Chapitre 2 (Grant) (1/2)

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Traverser les prairies et les bosquets d’Ashford n’était pas des plus désagréables.

C’était ce que s’était souvent répété Grant, ces deux derniers mois, alors qu’il attendait avec impatience l’arrivée du printemps. Et même si l’hiver n’avait pas été particulièrement rude et leur avait permis d’avancer à un rythme convenable, c’était avec une joie inconsidérée qu’il retrouvait les premiers signes de la belle saison. Les prairies se teintaient de vert tendre et de fleurs sauvages, les bosquets se remplissaient de chants d’oiseaux et l’air, bien qu’encore frais, portait une promesse de renaissance.

Un renouveau que Grant espérait bien trouver ici, car l’incident de la veille avait au moins eu le mérite de lui faire prendre conscience de l'urgence de la situation. Loin de simplement voyager, ils avaient surtout erré sur les routes sans but précis. Une stratégie qui était non seulement imprudente, mais potentiellement mortelle. Alors quitte à être en danger, autant tenter quelque chose, non ?

Après Mosley, la ville d’Ashford se dressait comme le second bastion de l’Académie – de par la présence de la centrale qui en était le cœur palpitant. Cette installation colossale fournissait l’essentiel de l’énergie mondiale en plus d’être un centre de recherche avancé dans une multitude de domaines. Il s’agissait donc là de jouer avec le feu, mais c’était surtout leur meilleure chance de récupérer des inhibiteurs. Après tout, ne dit‑on pas que c’est dans la gueule du loup qu’on trouve la clé de sa survie ?

— Personne dit ça, s’esclaffa Thomas lorsqu’il lui fit part de sa pensée.

— Toujours est‑il que c’est notre meilleure chance, releva Grant.

— Si tu le dis.

Thomas poursuivit son chemin sans un mot de plus, arpentant gaiement les sentiers. Les mains reposant sur les bretelles de son sac, il observait les environs à la façon d’un touriste. Sa manière insouciante d’appréhender la vie avait toujours fasciné Grant. Un optimisme à toute épreuve que rien ne semblait pouvoir ébranler, une capacité à voir le positif, et seulement lui, même dans les moments les plus sombres.

— Tu vois tous ces décombres ? reprit son ami en pointant du doigt l’horizon. Eh ben ce sont des vestiges d’anciens temples utopistes. La région d’Ashford en est remplie.

L’ancien directeur de l’Élite abandonna l’idée d’établir un plan d’action, connaissant assez l’ex‑soldat pour savoir qu’il n’avait aucune intention d’en parler maintenant. À son tour, il laissa son regard parcourir les environs. Des ruines antiques apparaissaient ici et là au milieu d’une végétation déjà bien luxuriante pour cette période de l’année. Grant en avait déjà entendu parler. Des souvenirs d’un temps passé où la religion utopiste était encore bien ancrée dans les mœurs, où l’existence des Gardiennes était vénérée de tous comme une vérité immuable.

— Les habitants d’Ashford priaient plutôt Šariagg, résonna la voix de Thomas à la manière d’un guide. Tous les bosquets que tu peux voir étaient considérés comme ses sanctuaires, et les sages communiquaient avec elle par le biais de rituels et d’offrandes. Tu peux trouver des ruines similaires sous les sables brûlants de Ruther, aussi, ajouta‑t‑il simplement. Ceux‑là idolâtraient Šabaeri et la surnommaient la lionne solaire. Elle était souvent vue dans les rêves des grands chefs, leur apportant force et courage.

— Et Šamana ?

— Ah, la louve lunaire… Elle était considérée comme étant la gardienne des ombres. Elle était invoquée lors des pleines lunes pour guider les âmes perdues vers l’Écume.

— Et où était‑elle vénérée ?

— À Sadell. Ses initiés élevaient des cercles de pierres et s’en servaient comme lieux de culte nocturnes où ils pratiquaient des rites lunaires en son honneur. Mais ça, c’était avant, nuança‑t‑il bien vite. Depuis, ces folklores sont lentement tombés dans l’oubli, à tel point que même les utopistes les plus chevronnés ne vénèrent plus soit l’une, soit l’autre. Elles sont devenues au fil du temps une sorte de trinité que tous honorent.

Grant demeura muet, mais ses pensées résonnaient avec fracas dans son esprit. Elles glissèrent lentement vers les hommes qui l’avaient pourchassé lors de sa fuite du laboratoire un an et demi auparavant, et aux rites étranges et sordides qu’il avait pu découvrir là‑bas. Avaient‑ils été des anciens partisans de Šamana ?

— Non, affirma Thomas lorsqu’il lui posa la question. Ceux‑là se sont tout simplement perdus. Ils ne répondent qu’aux murmures de l’au‑delà, et à rien d’autre. Sadell a toujours été plus…mystiquement chargée que le reste de Barden, dirons‑nous, lui expliqua‑t‑il. C’est pour ça que les dirigeants utopistes y avaient toujours érigé leurs fiefs, jusqu’à aujourd’hui. Enfin, du moins jusqu’à ce que l’Académie ne les en déloge y’a… Ah !

— Thomas !

Grant se rua vers son ami, qui avait pris sa tête entre ses mains.

— Ça va ?! Que se passe‑t‑il ?

— Rien, c’est… c’est bon, le rassura l’ex‑soldat. C’est passé.

L’Élite n’insista pas mais garda son attention posée sur lui encore plusieurs secondes. Comme son ami ne se formalisait pas et reprenait sa route d’un air guilleret, Grant l’imita :

— Je croyais que tu n’avais jamais été intéressé par les croyances utopistes ? Pourtant, tu sembles en connaître bien plus que certains d’entre eux.

— Ouais, bah… faut croire que ça aide, d’avoir un Immuable dans sa tête, plaisanta‑t‑il. Faut bien qu’il y ait un avantage.

Thomas l’affubla d’un sourire malicieux, puis retourna à sa contemplation. Grant lui laissa bien volontiers ce moment d’observation. Il en profita pour se concentrer sur ses préoccupations initiales, que l’ex‑soldat lui avait malgré lui fait mettre de côté.

*

Ashford était encore à plusieurs jours de marche de leur position, mais Grant n’avait pas prévu de s’y rendre directement. Le désespoir ne l’ayant pas pour autant rendu stupide, l’ancien directeur de l’Élite avait préféré perdre une journée de marche supplémentaire pour rejoindre le petit village portuaire de Dunford, au sud de la capitale régionale.

Ils y arrivèrent en fin de journée, guidés par la brise marine alors que le soleil commençait à décliner. Des maisons aux volets colorés s'alignaient le long du quai où des bateaux de pêche se balançaient doucement au gré des vagues et des cris des mouettes dans le ciel. Pourtant, au cœur de ce paysage bucolique et paisible, une étrangeté saisissante de modernité : d’imposants conteneurs floqués du sigle de l’Académie étaient entreposés sur d’immenses cargos, que des ouvriers déchargeaient les uns après les autres.

Grant et Thomas échangèrent un regard inquiet, puis reportèrent leur attention sur la scène. Le village n'était pas aussi tranquille qu'ils l'avaient imaginé. De toutes parts, les habitants en âge d'aider s'affairaient à prêter main‑forte aux membres de l'Académie tandis que les plus vieux se rassemblaient autour des maisons en les dévisageant d'un air mauvais.

Grant et Thomas s’approchèrent discrètement d’eux dans l’espoir d’entendre leurs conversations. Au travers du tumulte de leurs complaintes et protestations, deux idées principales émergèrent. La première, l’Académie aidait activement à la reconstruction d’Ashford. La seconde, et non des moindres, la réédification de la ville attirait une multitude de volontaires des quatre coins de Barden… ce qui faciliterait grandement leur infiltration prochaine.

— Eh, psst, Kaz !

Sourcils froncés, Grant s’extirpa de ses pensées pour se tourner vers Thomas. Il revenait doucement dans sa direction, les yeux rivés à une affiche qu’il venait d’arracher d’un panneau.

— Regarde ça.

Une moue de surprise étira ses traits face à l’avis de recherche qu’on lui avait tendu.

— On est plutôt pas mal, lui fit remarquer Thomas, qui zieutait par‑dessus son épaule. Bon, par contre, ils ont oublié ma casquette… et pour toi, quelques cheveux blancs.

Il ricana devant la mine dépitée de l’Élite, puis reporta son attention sur leurs portraits.

— Tu crois que c’est sérieux ? reprit‑il, plus solennel.

— Assurément.

— Mais l’Élite aurait forcément réagi si c’était le cas.

— Pas s’ils croient, comme tu viens de le faire, que ce n’est qu’une mise en scène.

Son ami réfléchit à ses paroles un moment, incrédule. Mais Grant, lui, n’en avait pour le coup aucun doute. Lui et Thomas étaient les deux seules personnes, hormis Moss et Evanna, à connaître le secret de l’Académie et à ne pas être sous son contrôle. Mais Moss avait été déclaré mort, et Evanna était aux mains de l’ASU. Ils étaient donc les seuls à pouvoir porter atteinte à son pouvoir – même si, ils avaient pu le constater en voyageant à travers le pays, Barden n’avait pas attendu qu’ils le fassent pour perdre foi en cette institution.

La popularité de l'Académie était en baisse. Non pas que le nouveau président ne fût pas à la hauteur, mais il payait le prix des actions de son père avant lui et des conséquences de la guerre sur son peuple. Il avait hérité d'un monde fragmenté par la violence, et devait désormais faire face à une vague de haine sans précédent.

Pour autant, Grant ne ressentait aucune pitié pour lui. Il espérait au contraire que cette expérience lui permette de mieux comprendre ce que les utopistes avaient enduré au cours des trente dernières années, et peut‑être même lui inculquerait‑elle quelques notions d’humilité.

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