Chapitre 1 (Grant) (2/2)
Grant se réveilla le lendemain matin aux premières lueurs de l’aube. Cette nuit encore, il n’avait dormi que d’un œil alors même que l’inhibiteur avait été administré à Thomas la veille. Jetant un regard de l’autre côté des vestiges du feu, la paillasse de son ami était vide, signe qu’il s’était déjà levé pour s’adonner à sa petite séance de cueillette matinale. L’ex‑soldat revenait doucement vers lui lorsqu’il se redressa de son lit de fortune, le visage illuminé par une récolte apparemment fructueuse.
— Bien dormi ? le salua‑t‑il en déposant devant lui un bol empli de baies et de noix.
L’Élite lui octroya un regard mauvais qui eut pour seul effet d’élargir plus encore le bas de son visage. Contrairement à Thomas, Grant n’avait jamais eu l’habitude de vivre comme un nomade. Il en avait bien eu quelques occasions lorsqu’il avait effectué des missions qui l’y avaient obligé, mais celles‑ci se comptaient sur les doigts d’une main.
Même lorsqu’il avait traqué Moss l’année précédente, il n’en avait eu aucun besoin, les différentes structures militaires disséminées dans tout Barden lui ayant permis de faire étape dans un minimum de confort. Rien de comparable donc, à ce qu’il expérimentait depuis plus de cinq mois aux côtés de son ami, et qui le rendait particulièrement grognon au réveil.
Encouragé par les gargouillis de son estomac, Grant dévora son petit‑déjeuner.
— Tiens, je suis allé chercher de l’eau, aussi.
L’ex‑soldat lui lança sa gourde et il le remercia d’un simple signe de tête. À en juger par la cendre recouvrant une bonne partie de son visage, Thomas s’était amusé à construire un filtre à eau naturel plutôt qu’à la faire bouillir. Une démarche qu’il appréciait tout particulièrement et qu’il avait tenté de lui enseigner, mais Grant n’était ni doué ni intéressé par toutes les techniques de survie de son ami. Il avait feint d’avoir assimilé le concept, mais il aurait en réalité été bien incapable de réitérer l’exploit si on le lui avait demandé.
Alors qu’il ouvrait la bouteille pour la porter à ses lèvres, une douleur lancinante se réveilla dans sa main et la lui fit lâcher. L’eau se déversa au sol, inondant le mélange de gravier et de sable sur lequel ils avaient passé la nuit. Grant gratifia son ami d’un air désolé, mais Thomas se contenta de sourire avant de le rejoindre pour lui attraper le bras.
— Allez, laisse‑moi voir ça, feignit‑il de soupirer.
Le jeune homme retira prudemment le bandage sommaire qu’il s’était dispensé la veille, et Grant regretta de ne pas y avoir porté plus d’attention. Ni nettoyée, ni désinfectée, ni hydratée, la brûlure avait empiré au point que des morceaux de chair s’étaient collés à la compresse.
Thomas inspecta la blessure avec un sérieux méticuleux et, une fois le diagnostic posé, farfouilla dans sa sacoche pour en sortir des fleurs spiciformes. Grant les reconnut pour en avoir vu de semblables le long des chemins qu’ils avaient empruntés. Pour autant, il aurait été bien incapable d’en connaître le nom et encore moins leurs propriétés médicinales.
Comme en réponse à son interrogation muette, la voix de Thomas s’éleva dans l’air.
— Ce sont des plantains lancéolés, expliqua‑t‑il alors qu’il attrapait une grosse pierre à la surface plate et la plaçait entre ses jambes. Très utiles en cas d’inflammations cutanées, précisa‑t‑il en les y déposant.
Grant demeura silencieux, le regard perdu sur l’ex‑soldat qui, après être parti en quête d’un gros caillou et avoir opté pour le plus plat, dépeçait la plante de ses corolles pour n’en garder que les feuilles. Il s’attela à les écraser à l’aide de son outil improvisé, effectuant des va‑et‑vient uniformes qui les broyaient contre la surface de son espace de travail d’un jour. Une substance liquide s’en écoula, glissant le long de la pierre jusqu’à se caler dans une dépression naturelle que formait la roche.
Se sentant épié, le survivaliste en herbe releva brièvement la tête vers lui.
— Quoi ? s’étonna‑t‑il.
— C’est à Sadell que tu as appris tout ça ?
— Plus ou moins. Disons que j’ai su m’adapter à mon environnement, ajouta‑t‑il d’une mine enjouée. Les plantains poussent pas, à Sadell. On utilise plutôt de l’écorce de bouleau, qui a un effet similaire. Tiens, nettoie ta plaie.
L’Élite attrapa la gourde que lui tendait son ami et s’exécuta. La fraîcheur du liquide apporta un bref soulagement à la brûlure intense qui lui ravageait la paume, mais la douleur revint de plus belle lorsqu'il entreprit de retirer les morceaux de saleté qui s’y étaient incrustés. Il réprimait les jurons qui menaçaient de franchir la barrière de ses lèvres quand la voix de Thomas résonna à nouveau.
— C’est marrant… Y’a encore pas si longtemps, j’étais persuadé que je haïssais tout ça.
Grant le contempla en silence déposer son outil et plonger avec assurance ses doigts dans les sucs qu’il avait récupérés. Il les appliqua sur ses rougeurs et massa doucement, ses traits tirés dans une profonde réflexion. Aussitôt, la sensation de chaleur et d’irritation se dissipa.
— Je croyais que la vie à Mosley me convenait bien mieux, que jamais je regretterais d’être parti de Sadell.
Il s’essuya sur son pantalon pour éliminer l’excès de jus, puis attrapa un bandage propre dans lequel il enveloppa délicatement sa main.
— Mais maintenant que je me retrouve là… je comprends mieux pourquoi Evy me tannait si souvent pour qu’on aille se perdre en forêt, avoua‑t‑il dans un souffle, la voix tremblante d’une affliction bien perceptible. On se sent libre… même si on l’est pas vraiment.
À peine eut‑il terminé son pansement que la tristesse qui assombrissait son visage s’évanouit. Son expression se transforma en une mine enjouée et un sourire si radieux que Grant aurait presque pu penser avoir imaginé les confessions qu’il venait d’exprimer.
L’ex‑soldat se leva et lui annonça aller paqueter leurs affaires pour leur départ imminent. Il acquiesça d’un signe de tête, troublé par ces révélations et la peine qu’il avait pu y apercevoir.
— Thomas.
— Hum ? répondit‑il, la tête plongée dans son sac à dos.
— Tu le seras bientôt, crois‑moi.
— De quoi ?
— Libre.
Son ami se redressa et se tourna vers lui, le regard si bien dissimulé derrière sa casquette que Grant ne sut dire quel impact ses mots avaient laissé dans leur sillage. Un sourire franc finit par étirer les lèvres de Thomas, sa main trouvant sa visière pour la replacer d’un geste assuré.
— Ouep, affirma‑t‑il avec aplomb. Je sais !
Un enthousiasme bien trop soudain pour être réel.

Annotations
Versions