Chapitre 7 (Eliott) (1/2)
5e mois de l’an 29 – Région d’Ashford
Le vol de Mosley à destination d’Ashford s’étendait sur onze heures pleines. Un trajet exigeant et éreintant, surtout de nuit, qui obligeait Yann et Eliott à se relayer au pilotage toutes les deux heures environ. Sur ordre du Président, ils avaient dû partir en urgence la veille au soir. La situation à Ashford allait apparemment de mal en pis, et l’armée n’arrivait plus à se dépêtrer des menaces continues formulées par le groupe utopiste qui sévissait là‑bas.
Sans grande surprise, Sarah avait voulu les accompagner – désireuse de participer à sa « première vraie mission », comme elle l’avait appelé. Durant les premières heures de voyage, elle avait observé avec émerveillement les lumières scintillantes des villes et villages qu’ils survolaient, la tête collée au hublot de l’hélicoptère. Mais à présent, et alors que l’aube pointait le bout de son nez, elle dormait profondément, insensible au grondement régulier des moteurs qui emplissait l’habitacle.
Attendri, Eliott fit signe à Yann de jeter un œil à l’arrière. Un sourire amusé éclaira son visage quand il découvrit l’adolescente allongée en travers des sièges, la main soutenant sa tête écrasant sa joue et un filet de bave s’échappant de sa bouche entrouverte.
S’affalant un peu plus sur son siège, Eliott laissa échapper un soupir de satisfaction mêlée d’impatience. Même s’il avait eu un pincement au cœur à l’idée de quitter Mosley, partir en mission lui avait manqué. Il espérait d’ailleurs que cette fois‑ci, l’objectif de l’opération serait un peu plus digne de l’Élite. Maintenir l’ordre était certes nécessaire mais lui était devenu d’un ennui mortel.
Les heures passèrent et les contours d’Ashford se dessinaient lentement à l’horizon. Yann lui avait rendu les commandes une heure plus tôt, et il entama la descente vers l’héliport de la centrale aux alentours de midi. Ils furent directement accueillis par un militaire solidement bâti du nom de Zahran – s’il s’en fiait à la petite bande brodée sur sa veste. Les insignes ornant son uniforme bleu impeccablement repassé leur révélèrent instantanément son grade, et ils le gratifièrent d’un salut militaire.
— Capitaine.
— Messieurs, les imita l’officier. Et Madam…moiselle ? hésita‑t‑il lorsqu’il remarqua Sarah.
— Salut ! s’exclama‑t‑elle joyeusement.
— Sarah, la réprimanda Yann.
L’adolescente lâcha un « oups » gêné et s’excusa platement, avant de s’essayer à un semblant de garde‑à‑vous. Leur interlocuteur lui lança un regard mi‑amusé, mi‑déconcerté, avant de les entraîner à l’intérieur du bâtiment. Ils traversaient une pléthore de couloirs et s’enfonçaient toujours plus dans les profondeurs de la centrale quand le militaire leur tendit un document.
— Prenez ceci, déclara‑t‑il sans fioritures.
Eliott le remercia d’un signe de tête et laissa son regard parcourir le rapport.
— La situation a toujours été plus ou moins tendue, ici, mais personne ne s’attendait à ce qu’ils prennent les armes, poursuivit le capitaine.
— Qui sont‑ils ? le questionna Sarah.
— Un simple groupe d’utopistes. Pro‑actif pendant la guerre, il s’est développé encore après, ramenant encore plus de fidèles à lui et dénigrant l’Académie. Leur chef est un prédicateur du nom de Vinnie Orson.
Eliott releva brusquement la tête, son cœur lui martelant les côtes à mesure qu’il réalisait ce que le militaire venait d’admettre. Tous ses muscles se contractèrent et sa vision s’obscurcit, son estomac se crispant sous le poids d’une angoisse tenace qui le força à s’arrêter au beau milieu du couloir.
— Un problème ? s’inquiéta Zahran devant sa mine devenue blême.
La boule oppressante qui s’était formée dans son estomac s’y enracina un peu plus, refusant de quitter le confort douillet de ses entrailles. Et après tout, comment l’aurait‑elle pu ? Malgré tous ses efforts pour ne pas y penser, son esprit, lui, se complaisait à le tourmenter, ravivant sans relâche les souvenirs de celui qu’il avait tant désiré oublier. Celui qu’il avait pendant si longtemps rêvé de faire souffrir, supplicier, torturer... et de tuer.
Caleb Orson.
Redoublant d’efforts pour maîtriser ses émotions, Eliott parvint enfin à surmonter les pensées tumultueuses qui l’assaillaient. Ses muscles se détendirent progressivement, sa vue s’affina, et la tension accumulée dans son corps se dissipa lentement.
— Aucun, décréta‑t‑il d’une voix assurée alors qu’il reprenait sa marche, la tête plongée dans le rapport qu’il décortiquait à la recherche d’informations utiles. Pourquoi l’Académie n’a‑t‑elle pas agi plus tôt, au juste ?
— Ils étaient plutôt désorganisés, donc gérables, jusqu’à aujourd’hui, souligna l’officier en ajustant son uniforme d’une main experte. Ils avaient même cessé toute manifestation, depuis plusieurs semaines. Mais l’incident d’hier montre bien que…
— Merci, Capitaine, je vais prendre la suite.
Intriguée par la voix qui venait de retentir, Eliott releva la tête de son document pour voir apparaître la silhouette de Susan Breen. Le militaire acquiesça, les salua respectueusement, puis tourna les talons pour disparaître au détour du couloir.
— Professeur !
Telle une tornade, Sarah les dépassa d’un pas vif pour se précipiter sur la scientifique. Celle‑ci l’accueillit dans ses bras avec un sourire sincère, ses cheveux blonds encadrant harmonieusement un visage rayonnant de joie.
D’un pas plus mesuré, Yann et Eliott les rejoignirent. Depuis ce jour où l’Élite avait acquis sa liberté, aucun d’entre eux ne l’avait plus revu. Après la disparition de Grant – ou plutôt depuis qu’il s’était enfui avec Orsby, d’après le mot qu’il lui avait lui aussi laissé –, beaucoup avaient pensé qu’elle partirait. Elle leur avait donné tort quelques jours plus tard, lorsque l’Académie avait rendu public sa nomination au poste de directrice scientifique.
Heureux de la revoir, Yann s’enquit de ses nouvelles et encouragea Eliott à faire de même quand il réalisa qu’il n’avait pas encore ouvert la bouche. « Pourquoi avoir accepté le poste ? » fut la seule chose qu’il pensa à lui demander, et aussitôt, ses camarades le fusillèrent du regard.
— Bah quoi, c’est vrai, y’a de quoi se poser la question, nan ? se justifia‑t‑il. Alors ça y est, vous êtes à leur botte, maintenant ?
— Parce que vous non, peut‑être ? rétorqua‑t‑elle, piquée au vif.
— Nous, on reste des Élites.
— Et qui te dit que ce n’est pas mon cas ?
Un silence pesant s’abattit sur leurs épaules. Tous deux se dévisagèrent avec défi, chacun cherchant à évaluer les véritables intentions de l’autre. Mais si lui n’avait assurément aucune raison de cacher quoi que ce soit, il ne pouvait pas en dire autant d’elle.
— J’ai accepté le poste pour pouvoir garder un œil sur toutes leurs affaires, se radoucit Breen en les encourageant à la suivre. Vous auriez peut‑être préféré un autre scientifique fou, à la place ? se tenta‑t‑elle à faire un peu d’humour.
— Et alors ? s’enquit Yann d’un ton franc mêlé de curiosité.
— Alors rien, conclut‑elle tandis qu’elle déverrouillait la porte de son bureau et les invitait à entrer. J’ai passé au peigne fin le moindre de leurs dossiers, et je n’ai absolument rien trouvé.
[...]

Annotations
Versions