Chapitre 3 (Grant) (2/2)

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Le bureau de Vinnie était seulement éclairée à la lueur vacillante des chandelles. L’espace de travail était encombré de livres anciens et de documents plus modernes sur l’un desquels Grant crut apercevoir des schémas détaillés de rénovation, et même un plan de bataille bien mal abouti.

— Bien, lâcha le prédicateur en s’installant sur sa chaise. Je vous en prie, prenez place.

Les deux fugitifs s’exécutèrent docilement. Mais si Thomas avait jusque‑là réussi à contenir son empressement, il échoua à réprimer un râle de frustration quand Grant prit la parole pour une nouvelle fois tourner autour du pot.

— Vous êtes ici considéré comme une figure héroïque, Vinnie, lâcha‑t‑il en lançant un regard désolé à son ami. Vous avez dû leur être d’un grand soutien durant la guerre.

— Certes, mais je n’aurais rien pu faire sans des alliés de qualité.

La lueur d’agacement qui habillait le regard de Thomas se transforma en quelque chose d’autre. De la perplexité, peut‑être, mêlée à un soupçon de curiosité. Il se redressa sur sa chaise, dévisageant son interlocuteur avec attention.

— Qui sont‑ils ?

Vinnie le sonda un instant en silence, puis croisa les mains devant lui.

— Avez‑vous eu l’occasion de vous rendre sur la rive ouest d’Ashford depuis votre arrivée ? les questionna‑t‑il à son tour.

Grant répondit par la négative.

— Vous ne l’auriez pas pu, même si vous l’aviez voulu, reprit le prédicateur. Tous les ponts reliant les deux rives ont été détruits au début de la guerre, et le passage de l’autre côté reste à ce jour encore interdit.

— Le traité de paix, comprit‑il alors. Le président a cédé Sadell à l’ASU en échange de sa capitulation. Le lac des Cendres en est devenu la frontière, c’est bien ça ?

Vinnie hocha la tête, puis se laissa retomber sur le dossier de son siège.

— Depuis le début de la guerre, tout ce qu’il y a au‑delà du fleuve appartient à l’ASU, poursuivit‑il. Mais il y a un homme que cela n’a jamais dérangé. Un homme qui a su le traverser et me trouver. Un homme qui, de ce fait, a sauvé des centaines de vies.

Les paroles de Vinnie flottèrent dans les airs avant que son regard ne se fixe sur Thomas. Celui de l’ex‑soldat oscilla entre eux un long moment, et il finit par froncer les sourcils.

— Pourquoi vous me fixez comme ça, tous les deux ?

Grant retint un rire amusé devant l’innocence de son ami.

— Tu ne te souviens vraiment de rien, n’est‑ce‑pas ? soupira l’utopiste.

Peu à peu, le voile d’ignorance qui obscurcissait le visage de Thomas se dissipa. Il se leva et commença à faire les cent pas, puis s’appuya de tout son poids sur le rebord du bureau.

— Que… Qu’est‑ce que j’ai fait ?

— Tu as sauvé des centaines de vies, mon ami, répéta Vinnie.

Le prédicateur se leva à son tour et se dirigea vers la fenêtre de son bureau. Il observa un moment et en silence la vie se jouer au‑dehors des murs du monastère, puis reprit la parole :

— C’était durant l’une de ces journées où tout semblait perdu, débuta‑t‑il son histoire. Les bruits de l’artillerie et des cris résonnaient tout autour de nous, le sol tremblait sous les explosions, et l’air était saturé de poussière et de fumée. Je tentais désespérément de trouver un abri lorsque j’aperçus, à travers le chaos, un groupe de silhouettes sur l’autre rive du fleuve. Parmi elles, deux petites filles qu’un homme tenait par la main. Je n’ai guère mis plus de quelques secondes à comprendre ce qu’il cherchait à faire.

Il marqua une pause, son regard s’échappant toujours par la fenêtre.

— Tous les ponts avaient été détruits par les bombardements mais je me souvenais vaguement d’un ponton rudimentaire, plus en aval, reprit‑il. Je le retrouvai facilement, partiellement immergé et en piteux état mais suffisamment résistant pour les accueillir tous trois, les uns après les autres. Un seul coup d’œil à cet homme suffit à me faire comprendre qu’il avait remarqué ma bienveillance. L’instant d’après, il portait la plus frêle des petites sur son dos et s’engageait dans l’eau, encourageant la deuxième à atteindre le ponton branlant que je leur avais dégoté.

Grant demeura silencieux. À côté de lui, Thomas avait le regard dans le vide, comme s’il tentait désespérément de se souvenir de ce moment.

— C’est ainsi qu’a débuté notre collaboration, conclut Vinnie en retournant s’asseoir. Tu m’as expliqué que l’ASU effectuait ses expérimentations sur des enfants et depuis lors, nous avons mis en place un réseau de sauvetage. Tu les exfiltrais de Sadell, et je me chargeais de les envoyer à…

— … Ruther, acheva Grant dont les yeux venaient de s’illuminer.

Vinnie arqua les sourcils et le dévisagea avec attention, puis hocha doucement la tête.

Comment avait‑il pu ne pas y penser plus tôt ? Il aurait dû se douter dès qu’il avait appris ses exploits que cet homme avait orchestré le sauvetage des enfants du désert. Il était celui qui les y avait envoyés, leur permettant ainsi de fuir la guerre et de rejoindre l’Élite.

En revanche, jamais il n’aurait imaginé Thomas jouer un rôle majeur dans cette histoire.

— Puis, un jour, tu n’es plus revenu, reprit Vinnie. Nous te pensions mort…

— Ce qu’ils m’ont fait est bien pire que la mort, croyez‑moi, rétorqua Thomas.

— Ce qu’ils t’ont fait ? Que t’ont…

— Vinnie, l’interrompit Grant. Pourquoi donc avez‑vous besoin de notre aide ? Vous semblez ne pas porter l’Académie dans votre cœur, c’est un fait. Pourtant, vous travaillez en étroite collaboration avec elle pour la reconstruction de la ville. Quelle est donc la véritable raison de toute cette haine ?

— L’Académie n’est pas ce qu’elle prétend être, répliqua le prédicateur.

Grant esquissa malgré lui une moue d’approbation. Effectivement, il était bien placé pour le savoir, mais il avait espéré que les choses changeraient maintenant que l’institution avait changé de présidence… Apparemment pas.

— Nous subissons depuis la fin de la guerre une vague de disparitions sans précédent, expliqua Vinnie lorsqu’il lui demanda des informations supplémentaires. Des jeunes femmes, plus précisément, et l’Académie emploie toute son énergie à nous ignorer lorsque nous réclamons son aide. Ce qui nous a donc mené sur une nouvelle piste…

— Vous croyez qu’elle est coupable, comprit Grant.

— Assurément. Les expériences qu’elle a menées durant toutes ces années sont de notoriété publique, désormais. Elle en serait tout à fait capable.

De notoriété publique ? Depuis quand ?

— Ça pourrait tout autant être l’ASU, intervint Thomas.

— Je ne pense pas, réfuta Vinnie. L’ASU est pour ainsi dire inexistante depuis que la paix est revenue. Elle semble avoir déjà obtenu tout ce qu’elle désirait de l’Académie.

Le cœur de Grant s’alourdit dans sa poitrine, mais il n’en montra rien. Bien qu’il reconnût plus que tout autre la véracité de cette information, il ne pouvait pas la confirmer.

Car si Thomas savait où se trouvait réellement Evanna, Ekha le saurait aussi.

— L’Académie est notre meilleure piste, reprit l’utopiste. C’est pourquoi j’ai besoin de vous. Un ex‑soldat et l’ancien directeur de l’Élite… Je n’ai aucun doute quant au fait que vous avez tous deux les compétences et l’expérience nécessaires pour venir, dirons‑nous… chatouiller notre gouvernement. Oh, croyez‑moi bien, nous ne cherchons pas à rentrer en guerre directe avec eux, certainement pas, ajouta‑t‑il lorsque les deux hommes relevèrent brusquement la tête vers lui. Mais il est temps de leur faire comprendre que le peuple a droit à la parole et que nous ne reculerons devant rien pour récupérer ceux qui nous sont chers.

Voilà donc les raisons pour lesquelles Vinnie s’était immédiatement intéressé à eux. Mais bien que Grant comprît parfaitement les motivations du prédicateur, rien de tout cela n’était leur problème. C’était peut‑être là une vision froide et cynique de la situation, mais des gens mouraient et disparaissaient chaque jour aux quatre coins de Barden – que ce soit à cause de l’Académie ou non. Et s’il devait s’arrêter à chaque fois que quelqu’un était en danger, il ne parviendrait jamais à sauver Thomas.

Oui, il devait exclusivement se concentrer sur la récupération des inhibiteurs, conclut‑il. Attaquer l’Académie lui donnerait une opportunité unique d’atteindre cet objectif, certes, mais il ne voulait pas s’engager dans quelque chose de plus grand – d’autant plus qu’ils étaient tous deux recherchés dans la région.

— Nous allons réfléchir à votre proposition, Vinnie.

Aussitôt eut‑il prononcé ces paroles que Thomas lui lança un regard stupéfait. Si l’essentiel pour lui était de sauver son ami, ce dernier se préoccupait avant tout de secourir les autres – comme il l’avait toujours fait.

— La fille dont vous parliez la dernière fois…

— Thomas.

— Elle aussi a été enlevée, n’est‑ce pas ? le coupa‑t‑il en lui mimant de se taire.

— O-Oui, confirma Vinnie d’une voix soudain tremblante. Il s’agit de… Il s’agit de ma fille, Saria. Elle a disparu peu de temps après la fin de la guerre alors qu’elle aidait à déblayer les décombres d’une maison effondrée. Ma pauvre petite…

La voix du prédicateur se cassa. Le guide inébranlable qu’il s’évertuait à être s’en était allé, laissant place à un homme profondément brisé. Touché par cet élan de tristesse, Thomas lui lança un regard appuyé pour le convaincre de l’aider, mais Grant tint bon. Il rugit de frustration en réponse, puis se tourna une nouvelle fois vers Vinnie.

— Les deux hommes avec qui vous discutiez…

— Thomas !

— Ils semblaient avoir une piste, l’ignora‑t‑il de plus belle. Où sont‑ils ? Et donnez‑moi plus de détails sur elle, ajouta‑t‑il en se lançant à la recherche d’un papier et d’un crayon.

Les deux hommes semblèrent oublier son existence tandis que Thomas couchait par écrit toutes les informations que lui fournissait Vinnie. Grant ferma les yeux, dépité. Jusqu’à présent, jamais il n’avait eu le moindre problème d’autorité. Il avait toujours été respecté, souvent craint, et jamais personne n’avait fait preuve d’un tel manque de discipline à son égard.

Alors pourquoi…

Pourquoi était‑il devenu l’ami du seul homme qui ne l’écoutait jamais ?

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