Chapitre 4 (Grant) (1/2)

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Une dernière nuit sous les étoiles.

C’était ce que lui avait promis Thomas après qu’ils aient poliment refusé la chambre que leur proposait Vinnie pour venir se perdre dans la forêt, à quelques dizaines de minutes de la ville. Il avait argumenté son choix en prétextant que c’était plus prudent ainsi, qu’il leur serait plus aisé de rejoindre le village dans lequel les deux hommes travaillant pour le prédicateur habitaient… mais Grant savait au fond de lui‑même qu’il n’en était rien.

Il aimait simplement ça.

— Ça nous fera quelques den en plus, de l’aider, lança Thomas alors qu’ils étaient tous deux allongés dans leurs paillasses respectives, les yeux rivés sur le ciel étoilé.

Là encore, c’était un mensonge pur et simple. Peut‑être son ami s’en était‑il vraiment convaincu, mais Grant savait qu’il souffrait en réalité d’un trouble bien connu des soldats : celui du « sauveur ». Thomas avait toujours plus ou moins été du genre héroïque, mais la chose avait empiré depuis qu’il l’avait libéré de l’emprise d’Ekha. La culpabilité avait accentué cet aspect de sa personnalité, à tel point que, incapable d’avoir protégé sa grande sœur, il s’efforçait de sauver tous les autres.

— C’est complètement ridicule, nia‑t‑il en bloc lorsqu’il lui exprima ses pensées. J’ai toujours été comme ça, tu le sais très bien.

— Pas autant, objecta‑t‑il en glissant ses mains derrière sa tête. Ça a peut‑être toujours été dans ta nature, mais tu n’en avais pourtant jamais été imprudent avant. Tu n’en perdais jamais de vue ton objectif premier. Et dans notre cas précis, tu nous as délibérément, et en connaissance de cause, éloigné de notre mission.

— OK, j’ai compris, je me suis laissé emporter, j’aurais pas dû, admit‑il d’un air si peu convaincant que Grant ne se laissa pas berner une seule seconde. Mais tu sais quel est ton problème à toi, Kaz ? lui reprocha‑t‑il. C’est que ça t’arrive jamais.

— Et en quoi est‑ce un problème ?

Thomas se redressa de sa paillasse et le dévisagea à travers le feu qui crépitait entre eux. De là où il se tenait, son regard étincelait des flammes dansantes devant lui, sa casquette fièrement vissée sur le haut de son crâne.

— Je croyais que t’avais changé, avoua‑t‑il enfin.

— J’ai chang…

— Non, c’est pas vrai.

Grant se redressa à son tour, sourcils arqués. Il tenta de déchiffrer l’expression de son camarade, cherchant des indices dans ses traits éclairés par les flammes, mais il n’y parvint pas. Une légère tension électrisa l’air frais de la nuit alors qu’il attendait avec une curiosité mêlée d’appréhension les prochaines paroles de son ami.

— Tout ce que t’as fait, c’est changer d’allégeance, reprit‑il.

— Qu’est‑ce que tu racontes, encore ?

— Là où, avant, tu te consacrais entièrement à l’Académie, tu vis désormais pour moi parce qu’Evy t’a demandé de le faire. T’as sans cesse besoin d’être loyal à quelqu’un pour te sentir exister, et tu sais pourquoi ? Parce que tu sais pas vivre autrement. Tout ce que tu sais faire, c’est suivre bêtement les ordres, encore et toujours.

Thomas se laissa retomber en arrière, puis glissa ses mains derrière la tête.

— Tu me considères pas comme ton ami, Kaz, lâcha‑il dans un souffle. Tu me considères même pas comme ton égal. Tu me considères comme ta mission.

Les mots prononcés résonnèrent dans l’air avec fracas, percutants comme des éclats de vérité. Mais ils n’étaient selon lui pas justifiés, même complètement ridicules. Pourquoi serait‑il là à se démener s’il n’en avait rien à faire de son sort ? Il aurait tout aussi bien pu rejoindre Moss et se mettre sous ses ordres, si ce n’était rien d’autre qu’une mission qu’il recherchait.

Un pincement au cœur lui coupa soudain la respiration, chassant l’air de ses poumons à mesure qu’il se remémorait les paroles qu’Evanna lui avait tenues plusieurs mois auparavant.

« Répare tes erreurs, Kaz. Expie tes fautes. »

Le doute s’installa lentement dans son esprit. Avait‑il raison ? Faisait‑il réellement tout cela dans le simple but de se racheter ? Ne le considérait‑il pas réellement comme son ami ?

« Et sauve‑le. Si c’est le pardon que tu cherches, il est le seul à pouvoir te l’apporter. »

— Non, c’est complètement faux, Thomas, protesta‑t‑il. Je ne chercherais en aucune manière à obtenir ton pardon si je ne te considérais pas comme mon ami.

— Si c’est la raison pour laquelle t’es là, je préfère autant que tu partes.

Ces quelques mots lui firent l’effet d’un coup de poing dans l’estomac.

— Quoi, tu veux que je m’en aille ?

— Je veux que tu fasses ce que t’as vraiment envie de faire, Kaz, le corrigea‑t‑il. Pas ce que tu penses devoir faire pour sauver ton honneur. C’est vraiment pas plus compliqué que ça, quand on y réfléchit.

Grant ne répondit rien et se laissa retomber en arrière. Les paroles de son ami se répercutaient en lui et le faisaient douter de ses motivations alors même qu’il n’avait jamais eu la moindre indécision en cinq mois de temps. Mais l’était‑il vraiment, en réalité ? Son ami ? Ou se raccrochait‑il seulement à cette simple mais si séduisante idée qu’était la rédemption ?

Perdu dans ses réflexions, Grant se plongea dans la noirceur du ciel duquel jaillissait une multitude d’étoiles. Leurs lueurs tremblotantes semblaient danser avec légèreté, offrant un contraste apaisant à son agitation intérieure.

Il cherchait dans cette immensité cosmique une paix qu’il ne parvenait pas à trouver en lui‑même quand ses paupières devinrent subitement lourdes. Les pensées tourbillonnaient encore dans son esprit mais leur allure ralentissait, étouffées par l’épuisement. Son souffle se fit plus lent, sa poitrine se souleva doucement au rythme des battements de son cœur, puis le sommeil l’emporta.

***

Des notes délicates et apaisantes flottant dans l’air.

Une douce mélodie vibrant d’une familiarité réconfortante.

Presque maternelle.

Mais quelque chose manque. Non… Quelqu’un.

Puis, un désir viscéral.

Un besoin profond qui annihile toute autre pensée, dissipe la peur et soulage les maux.

Oui… Il doit la retrouver.

***

Une odeur de soufre et de roussi.

Des cris stridents et désespérés.

Une chaleur suffocante.

Grant ouvrit lentement les yeux, le visage froncé par le parfum inattendu qui s’insinuait dans ses narines et par les bruits déconcertants qui résonnaient à ses oreilles. La lumière vacillante des braises du feu de camp éclairait vivement les environs. Il se tourna instinctivement vers Thomas, mais ne le trouva pas.

Instantanément, le sommeil se dissipa pour laisser place à une peur incontrôlable. Grant se leva d’un bond et le chercha frénétiquement, mais il ne trouva rien d’autre que la sombre réalité. Là où les flammes de leur feu n’éclairaient en réalité que faiblement leur camp de fortune, celles qu’il voyait danser à travers les arbres flamboyaient dans la noirceur de la nuit et illuminaient la forêt de leurs lueurs infernales.

Poussé par l’instinct, Grant se rua dans leur direction. Thomas n’était plus là, ce qui ne semblait vouloir dire qu’une chose. Mais comment était‑ce seulement possible ? L’inhibiteur lui avait été administré quelques jours plus tôt et aurait au moins dû faire effet jusqu’à la fin de la semaine.

Déterminé à rester lucide, l’Élite pressa le pas. Mais plus il progressait à travers les arbres, plus la fumée obscurcissait sa vision et rendait chaque respiration laborieuse.

Quelques minutes plus tard, il atteignit enfin le village. L’une des maisons était complètement ravagée par les flammes, tandis que des silhouettes paniquées couraient en tentant désespérément d’échapper à l’incendie ou de préserver ce qui pouvait encore l’être.

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