Chapitre 2 (Grant) (2/2)

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La nuit était complètement tombée quand Grant et Thomas trouvèrent refuge dans la cambuse spécialement aménagée pour les ouvriers près des quais. Au milieu de cette foule et de l’agitation ambiante, les risques d’être reconnus étaient minimes en plus d’offrir une opportunité idéale pour en apprendre davantage sur la situation à Ashford.

Portés par cette idée, ils avaient subtilisé deux bleus de travail pour faciliter leur insertion et s’étaient servi une assiette pour se fondre dans la masse. Ils s’installèrent un peu à l’écart sous l’immense chapiteau déployé pour l’occasion, au bord de l’eau qui clapotait doucement contre la coque des bateaux amarrés.

— Bon, alors, par où on commence ? chuchota Thomas.

Grant détailla discrètement les environs alors qu’il savourait pour la première fois depuis longtemps un repas digne de ce nom. La plupart des ouvriers étaient réunis en petits groupes et profitaient de leur dîner, mais un homme en particulier captiva son regard.

Contrairement aux autres qui arboraient fièrement le symbole de l’Académie, celui‑ci était enveloppé dans une longue cape d’un vert profond comme l’émeraude qui le recouvrait de la tête aux pieds. Assis autour d’une table, il discutait avec deux autres hommes – qui n’avaient eux non plus rien à voir avec de simples travailleurs, à en juger par leur accoutrement.

— Eux, murmura Grant en désignant les trois suspects d’un léger signe de tête.

Thomas jeta un coup d’œil furtif dans la direction indiquée, avant de secouer la tête d’un air qui sembla vouloir dire « évidemment ». Tous deux se levèrent et s’approchèrent, s’intégrant naturellement à un groupe d’ouvriers voisin. Ils se mêlèrent assez facilement à leurs conversations futiles, l’oreille à l’affût pour écouter celle qui se jouait juste derrière eux.

— Nous ne l’avons toujours pas retrouvé, mon père, lança l’un des hommes attablés.

— Déployez plus d’hommes s’il le faut, mais retrouvez‑la.

— Mon père, avec tout mon respect… Après tout ce temps, j’ai bien peur que…

— Pardonnez‑moi, vous ai‑je laissé comprendre que vous aviez le choix ?

— Mais c’est imp…

— Toutes nos excuses, Prédicateur, intervint le troisième homme. Nous la retrouverons, soyez‑en sûr. Nous avons même une piste des plus prometteuses.

— Bien.

Les trois hommes se levèrent pour quitter les lieux. Grant réprima un soupir ennuyé : cet échange ne leur avait rien appris d’intéressant sur la situation à Ashford.

Il se penchait vers Thomas pour lui chuchoter de s’isoler quand il remarqua le regard empli d’espoir de son ami. Un regard qui disait plus qu’il ne taisait, et Grant ne mit pas plus de quelques secondes à comprendre. Il secoua la tête de gauche à droite pour lui signifier son désaccord, mais son ami l’ignora et s’élança à leur suite.

— Ne sois pas ridicule, Thomas, souffla‑t‑il en le retenant par le bras. Ce n’est pas elle.

— Qu’est‑ce que t’en sais ? grogna l’ex‑soldat en tentant de se détacher de sa poigne.

— Réfléchis ne serait‑ce qu’un instant, reprit‑il avec calme. Quelle est la probabilité qu’elle soit ici, précisément à cet endroit, au même moment que nous ? Ce serait une coïncidence bien trop grande pour être crédible.

— Les coïncidences, ça existe, Kaz. On a vu des trucs bien plus étranges que ça.

— Ce sont tes émotions qui parlent, et tu le sais. Elle n’est pas là, Thomas.

Son ami baissa les yeux, les poings serrés, avant que son corps ne se détende enfin.

— T’as sûrement raison… murmura‑t‑il.

Grant le gratifia d’un regard désolé. Il relâcha sa prise autour de son bras, mais Thomas le repoussa aussitôt pour s’élancer dans la direction des trois hommes. Une seconde d’incrédulité le cloua sur place, avant qu’il ne lève les yeux au ciel et traverse la foule à sa suite.

Lorsqu’il le rattrapa enfin, son ami avait déjà gagné la rue principale et interpellé l’homme à la capuche. Ce dernier se tourna vers eux, les mains emplies de documents. La rue était déserte mais quelques lampadaires vacillants éclairaient leur position, assez pour qu’il puisse distinguer leur visage. Et s’il les reconnaiss… ?

— Toi… murmura l’homme en pointant Thomas du doigt. Je te connais.

Le sang de Grant ne fit qu’un tour. Guidé par l’instinct, il se précipita vers l’individu, glissa habilement dans son dos et dégaina son couteau pour le placer sur sa jugulaire. Les dossiers qu’il tenait fermement s’éparpillèrent au sol dans un silence lugubre, seulement rompu par les brouhahas lointains des ouvriers profitant de leur soirée. Il l’entraîna vers une ruelle sombre attenante, soucieux d’éviter les regards indiscrets ou, pire encore, ceux des deux hommes qui l’accompagnaient plus tôt.

Dans un profond soupir, Thomas ramassa les papiers dispersés au sol avant de le suivre.

— Kaz qui fait du Kaz… Comme c’est surprenant !

Grant ignora la remarque de son ami, interrogeant plutôt l’homme qu’il maintenait captif.

— C’est la récompense qui vous intéresse ?

Aucune réponse ne lui parvint, du moins pas directement. Car à en juger par la réaction de l’ex‑soldat dont le regard oscillait entre lui et leur prisonnier, ce dernier le dévisageait avec une insistance un peu trop insistante pour être anodine.

— Thomas, tu ne me reconnais pas ? C’est moi, Vinnie.

La surprise étira les traits de son ami, et Grant devait bien avouer qu’il l’était tout autant, sinon plus. Assurément troublé, Thomas secoua lentement la tête de gauche à droite.

— Je vois…

Le dénommé Vinnie s’éclaircit la voix avant de lever les mains en signe de paix.

— Pourrais‑tu rassurer ton ami et lui dire que la récompense de votre capture ne m’intéresse en rien, je te prie ? Au contraire, je dirais plutôt… qu’elle éveille tout mon intérêt.

Grant n’attendit pas de confirmation pour relâcher son prisonnier et le pousser sur le côté, piqué par la curiosité. L’homme percuta le mur devant lui sur lequel il resta appuyé un moment, avant de se redresser pour retirer sa capuche.

Approchant la cinquantaine, sa chevelure châtain était entrelacée de fils argentés qui conféraient à son visage une sagesse intemporelle. Il se tenait droit devant eux, la silhouette empreinte d’austérité et ses mains jointes en prière. Sa longue cape vert émeraude laissait entrevoir une tunique sobre, mélange de beige et de brun, sur laquelle étaient brodés des motifs discrets et pieux. Elle était légèrement relevée à la taille par une ceinture tressée, laquelle laissait apparaître des bottes usées et rapiécées.

Maintenant que Grant le voyait ainsi devant lui, débordant de déférence et de sobriété, il lui était évident que ce Vinnie n’avait jamais eu la moindre intention de les dénoncer. L’argent n’était pas sa motivation, de même que prouver sa loyauté envers l’Académie.

Un allié potentiel, voilà ce qu’il était.

— Vous savez qui je suis ? lâcha Thomas.

— Bien sûr, mon ami, confirma l’homme en s’inclinant légèrement. Tu nous as été d’une aide précieuse pendant la guerre. De nombreuses vies ont été sauvées, grâce à toi.

Thomas arqua un sourcil, indubitablement perplexe. Grant lui‑même peinait d’ailleurs à tout saisir. Jusqu’à présent, tous deux avaient pensé qu’Ekha l’avait possédé dès lors que l’ASU l’avait secouru. Était-il possible qu’il ait été libre de ses mouvements entre temps ? Et si tel était le cas, pourquoi ne s’en souvenait‑il pas ?

Son ami tentait toujours de recoller les morceaux lorsque Vinnie s’approcha de lui.

— Permettez ?

Thomas ne rechigna pas et le laissa récupérer ses dossiers, le regard perdu dans le vide.

— Par Šariagg, quel soulagement de te savoir en vie.

— Monsieur, l’interpella Grant, désireux de ne pas s’attarder sur ce sujet.

— Je vous en prie, appelez‑moi Vinnie.

— Vinnie, rectifia‑t‑il. Venez‑vous d’Ashford ?

— Assurément, confirma‑t‑il en s’inclinant une nouvelle fois. Je m’occupe de la reconstruction de la ville, entre autres. Pourquoi ne viendriez‑vous pas me rendre visite, à l’occasion ? Je pense avoir du travail pour vous.

— Vous proposeriez du travail à des fugitifs ? s’étonna Grant.

— Vous êtes assurément des ennemis de l’Académie. C’est suffisant pour moi.

L’intérêt de Grant fut immédiatement piqué au vif. Se pouvait‑il que Vinnie fasse partie du groupe anti‑Académie qui avait vu le jour quelques mois auparavant ? Ce fameux « front de libération de Barden » qui donnait tellement de fil à retordre au nouveau président ? Si tel était le cas, ils auraient tout intérêt à s’allier à eux – du moins temporairement, le temps de récupérer les inhibiteurs dont ils avaient cruellement besoin.

— J’ai cru comprendre que vous recherchiez une fille, lança Thomas. Qui est‑elle ?

Vinnie ne répondit pas tout de suite, les yeux rivés sur l’ex‑soldat.

— Venez me rendre visite à Ashford, répéta‑t‑il en les gratifiant d’un sourire chaleureux. Et je vous parlerai de tout ce que vous devez savoir.

Thomas chercha à répliquer, mais Grant l’en dissuada. Ils auraient tout le temps d’obtenir davantage d’informations lorsqu’ils auraient rejoint la ville, et insister sur un sujet que l’utopiste ne souhaitait assurément pas évoquer maintenant ne les aiderait en rien. D’autant plus que son ami n’avait indéniablement plus les idées claires, aveuglé par un espoir stupide qu’il devrait absolument étouffer avant d’atteindre Ashford.

Grant s’inclina devant l’homme de foi, qui abaissa humblement sa tête en retour.

— Aucun problème, Vinnie. Nous viendrons.

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