temps. Il fut projeté au sol, les mains de son ami se refermant sur sa gorge avec force et détermination tandis que son regard étincelait des flammes tout à côté.

Un regard qui n’était plus le sien.

— Où est‑elle ?

— Tho… Thomas…

Un rire rauque s’éleva dans les airs et lui glaça les os.

— Eh non, Kaz… Raté !

Grant glissa ses doigts jusqu’à sa ceinture à la recherche d’un inhibiteur, mais Ekha le prit de vitesse et les jeta tous au feu. Les flammes s’embrasèrent si bien qu’elles lui léchèrent le visage d’un peu trop près. Il reporta ses mains sur celles de son agresseur dans l’espoir de desserrer son emprise, mais ses doigts demeuraient fermement enroulés autour de son cou.

Son visage s’empourpra. Dans peu de temps, le manque d’oxygène le ferait tomber dans l’inconscience et il ne pourrait alors plus rien faire. Regroupant ses dernières forces, Grant tâta le sol à côté de lui à la recherche du morceau de bois qu’il venait de mettre au feu. Ignorant son contact enflammé, il s’en saisit et asséna un coup puissant dans la hanche de son assaillant.

Ekha relâcha légèrement son emprise sous l’effet de la surprise, lui laissant l’opportunité de glisser ses bras entre les siens et de les écarter. Il le gratifia d’un coup de tête et lui décocha un puissant coup de poing qui le fit basculer sur le côté, et moins d’une seconde suffit pour planter l’inhibiteur d’urgence qu’il gardait à la cheville dans le cou de l’ex‑soldat. Le corps de son ami cessa aussitôt de se débattre, ses yeux se voilant à mesure qu’Ekha quittait son corps.

Ignorant sa blessure et l’air qui peinait à remplir ses poumons, Grant chargea Thomas sur son dos et le réinstalla à l’endroit où il se trouvait avant l’attaque. Il s’assit ensuite à ses côtés et attendit patiemment, profitant de l’accalmie pour panser sa brûlure. Quelques instants plus tard, le jeune homme fixait de nouveau les flammes comme si rien ne s’était produit, avant de laisser échapper un grognement de dégoût.

— J’y crois toujours pas, se plaignit‑il. Evy et Perkins…

Un sourire retroussa ses lèvres : voilà un autre sujet que Thomas avait du mal à digérer.

— Il a changé, tu sais.

— Mon cul, siffla‑t‑il entre ses dents. C’est peut‑être un bon Élite, mais avec les fem… Qu’est‑ce que tu fais ?

Grant releva la tête vers son ami, qui le dévisageait se bander la main sans comprendre.

— C’est rien, je me suis brûlé en remettant une bûche dans le feu tout à l’heure, mentit‑il. La vie en forêt, c’est décidément pas mon truc.

Cacher ses pertes de contrôle à Thomas était une chose qu’il avait longuement hésité à faire, mais il s’y était finalement résolu. Il ne voulait pas que la culpabilité l’étreigne ou ne lui fasse perdre l’envie de se battre. Les sourcils du jeune homme se soulevèrent et il le scruta un moment avec méfiance, avant que son front ne se lisse à nouveau. Son regard se fit plus léger, et un sourire mutin étira ses lèvres.

— Ah, ah ! Enfin un domaine où j’suis meilleur que toi, Kaz !

— Crois‑moi, il y en a plein d’autres.

— Ouais, je sais ouais, fanfaronna‑t‑il en replaçant sa casquette.

Un rire discret lui échappa devant l’attitude faussement frimeuse de son ami. Thomas soupira d’aise en reportant son attention sur le feu, et Grant l’imita. Il brûlait encore anormalement fort – conséquence des inhibiteurs qu’Ekha leur avait fait gaspiller.

Il ne s’agissait pas là d’une solution pérenne, mais c’était la seule qu’ils détenaient.

Et ils n’en avaient presque plus.

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