Chapitre 5 (Finn) (1/2)

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5e mois de l’an 29 – Région de Mosley

> Jour 23

— Breen, votre rapport sur le terrain, je vous prie.

Tout se passe pour le mieux, Monsieur le Président, répondit la voix de la nouvelle directrice scientifique à travers l’hologramme qui la représentait au centre de la table. Le mouvement utopiste semble avoir accepté le consensus que nous leur avons proposé, et aucun incident n’a été recensé depuis maintenant plusieurs semaines. La reconstruction d’Ashford va toujours bon train.

— Bien. Quand pourrons‑nous espérer un retour à la normale ?

— À ce rythme, d’ici deux à trois ans, affirma Hobbs de sa voix fluette. Enfin, si les révoltes ne reprennent pas de plus belle, bien sûr…

Confortablement installé dans son fauteuil présidentiel, Finn ne réagit pas au pessimisme maladif de sa chargée de l’urbanisme. Si son manque de foi le consternait, il ne pouvait décemment pas lui en faire le reproche. Lui non plus, ne croyait pas à cette trêve. Une acceptation si rapide de leurs conditions n’était certainement pas anodine. Il s’agissait là d’une ruse, une accalmie avant la tempête qui déferlerait bientôt sur eux.

— Renvoyez une unité sur place et renforcez leur surveillance, ordonna‑t‑il à Winkler. Je veux un rapport détaillé de chacun de leurs mouvements.

— Monsieur le Président, intervint Clarke avec hésitation. Peut‑être serait‑il judicieux, pour des raisons diplomatiques et d’image, de vous rendre vous‑même à Ashford pour montrer votre soutien aux victimes de guerre plutôt que d’envoyer des troupes armées ?

Un silence lourd et oppressant s’abattit sur eux, renforcé par la pénombre étouffante du poste de commandement. Tous les regards se fixèrent d’un mouvement sur lui, excepté celui de Clarke qui baissa la tête sur ses cuisses.

Finn laissa échapper un rire cynique et se redressa. Calant ses deux mains sur les accoudoirs de son fauteuil, il posa son regard froid sur l’idiote naïve qui lui servait de diplomate.

— Avez‑vous seulement conscience des ressources humaines, matérielles, et financières que j’ai mises à disposition pour la reconstruction d’une ville dont la destruction ne nous incombe même pas, Clarke ? rétorqua‑t‑il d’un air doucereux.

— Certes, mais une implication plus personnelle montrerait que…

— Croyez‑vous sincèrement que ma seule présence physique leur apporterait le moindre réconfort et réparerait miraculeusement tous les torts dont ils nous accusent ? renchérit‑il sèchement. Cessez donc ce sentimentalisme mal placé, voulez‑vous. Rien de ce que je pourrais leur dire ne leur ramènera les leurs ni ne leur rendra ce qu’ils ont perdu.

— Veu… Veuillez m’excuser, Monsieur le Président.

Réprimant un soupir d’agacement, Finn se leva et se dirigea vers la seule fenêtre de la pièce qui laissait filtrer un rai de lumière resplendissant. Il glissa ses mains derrière son dos et contempla sa ville en contrebas, comme il avait pris l’habitude de le faire quand la présence des autres lui devenait trop pesante.

— Winkler. Poursuivez avec l’ordre du jour, je vous prie.

— Bien, Monsieur le Président. La recrudescence des tracts de propagande circulant à Mosley entraîne une baisse significative de la popularité de l’Académie, et…

Le regard perdu sur les échafaudages qui entouraient le QG de l’Élite, Finn laissa ses pensées dériver tandis que le militaire exposait une situation qu’il ne connaissait que trop bien… et qu’il déplorait plus que toute autre.

La raison en était des plus simples : ils auraient pu l’éviter si toutefois le nouveau directeur de l’Élite avait hérité du professionnalisme de l’ancien. Oui, nul doute que si Grant Kazuki avait encore été là, le Front de Libération de Barden – comme ils se faisaient appeler – ne serait maintenant plus qu’un lointain souvenir. Peut‑être même n’aurait‑il jamais vu le jour, songea‑t‑il avec une pointe d’amertume. Seulement alors, il réalisa que le seul homme qu’il aurait réellement souhaité avoir à ses côtés était précisément celui qui avait choisi de partir.

À sa place, Winkler faisait un bien piètre remplaçant. Déjà peu performant dans l’ensemble des affaires militaires, il se révélait encore plus médiocre en tant que directeur de l’Élite. Néanmoins, il avait l’avantage d’être totalement dévoué à l’Académie, ce qui réduisait considérablement le risque de trahison. Car si Finn se trouvait contraint de gérer lui‑même le FLB, c’était précisément parce qu’il avait en premier lieu été trahi.

Quelqu’un avait tout divulgué des activités de son paternel.

Il avait tout de suite pensé à Kazuki lui‑même, avant de bien rapidement rejeter cette possibilité. Agir ainsi n’aurait été d’aucune utilité à l’ancien directeur de l’Élite, et il n’était pas assez stupide pour confronter ouvertement l’Académie.

Pour autant, Finn en avait profité pour faire publier un avis de recherche dans l’infime espoir de remettre la main sur cet Orsby, que son ancien subordonné lui avait sournoisement volé. Quant au véritable traître, il avait ensuite soupçonné une personne interne à l’Académie, mais malgré ses investigations approfondies, il n’avait rien trouvé de bien probant.

Ce qui l’avait poussé à changer de stratégie.

— L’opération d’aujourd’hui devrait mettre un terme à leurs activités ridicules, statua‑t‑il après que le silence soit retombé. Tout est prêt ? ajouta‑t‑il en se tournant vers Winkler.

— Oui, Monsieur, confirma le militaire d’un hochement de tête. L’assaut est prévu ce soir à vingt‑trois heures et ne devrait poser aucun problème. Vous aurez mon rapport demain mat…

— Nul besoin, le coupa‑t‑il. Je superviserai moi‑même l’offensive.

— Mais Monsieur…

— La réunion est terminée, le fit‑il taire.

Les uns après les autres, tous se retirèrent et Finn se retrouva bientôt seul avec lui‑même. Le silence s’installa à nouveau, lourd et oppressant. Un calme qui lui écorchait les tympans et qu’il supportait de moins en moins bien.

Désireux d’y échapper, il gagna rapidement son bureau et s’empressa de lancer un fond de musique classique. Lâchant un profond soupir, il se laissa ensuite tomber dans son fauteuil et ferma les yeux à la recherche d’un peu de sérénité. Mais comme toujours, rien de ce qui lui venait en tête ne vint le réjouir. Tout semblait morose, insipide… vide.

Rouvrant doucement les yeux, son regard se posa sur la seringue que sa petite chose stupide avait posée là sept mois auparavant. Elle détonait toujours autant, au milieu de tous les dossiers qui s’empilaient chaque jour un peu plus sur son bureau. Il aurait pu la déplacer, la ranger, voire tout simplement la jeter, mais il ne s’y était jamais résolu. Il ne savait pas pourquoi, mais c’était là qu’il aimait la retrouver.

À l’endroit exact où elle l’avait laissée.

Se refusant à s’égarer de la sorte, Finn se redressa et se plongea à corps perdu dans le dossier de l’opération à venir. Il n’avait peut‑être pas découvert l’identité du leader du FLB, mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne mette la main dessus. Car devant l’inefficacité de ses recherches, il n’avait eu d’autre choix que d’employer une méthode plus drastique : laisser fuiter de fausses preuves de leur culpabilité pour les mener dans un piège.

Une idée que Winkler aurait dû avoir par lui‑même, soupira‑t‑il alors qu’il feuilletait une nouvelle fois les documents pour bien s’en imprégner. Selon leurs sources, l’assaut contre le laboratoire de recherche de Mosley aurait donc lieu ce soir, et le leader du FLB lui‑même le dirigerait… comme il l’avait espéré.

— Monsieur le Président ?

Jusqu’alors plongé dans ses pensées, Finn releva la tête et aperçut sa secrétaire debout devant son bureau. Pourtant toujours sur ses gardes, il ne l’avait cette fois pas entendu arriver.

— Que voulez‑vous, Rachel ? maugréa‑t‑il.

— Les archives que vous m’aviez demandées.

Son cœur s’alourdit dans sa poitrine mais il n’en montra rien. Son assistante s’apprêtait à déplacer la seringue pour déposer le dossier à la place, mais il se jeta instinctivement en avant pour l’en empêcher.

Le temps sembla s’arrêter alors qu’il réalisait la stupidité de son geste. La jeune femme dévisagea avec stupéfaction les doigts de son supérieur qui venaient d’agripper son bras, et Finn la relâcha aussitôt pour lui arracher les documents des mains.

— Un commentaire à faire ?

— Aucun, Monsieur, assura‑t‑elle en s’inclinant légèrement.

— Bien. Vous pouvez disposer, merci Rachel.

La jeune femme ne se fit pas prier et quitta les lieux aussi vite qu’elle le put. Finn l’ignora, le regard perdu sur l’étiquette du dossier qu’il tenait entre les mains.

« EK‑178EA »

Bien moins volumineux que tous ceux qu’il avait lus jusqu’à présent, celui‑ci était pourtant d’une importance capitale s’il voulait pouvoir mener à bien ses projets.

Le rythme cardiaque de Finn s’accéléra ostensiblement lorsqu’il pensa à l’ouvrir. Un mélange de peur et de doute s’empara de lui, une sensation inhabituelle qui se répercutait dans chacune de ses cellules. Y renonçant finalement, il le balança sur son bureau et se laissa furieusement retomber contre le dossier de sa chaise.

Il avait mis sept mois à se résoudre à récupérer ce maudit dossier.

Apparemment, il lui en faudrait sept autres pour se décider à le lire.

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