Chapitre 3 (Grant) (1/2)

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Au cœur de la forêt, des flammes dévorantes transforment la nuit paisible en un théâtre infernal. Elles rugissent avec une fureur sauvage, léchant les murs d’une maison isolée pour les réduire en cendres.

Les planches de bois crépitent sous leur cruauté. Des éclats brûlants jaillissent dans une danse apocalyptique de nuances orangées, tandis que des volutes de fumée noire s’élèvent en colonnes sinistres vers le ciel. Le toit s’effondre dans un fracas assourdissant, emportant avec lui des souvenirs et des vies. Les fenêtres projettent des éclats de verre incandescents qui remplacent les étoiles, larmes de douleur cristallisée.

Rapidement, la combustion s’étend aux arbres alentours. Les branches se tordent et craquèlent sous l’assaut impitoyable des flammes. La lueur sinistre du brasier éclaire la forêt d’une lumière rougeoyante qui se répercute sur des silhouettes mouvantes et fantomatiques, témoins impuissants de cette tragédie.

Un spectacle de destruction qu’il n’a pas su éviter.

Quelques jours plus tôt

Nichée au pied des montagnes et bordée par les rives scintillantes du lac des Cendres, la ville d’Ashford s’étendait avec un charme intemporel. Les rues dallées serpentaient entre des maisons à colombages et des échoppes artisanales, leurs enseignes pittoresques contrastant avec les échafaudages où des ouvriers s’affairaient à restaurer leurs façades. Les pavés, polis par des siècles de passage, reflétaient les éclats dorés d’un soleil timide tandis que les conversations animées et les musiques de rue se mêlaient au bruit des marteaux et des scies.

Arrivés le matin même, les deux fugitifs déambulaient depuis lors dans ses ruelles, toujours vêtus des vêtements de travail de l’Académie qui leur avait permis de rejoindre la ville. Ils avaient passé une bonne moitié de la journée à se lancer à la recherche d’informations quelconques, et s’apprêtaient maintenant à aller à la rencontre de Vinnie.

Grant n’avait pas mis longtemps à constater que le prédicateur était considéré ici comme un véritable héros. Ses exploits durant la guerre étaient contés à tous les coins de rue – de la fois où il avait risqué sa vie pour sauver une petite fille prise entre deux feux à celle où il avait lui‑même pris les armes pour protéger ses fidèles.

Autre fait intriguant : la popularité de l’Académie. L’institution avait beau tout mettre en œuvre pour reconstruire la ville, elle souffrait encore de son implication dans la guerre. Elle voyait la liste de ses détracteurs s’agrandir de jour en jour, et Grant avait l’intime conviction que leur nouvel allié y était pour beaucoup.

Réalisant seulement que son ami n’avait pas ouvert la bouche depuis plusieurs minutes, il se tourna vers lui alors qu’ils prenaient la direction de la place du beffroi.

— Ça ne va pas ? s’inquiéta‑t‑il.

— Si, ça va.

Grant n’insista pas outre‑mesure. Le trouble de Thomas était compréhensible et il ne pouvait clairement pas lui en vouloir de le laisser ressortir de temps à autre.

— Tout va bien se passer.

Ses paroles réconfortantes n’eurent pas l’effet escompté. En réalité, elles n’eurent pas d’impact du tout. Thomas continuait de caresser la visière de sa casquette d’un air absent, et Grant ne mit pas plus d’une seconde à comprendre ce qui occupait toutes ses pensées.

— Ce n’est pas elle, Thomas, tenta‑t‑il à nouveau de le convaincre.

— J’peux pas m’empêcher de penser que ça pourrait l’être.

— Essaye de te concentrer sur ce qui est primordial, lui conseilla‑t‑il. Toi.

— J’essaye ! Mais si elle est vraiment là, quelque part, et que je la revois…

— Écoute…

— Ekha le saura aussi ! l’ignora‑t‑il. C’est trop risqué, Kaz. On devrait pas rester là.

Grant s’arrêta net au milieu de la ruelle et son ami en fit autant.

— Quoi ? s’étonna‑t‑il.

— Tu… Tu ne veux pas la revoir ?

— Si, bien sûr que si ! Mais pas dans ces conditions, trancha‑t‑il avec fermeté.

Grant échoua à réprimer un sourire empli de fierté. Durant tout ce temps, il avait pensé que Thomas cherchait secrètement à la retrouver sans se soucier des conséquences que cela pourrait avoir sur elle ou sur lui. Il réalisait maintenant que s’il l’avait effectivement souhaité un jour, il n’en demeurait plus rien.

— Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer, le rassura Grant en reprenant sa route. Et si ce n’est pas le cas, eh bien… je ferai mon Kaz, comme tu dis !

Le rire de Thomas s’éleva dans les airs avant qu’il n’apparaisse à ses côtés.

— N’empêche que t’auras beau dire tout ce que tu veux, je sais bien pourquoi t’insistes autant pour aller là‑bas, lança‑t‑il d’un air goguenard. Pour dormir dans un vrai lit !

— Non, rétorqua‑t‑il net. Pour pouvoir de nouveau porter un costume.

Grant esquissa un sourire complice. Son ami ricana, avant que ses yeux s’illuminent d’émerveillement. À l’angle de la ruelle qu’ils venaient de quitter, la place du beffroi s’animait. Elle vibrait de l’activité des marchands et des artistes de rue, sous le regard imposant de l’ancienne horloge de la tour. Des grues se dressaient de chaque côté de la structure, témoins d’une volonté farouche de restaurer un patrimoine encore meurtri par les ravages de la guerre.

En haut du beffroi, un immense brasero embrasait le ciel, annonciateur d’un évènement à venir. Grant en eut la confirmation quelques minutes plus tard lorsque la foule se regroupa pour converger vers une bâtisse. Là, Vinnie accueillait ses fidèles pour la prière de l’après‑midi – autrement appelée « Prière de la Réflexion », avait‑il entendu plus tôt.

Le sanctuaire utopiste se dressait avec une majesté simple. Le bâtiment était flanqué de colonnes robustes gravées de motifs représentant la trinité, mais son apparence demeurait monastique, à l’image de ses partisans. D’ailleurs, ces derniers étaient étonnamment nombreux. Sûrement la guerre a‑t‑elle conduit les plus désespérés à se tourner vers la foi, pensa Grant alors qu’il regardait les portes se refermer sur l’un d’entre eux.

Tous deux mal à l’aise à l’idée d’y assister, les deux fugitifs préférèrent attendre patiemment la fin de la célébration sur les marches du clocher. Une heure passa, puis deux… durant laquelle l’ex‑soldat se leva pour faire les cent pas sous son regard impassible.

Enfin, alors que le soleil déclinait et que la patience de Thomas arrivait à son terme, les adeptes commencèrent à sortir et à se disperser. La place se vida bientôt, ne laissant devant eux que les portes en bois du sanctuaire qui les invitaient à entrer.

Une atmosphère de calme et de respect les accueillit lorsqu’ils s’y enfoncèrent. La lumière naturelle pénétrait doucement par de grandes fenêtres et baignait les lieux d’une clarté apaisante. Ils arrivèrent jusqu’à un autel en pierre naturelle poli avec soin. Il accueillait une sculpture en bois représentant un arbre de vie, ses racines profondément ancrées et ses branches s’étendant vers le ciel. À ses pieds, des offrandes simples de fleurs et de graines.

— Mes amis, je vous souhaite la bienvenue.

La voix de Vinnie résonna en écho dans le lieu de culte, et les deux hommes se tournèrent d’un seul mouvement. Après avoir fermé à clé une petite porte en bois dissimulée dans la pénombre, leur interlocuteur s’approcha d’eux et baissa la tête une fois à leur niveau.

— Je suis ravi de vous retrouver, reprit‑il solennellement. Avez‑vous fait bonne route ?

Grant n’avait jamais vraiment été du genre à apprécier les conversations informelles mais il s’y résolut cependant, réfrénant au passage l’impatience bien perceptible de Thomas. Il le regretta presque aussitôt, Vinnie les pressant pour les dispenser d’une visite guidée de ce qui leur apparut bien vite être sa plus grande fierté.

Sortant par une petite porte latérale demeurée ouverte, ils pénétrèrent dans un long couloir jusqu’à déboucher sur un cloître paisible, un espace quadrangulaire entouré d’arcades élégantes. Au centre, un jardin de simples fleurs sauvages et d’herbes médicinales contrastait avec les tombes qui parsemaient le sol.

Les trois hommes s’engagèrent ensuite dans un autre couloir plus étroit et plus sombre, puis passèrent devant une série de petites alcôves révélant des salles de méditation austères.

— C’est qu’un monastère, statua Thomas. Vous comptez vraiment combattre l’Académie seulement armés de vos livres et vos prières ? Vous êtes pas sortis des harico…

— Thomas, siffla Grant pour le rappeler à l’ordre.

Vinnie laissa échapper un petit rire discret tandis qu’il les invitait à entrer dans le cellier. Grant s’approcha de l’une des fenêtres à barreaux pendant que l’utopiste continuait son exposé sans remarquer qu’il avait perdu l’intérêt d’un de ses visiteurs – et que l’autre se mordait les lèvres d’ennui.

D’ici, il pouvait apercevoir le cimetière du sanctuaire bercé par un soleil déclinant. Un enchevêtrement dense de pierres tombales entre lesquelles on ne pouvait qu’à peine passer, et il ne lui fallut pas plus de temps pour comprendre pourquoi : si certaines étaient envahies de mousse et de lichen, la grande majorité d’entre elles témoignaient indubitablement des pertes engendrées par la guerre.

— Kaz !

Interpellé par son ami, l’ancien directeur de l’Élite revint à lui. Le prédicateur avait d’ores et déjà passé la porte suivante et Thomas l’incitait à se hâter, l’air de dire qu’il ne pourrait plus supporter ça très longtemps. Réprimant un sourire amusé, il se lança à leur suite pour rejoindre le réfectoire. Ils passèrent rapidement devant une série de chambres modestes, puis s’arrêtèrent devant la porte massive en bois cloutée de fer qui menait au bureau de leur guide.

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