Chapitre 6 (Eliott) 2/2

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— C’est moi, je suis rentré.

— Ah, te voilà enfin !

Sans un mot, Eliott balança sa veste sur le porte‑manteau du salon. C’est ce moment que choisit son ancienne gouvernante pour surgir devant lui, la mine radieuse. Une fine cordelette maintenait son tablier rapiécé autour de son corps frêle, entre lesquels elle avait négligemment coincé la louche qu’elle tenait jusque‑là entre ses doigts. La vieille femme se hissa sur la pointe des pieds pour le gratifier d’un baiser sur la joue, avant de lui ébouriffer les cheveux.

— Alors mon grand, ta journée s’est bien passée ?

— Ça va, mais arrête de m’appeler comme ça, maugréa‑t‑il.

— Ce n’est pas toi qui m’en empêcheras… bougonna‑t‑elle à son tour.

Eliott s’approcha du canapé alors qu’elle disparaissait au détour du couloir qui menait à la cuisine. Mais l’instant d’après, sa tête ressurgit de nouveau à l’angle de la porte, et elle pointa sa louche dans sa direction.

— … mon grand ! ajouta‑t‑elle avant de s’éclipser à nouveau.

Eliott esquissa un sourire amusé avant de se laisser tomber sur le divan. La pièce n’était pas bien différente de ce qu’Evanna et Mila en avaient fait lorsqu’elles vivaient encore ici. Tout y était similaire à la différence près que, désormais, le matériel d’Hassan n’occupait plus les étagères et le fumet appétissant des tartes d’Ariane emplissait l’air. Le plateau de go trônait toujours fièrement au centre de la table basse, même s’il pouvait maintenant se targuer d’avoir un tout fringuant camarade : le bonsaï de Grant, que sa princesse avait ramené ici plusieurs mois auparavant avant de se volatiliser sans mot dire.

— Je t’ai préparé ta tarte préférée ! entendit‑il Ariane crier depuis la cuisine.

Il avait beau y réfléchir de toutes ses forces, Eliott ne se souvenait pas avoir déjà eu un dessert favori mais il ne moucheta mot. Il avait toujours adoré les bons petits plats de sa gouvernante, et il ne se gênait maintenant plus pour le cacher.

À dire vrai, il regrettait même le comportement qu’il avait eu envers elle pendant toutes ces années. Malgré cela, elle lui avait pardonné et lui avait offert un soutien inconditionnel, ces derniers mois. C’est pour cette raison qu’il avait voulu venir vivre dans cette maison qu’elle chérissait tant et qui avait été laissée à l’abandon après le départ de ses trois occupants.

— J’espère que tu as faim ! chantonna‑t‑elle en revenant vers lui.

Eliott attrapa l’assiette qu’elle lui tendait et la remercia chaleureusement. Comme attendu, la part de gâteau était énorme mais son estomac n’en réclamait pas moins. Il s’appliqua à la dévorer sous le regard attendri de la chef cuisinière, qui prit place à ses côtés.

— Merci, Ariane, arriva‑t‑il à articuler entre deux bouchées. C’est vraiment bon.

— Je suis contente que ça te plaise, répondit‑elle en souriant.

La vieille femme détacha son regard de lui et attrapa ses aiguilles à tricoter. Elle reprit son labeur là où elle l’avait laissé, ses doigts ridés travaillant avec minutie alors qu’elle se mettait à fredonner. Sa longue chevelure argentée recouvrait partiellement son œuvre, mais Eliott crut percevoir les prémisses d’un bonnet bleu profond. En silence, il pria le ciel pour que celui‑ci ne lui soit pas destiné.

Alors qu’il la regardait tricoter, ses yeux se posèrent machinalement sur la bague qu’elle portait à l’index de sa main droite. Un papillon y était représenté, et maintenant qu’il y pensait, il ne se souvenait pas l’avoir déjà vue sans cet accessoire. Il faisait partie intégrante de son style un peu hippie, à l’instar de ses robes en lin, de ses longs cheveux, et de ses lunettes rondes.

Reportant son attention devant lui, le regard d’Eliott s’ancra au tableau qui lui faisait face. Là encore, des papillons… ou plus précisément une forêt entière les représentant.

— C’est quoi ton problème, avec ces bestioles ? se moqua‑t‑il gentiment d’elle.

Les mains d’Ariane cessèrent leur labeur. Elles posa son regard grisé par le temps sur lui à travers les verres de ses lunettes, qu’elle portait au bout de son nez.

— Ah, pourquoi je les aime tant, tu demandes ? s’exclama‑t‑elle. Eh bien, laisse‑moi te l’expliquer, mon garçon. Ces petites créatures ont quelque chose de vraiment magique. Elles sont comme des poèmes vivants, des éclats de couleur et de grâce qui dansent dans l’air. Qui diable ne les aimerait pas ?

Un rire amusé s’échappa des lèvres d’Eliott devant la fascination de la vieille femme.

— C’est une belle manière de voir les choses, admit‑il.

Ariane lui sourit tendrement, le regard pétillant.

— Et puis, ils sont un peu comme la vie, tu sais, reprit‑elle, soudainement plus solennelle. Ils débutent comme de modestes chenilles, puis se métamorphosent en ces magnifiques êtres ailés. Ils se forgent à travers le temps et les épreuves, grandissent, et en ressortent plus forts… un peu comme toi, mon grand ! le taquina‑t‑elle en venant pincer sa joue.

— Rho, Ariane ! la repoussa‑t‑il d’un air faussement ennuyé.

La vieille femme gloussa d’amusement, puis se remit au travail. Les chantonnements reprirent de plus belle, le plongeant dans un état contemplatif et bienvenu que seule la sonnerie de son téléphone fut capable de venir rompre.

— Perkins, décrocha‑t‑il en posant son assiette vide sur la table.

— Bonsoir, Perkins.

Le cœur d’Eliott bondit dans sa poitrine dès lors qu’il reconnut la voix du président. Mais s’il avait clairement senti son rythme cardiaque s’accélérer, il se trouvait dans l’incapacité totale d’identifier la cause de cette réaction.

Était‑ce de l’excitation ? De l’appréhension ? Ou bien simplement de la colère ?

Il n’en avait aucune idée.

Ce qu’il savait en revanche, était qu’il n’avait jamais plus eu affaire à cet homme depuis qu’Evanna l’avait aidé à prendre la place de son père, et c’était mieux ainsi. Car s’il n’avait aucune certitude quant au rôle qu’il avait pu avoir dans la décision de sa princesse, le simple fait de l’entendre ravivait en lui des souvenirs qu’il tentait par‑dessus tout d’enterrer.

Son visage dut se décomposer car à ses côtés, Ariane déposa ses outils et s’approcha de lui d’un air inquiet. Pour la rassurer, il prit sa main dans la sienne et la serra doucement.

— Qu’attendez‑vous de moi ?

Eliott n’obtint pas de réponse et la conversation, déjà succincte, tomba rapidement dans un silence oppressant. À l’autre bout du fil, son interlocuteur semblait réfléchir, le poids de ses pensées pesant de plus en plus dans l’air chargé de tension. Mais bientôt, le couperet tomba :

— J’ai entendu dire que vous aviez besoin d’un peu d’action.

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