Chapitre 6 (Eliott) (1/2)

8 minutes de lecture

L’agitation faisait rage ce soir‑là, au Flanagan’s.

Bien que le bar ait perdu les trois quarts de sa clientèle lorsque la plupart des membres de l’Élite avaient choisi de prendre leur retraite, l’établissement n’avait rien à envier à l’atmosphère exaltée qui y régnait auparavant. Les rires et les éclats de voix emplissaient la salle, créant une cacophonie joyeuse où s’entrechoquaient les chopes de bière dans un tintement harmonieux.

Les tables étaient bondées, chaque recoin occupé par des groupes d’habitués engagés dans des discussions passionnées. Pourtant, au milieu de cette excitation générale, un petit groupe morose était accoudé au bar. Leurs têtes étaient nonchalamment appuyées sur leurs mains et leurs doigts, distraits, glissaient sur le comptoir avec ennui.

— Allez les gars, vous allez faire ces têtes d’enterrement encore longtemps ? soupira Christie en faisant glisser son torchon sur son épaule.

La mine mauvaise, Eliott attrapa le verre qu’elle lui avait servi mais, à l’instar de Yann, ne le porta pas à ses lèvres. À sa droite, le regard de Sarah oscilla un moment entre sa canette de soda et le vieux whisky qu’il avait commandé. Elle tenta de le lui subtiliser mais il l’éloigna d’elle sans un mot, lui arrachant un léger piaillement de protestation avant qu’elle ne laisse lourdement tomber sa tête sur le comptoir d’un air bougon.

— Franchement, c’est déprimant, renchérit la barmaid en les scrutant à tour de rôle de ses iris aujourd’hui teintés de rose. Vous allez finir par faire fuir tous mes clients.

— C’est pas faute d’essayer, marmonna Yann.

— Mais vous avez tous une raison de broyer du noir ou c’est juste une compétition ?

— On n’a pas vraiment de quoi se réjouir en même temps, rétorqua Eliott.

— Et voler un peu de whisky ne va pas arranger les choses, ajouta son ami en désignant Sarah d’un coup de menton.

— Hé ! s’indigna la concernée en relevant la tête. C’était juste pour goûter.

— Qu’est‑ce qui s’est passé ? insista la lolita punk.

Eliott demeura muet. C’était précisément là tout le problème : il ne se passait rien. Depuis que Winkler avait pris les rênes de l’Élite, ils n’avaient été assignés qu’à des missions de routine comme s’ils n’étaient que de vulgaires soldats.

— Eux, je sais pas, mais moi, j’en peux plus de crécher à la caserne ! se plaignit Sarah en se redressant. Ils m’autorisent même pas à garder mon ordinateur, tu te rends compte !

Christie tenta bien de compatir à son malheur mais échoua lamentablement. Tout comme beaucoup d’autres, elle ne voyait pas ce qu’il y avait de si dramatique à cela. Au début, Eliott aussi avait eu du mal à prendre au sérieux les problèmes de l’adolescente. Jusqu’au jour où, à force de la côtoyer, il avait fini par comprendre : voir le monde à travers son écran la rassurait.

— Et vous, les gars ? reprit Christie. C’est parce qu’on vous a aussi retiré vos jouets que vous tirez ces tronches de six pieds de long ?

— Un peu, ouais, répondit Yann. On est censés être l’Élite quand même…

Un sourire taquin étira les lèvres de poupée de Christie. Elle contourna gracieusement le comptoir pour venir se blottir dans les bras de son compagnon, l’air espiègle.

— Fais pas cette tête, nounours, c’est pas grave, le rassura‑t‑elle. Et puis, il t’en reste un, de jouet… susurra‑t‑elle en déposant un baiser sur ses lèvres. Et pas des moindres.

Le visage de son ami s’éclaira d’un sourire, et il l’embrassa en retour.

— Berk !

Les deux tourtereaux éclatèrent de rire devant l’air écœuré de Sarah.

Même s’il savait que lui ne connaîtrait plus jamais pareil bonheur, Eliott se réjouissait de voir Yann aussi épanoui. Son partenaire avait beau se plaindre de leur situation professionnelle, il trouvait en Christie un soutien affectif qu’il avait longtemps cherché et qui lui permettait de tenir le coup. Leur relation était solide. Et même si beaucoup ne leur donnaient pas plus de quelques mois en raison de leur physique diamétralement opposé, lui était profondément convaincu que son ami avait enfin trouvé celle avec qui il finirait sa vie.

— Bon, Sarah ! s’exclama la lolita. J’ai une chambre de libre à la maison. Si c’est vraiment trop dur pour toi à la caserne, tu peux venir t’y installer si tu veux.

— Sérieux ?! s’écria la môme en se levant si brusquement que son tabouret tomba au sol.

— Oui, gloussa‑t‑elle. Et tu pourras même prendre ton ordinateur.

La mioche n’eut pas besoin de répondre que tous comprirent qu’elle acceptait bien volontiers la proposition. Elle entama une sorte de danse de la victoire ridicule, sous les yeux amusés de certains curieux qui s’étaient tournés dans leur direction. Christie éclata de rire, avant de quitter les genoux de Yann pour retourner derrière le comptoir.

— Allez, pour fêter ça, je vous invite tous à la maison pour un dernier verre ! claironna‑t‑elle avec enthousiasme. Enfin, dans quinze minutes, rectifia‑t‑elle en jetant un coup d’œil à la montre de son compagnon. Quand j’aurai terminé mon service.

— C’est un non pour moi, déclara Eliott en vidant son verre d’un trait. Quoi ? s’étonna‑t‑il devant l’air surpris de Sarah. Moi aussi, j’en connais une ou deux qu’ont bien envie de jouer avec moi ce soir, ricana‑t‑il.

La confusion laissa rapidement place à l’indignation, puis à l’outrage lorsque l’adolescente réalisa pleinement le sens de ses paroles. Les yeux écarquillés, elle se précipita sur lui et le frappa de ses deux poings.

— Putain, mais t’es pas sérieux, E.J, merde ! T’es dégueulasse !

— Eh, mais arrête ! s’indigna‑t‑il en se protégeant de ses avant‑bras.

— Comment tu peux lui faire ça ! rugit‑elle de rage. T’es vraiment un gros con, bordel !

Jusqu’alors complètement perdu, Eliott ne mit pas plus d’une seconde à comprendre la raison de cette colère soudaine. Il leva les yeux au ciel, se saisissant des bras de la furie pour l’empêcher de le frapper davantage. Elle n’opposa aucune résistance mais le dévisagea avec dégoût, sa respiration saccadée et le visage rougi par la consternation.

— T’es censé l’aimer, bordel ! Pourquoi tu la trompes avec des pétasses ?!

— Allô, c’est elle qu’a décidé de partir, Sarah, se défendit‑il. Tu croyais quoi, que j’allais rester là à l’attendre bien gentiment ? Je vais pas m’arrêter de vivre.

L’adolescente garda le silence, mais ses yeux exprimaient une déception bien palpable. Dans un dernier grognement de colère, elle se libéra de son emprise et s’enfuit en courant. Eliott soupira, avant de reporter son attention sur ses deux autres amis qui le dévisageaient avec inquiétude. Yann détourna prestement le regard et sa compagne attrapa un verre à la hâte, qu’elle essuya d’un air prétendument innocent alors même qu’il était aussi sec que le désert.

Pourtant, tout allait bien.

Il allait bien… non, mais vraiment.

— C’est Jade ?

— Christie ! la réprimanda Yann.

L’indiscrète ouvrit de grands yeux ronds, coupable autant que gênée de n’avoir pas su se retenir. Elle feignit se faire appeler par un client pour s’éloigner, lequel la dévisagea sans comprendre lorsqu’elle le força à commander à boire.

— Désolé pour ça, s’excusa son ami. Tu sais comment elle est, curieuse comme tout…

— C’est rien, le rassura Eliott alors qu’il revêtait sa veste. Je dois vraiment y aller, par contre. On s’voit plus tard, OK ?

Yann acquiesça d’un signe de tête avant de se lever, son verre à la main. Il arborait cette mine soucieuse qu’il lui réservait parfois, mais ne lui posa aucune question.

— OK, mon pote, lâcha‑t‑il enfin en le gratifiant d’une petite tape amicale sur l’épaule. Amuse‑toi bien.

*

À peine avait‑il quitté le bar qu’Eliott avait pris la direction de la ville‑basse sous le regard attentif des quelques étoiles perçant à travers le tapis de nuages. Il avait déjà dépassé la grand‑place et s’était faufilé dans la ruelle étroite et sombre qui menait à Meri Grove lorsqu’il jeta un œil furtif à sa montre. Plus que quelques minutes, et il arriverait à destination.

Contrairement à ce qu’avait pensé Christie, ce n’était pas une Élite qu’il s’apprêtait à rencontrer, toutes ayant décidé de partir lorsque le nouveau président leur avait offert leur liberté. À dire vrai, à part eux et l’unité de Mark, tous les autres en avaient fait autant. Ils n’étaient plus qu’une toute petite poignée à avoir choisi de rester sous la coupe de l’Académie, même si, pour sa part, il lui arrivait parfois de le regretter.

Le parc était tel qu’il l’avait laissé la veille, désert et seulement illuminé par quelques lampadaires à la lumière vacillante. Il y pénétra avec légèreté et prit comme à son habitude place sur la balançoire rouillée en son centre. Les mains glissées dans les poches, il ancra son regard au ciel et ferma les paupières. L’air frais de la nuit caressait ses cheveux, l’enveloppant dans un cocon réconfortant qu’il retrouvait enfin.

— Désolé, s’excusa‑t‑il platement. J’ai bien failli être en retard. Tu vas bien ?

Seul le vent lui répondit. Il s’engouffra dans ses vêtements et effleura malicieusement sa peau pour lui arracher un léger gloussement. Serein, Eliott rouvrit les yeux.

— Moi, ça va… enfin, aussi bien que possible, j’imagine, rectifia‑t‑il, les pensées tourbillonnant dans son esprit. En réalité, je peux toujours pas m’empêcher d’me dire que…

Il hésita à poursuivre et baissa la tête sur ses pieds. Les souvenirs affluaient, mêlant nostalgie et regret, et il ne voulait surtout pas s’y replonger. Non, ce qu’il voulait, lui, c’était la sentir à nouveau, comme avant qu’elle parte. Ses doigts jouèrent distraitement avec une chaîne de la balançoire, cherchant un réconfort dans ce mouvement sans jamais en trouver aucun.

— Sarah est en colère, changea‑t‑il de sujet. Elle croit que je t’ai laissée tomber. Faut dire que je lui ai p’têt donné des raisons de le penser, ajouta‑t‑il dans un murmure. Je sais pas pourquoi je fais ça… leur mentir, je veux dire. Leur faire croire que je suis passé à autre chose. J’imagine que c’est pour leur prouver que je vais bien… Qu’est‑ce que t’en penses ?

Il leva les yeux vers les étoiles, mais le ciel demeura muet.

— Tu sais qu’elle a fait pas mal de progrès, depuis le temps, poursuivit‑il, la voix empreinte d’une fierté qu’il n’arrivait jamais à réprimer. Je l’aime bien, finalement, la mioche. Elle me fait penser à moi quand j’avais son âge. Bon, d’accord, je te l’accorde… l’agilité en moins et le cerveau en plus ! Et puis je sais pas, j’aime bien m’occuper d’elle. J’voulais lui proposer de venir vivre à Esperanza avec moi, mais Christie m’a devancé. Enfin bref, je parle, je parle, mais… et toi, alors ?

Une nouvelle fois, son confident céleste garda le silence. Eliott se balança doucement, le grincement des chaînes se mêlant au murmure de la brise nocturne.

— Tu me manques, tu sais…

Sa gorge se noua. La solitude de la nuit était un refuge, mais aussi et surtout une prison qui l’enveloppait dans un cocon de mélancolie. Malgré tout, il y revenait toujours en espérant naïvement la voir surgir.

— Enfin bref, renifla‑t‑il. Je dois y aller, j’ai promis à Ariane de rentrer tôt.

Le vent souffla une dernière fois. Il se leva, puis jeta un dernier regard derrière lui.

— Merci d’être là, Evy… même si c’est juste dans mes souvenirs.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Paolina_PR ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0