Chapitre 7 (Eliott) (2/2)

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[...]

Breen leur emboîta le pas alors que les trois comparses découvraient, estomaqués, le nouveau lieu de travail de la scientifique. L’espace était spacieux et lumineux, bien plus confortable que ce que l’Élite ait jamais été capable de lui offrir. Fonctionnel, il ressemblait davantage à un laboratoire qu’à un véritable bureau, avec toutes ses étagères remplies de flacons et ses équipements dernier cri qui flanquaient les murs.

— Je dois bien avouer que le nouveau président de l’Académie fournit un travail remarquable, admit la directrice alors qu’elle s’asseyait sur son fauteuil, lequel faisait dos à d’immenses baies vitrées donnant vue sur le lac de Cendres. À dire vrai, je le plains même un peu, ajouta‑t‑elle dans un soupir. Il passe son temps à réparer les pots cassés de son père.

Eliott ne réagit pas, bien que les battements de son cœur se soient subitement accélérés. Sarah profita du silence pour aller s’asseoir en face de Breen. Elle poussa les divers instruments de mesure qui la gênaient et déposa son ordinateur à la place, avant d’attendre patiemment la suite. Yann préféra le confort d’une étagère contre laquelle il s’appuya, les bras croisés sur sa poitrine.

— En revanche, et c’est une nouvelle très encourageante… poursuivit‑elle en les dévisageant les uns après les autres. Il ne s’immisce pas du tout dans les affaires scientifiques et médicales alors qu’il ne manque pas une occasion de gérer toutes les autres.

Eliott laissa échapper un léger rire cynique.

— À vous écouter, vous l’admirez, lui reprocha‑t‑il froidement.

— Je dois en effet admettre qu’il m’a agréablement surprise.

Cet état de fait suffit à l’agacer plus encore, et il serra les poings pour ne pas se laisser submerger par des émotions qui n’avaient pas lieu d’être. Car en réalité, il aurait dû être ravi d’entendre ce qu’il était en train d’apprendre. Le plus jeune des Weber s’employait corps et âme à reconstruire l’Académie de Moss, celle à qui il avait dédié toute sa vie et tous ses espoirs. Pourtant, il était incapable de se réjouir. Une part de lui le tenait responsable de tout ce qu’il avait perdu, et il ne savait même pas dire pourquoi.

— Le rapport indique que Vinnie Orson avait sollicité l’aide de l’Académie concernant une histoire de disparitions, releva Eliott en reportant son attention sur le document. Pourquoi n’y a‑t‑elle jamais répondu favorablement ?

— Parce qu’une telle demande n’a jamais été formulée.

— Quoi ? s’étonna Yann.

— Vinnie n’a jamais formulé pareille requête, répéta Breen. L’information nous a été transmise par certains de ses hommes lors de nos interrogatoires, mais nous n’en avions jamais eu connaissance jusqu’à présent.

— C’est complètement… ahurissant, murmura Sarah avant de commencer à tapoter avec énergie sur son clavier.

— C’est surtout un indice de poids, rebondit Yann qui s’était approché pour lui prendre le rapport des mains. Ça suggère que ce Vinnie n’est peut‑être pas aussi innocent que tout le monde semble le penser ici.

— Pourquoi aurait‑il attaqué l’Académie, alors ? souleva Eliott. Si ce n’est pour les disparitions ?

— Je n’en ai aucune idée, soupira Breen. Les hommes que nous avons interrogés prétendent tous qu’il s’agit là de la seule et unique raison. Ils nous accusent de mener des expériences sur eux et, bien évidemment, de le cacher aux yeux du monde.

— Et… vous êtes sûre que c’est pas le cas ? hésita Eliott.

Breen se pencha au‑dessus de son bureau, les yeux rivés dans les siens avec une intensité telle qu’il mit toute son âme à ne pas détourner le regard. Elle ne mit pas plus de quelques secondes à comprendre son trouble : il avait beau encore travailler pour l’Académie, la confiance qu’il lui portait avait été ébranlée et il peinait à la lui accorder à nouveau.

— Je peux vous garantir que ce n’est pas le cas, déclara‑t‑elle enfin. Fouillez toutes nos archives si ça vous chante. Que ce soit ici ou à Mosley, les expérimentations ont cessé à l’instant même où le nouveau président a accédé au pouvoir.

Un simple coup d’œil en direction de Sarah lui fit dire qu’elle s’attelait déjà à vérifier les dires de la scientifique. Les clics réguliers de ses doigts résonnèrent dans le bureau, contrastant drastiquement avec le silence chargé de réflexions qui y régnait.

— Donc Vinnie veut quelque chose que l’Académie possède, mais on ne sait pas dire quoi… réfléchit Yann à haute voix, ses doigts caressant distraitement les coins de sa barbe.

Un fracas retentissant éclata dans la pièce et tous les regards convergèrent vers Sarah, dont la souris venait de lui glisser des mains.

— Oups, désolée ! s’excusa‑t‑elle en la ramassant.

— Mais qu’est‑ce que ça pourrait bien être ? reprit son partenaire sans s’en soucier.

Eliott récupéra le rapport des mains de son ami et le survola rapidement.

— Professeur… initia Yann, qui s’était penché au‑dessus de son épaule. Il est écrit qu’une des armes utilisées par les rebelles était en réalité l’une des nôtres ? s’étonna‑t‑il.

— Oui, confirma‑t‑elle d’un hochement de tête. Le numéro de série correspond à l’une de nos immatriculations, effectivement, mais il est impossible que toutes leurs armes proviennent de nos réserves. Les inventaires sont régulièrement réalisés et tout est en ordre de ce côté‑là. Enfin, ils le sont, maintenant, ajouta‑t‑elle avec dépit, la mine soudain éreintée. Winkler ne s’en préoccupait pas avant que le président ne remette de l’ordre dans tout ça.

Eliott garda le silence, mais il n’en pensait pas moins. Winkler l’avait toujours consterné, mais son opinion sur cet homme avait empiré depuis qu’il se trouvait sous sa coupe directe.

Jamais, de toute sa vie, il n’avait rencontré quelqu’un d’aussi incapable. Comment était‑il possible, à une fonction aussi élevée, de ne même pas imposer la réalisation d’inventaires réguliers ? Était‑ce là ce qu’ils appelaient une armée ?

Un grognement sourd remonta le long de sa gorge. Dans ces moments‑là, et même si Grant lui manquait déjà terriblement en tant que frère et ami, il le regrettait plus encore. Comment Winkler pouvait‑il lui faire si peu honneur ? Et surtout, comment le président – aussi parfait était‑il, selon Breen – pouvait‑il le maintenir à un tel niveau de commandement ?

— Sarah, trouve‑moi les registres d’inventaire de ces derniers mois s’il te plaît, demanda Yann alors qu’il la rejoignait et analysait les documents qui s’ouvraient sous ses yeux. Tu peux pas essayer de me trouver des anomalies, des incohérences ? insista‑t‑il, submergé par tous les fichiers qui s’ouvraient en masse les uns après les autres. Tu sais, comme tu fais d’habitude ? finit‑il par dire en mimant vaguement ce qu’Eliott imagina être des actes de piratage.

— C’est bizarre, tout de même, soupçonna‑t‑il alors qu’il feuilletait toujours le rapport. Ils ont toujours été désorganisés, et au moment crucial, ils laissent traîner un indice pareil.

— C’était leur première grosse mission, objecta Breen. Et militaire de surcroît. Il est très probable que l’un des leurs ait paniqué et ait pris la fuite en laissant son arme derrière lui.

Eliott ne répliqua pas, mais l’argument ne le convainquit guère. Si cela avait été vrai, l’Académie n’aurait jamais pu faire de captifs. Vinnie lui‑même n’avait d’ailleurs aucun intérêt à laisser ses hommes se faire capturer étant donné que son véritable objectif ne coïncidait pas avec ce qu’il leur avait dit. Il aurait donc dû mettre un point d’honneur à ne laisser aucune trace. Et pourtant…

— Eliott, l’interpella Yann.

— Mh ?

— Depuis deux mois, c’est toujours le même soldat qui signe les registres.

— Quoi ? s’étonna‑t‑il en se joignant à eux autour de l’écran.

— Un certain Donovan, intervint Sarah à travers les cliquetis du clavier sous ses doigts agités. Aucun manquement, aucun problème remonté, mais… le nombre d’armes et de munitions commandées a augmenté de manière exponentielle au fil des semaines sans que rien ne le justifie vraiment. Considérablement augmenté, conclut‑elle en appuyant une dernière fois sur la touche « entrée », et la preuve de ses dires se dessina sous leurs yeux.

L’intuition d’Eliott se mua lentement en quelque chose de plus viscéral. Une idée surgie de son esprit torturé, portée par un espoir naïf et persistant dont il n’arrivait pas à se dépêtrer.

Ravalant la bile acide qui remontait le long de sa gorge, il se tourna vers Breen.

— Vous le connaissez ?

La concernée n’eut pas le temps de répondre que la prodige de l’informatique la supplanta, ses doigts glissant de nouveau sur son clavier avec agilité.

— Il fait partie du 3ème régiment d’infanterie de l’armée académique. Parcours sans faute, casier disciplinaire vierge. Il a gravi les échelons au fil des ans jusqu’à atteindre le grade de sergent‑chef l’année dernière. Oh, il a été promu adjudant à la suite de ses exploits pendant la guerre ! Un gars plutôt normal, ajouta‑t‑elle ensuite plus calmement, le moment d’admiration passé. Plus de famille, tous morts pendant le conflit. D’après sa dernière évaluation, il est devenu plutôt solitaire depuis. Tu m’étonnes…

3ème régiment d’infanterie…

— Vérifie ses relations de travail, ordonna Eliott.

— C’est déjà fait, annonça‑t‑elle fièrement en se tournant vers eux, les mains derrière la tête. Les profils de tous ceux qui font, ou ont fait partie de son régiment, sont dispos sur vos HoloTech, Messieurs dames.

Fébrile, Eliott élimina un à un les noms qui y figuraient à la recherche d’un seul autre qui lui permettrait d’étayer sa folle théorie – ou plutôt cette idée démente, mais terriblement séduisante, qui le plaçait toujours un peu plus au bord du gouffre.

Et il le trouva.

Accablé par tous les scénarios plus invraisemblables les uns que les autres qui se jouaient dans son esprit, Eliott dut fermer les yeux pour éviter de s’écrouler.

— C’était pas un hasard.

Il les rouvrit lentement, la respiration saccadée. Son regard croisa celui de Yann, et un seul hochement de tête de sa part lui fit comprendre qu’il partageait son opinion. Son soutien silencieux suffit à le remettre sur le droit chemin, chassant le doute de son esprit au profit d’un sentiment bien plus agréable : une détermination à toute épreuve.

— L’arme a délibérément été laissée sur place, poursuivit‑il avec fermeté.

— Comment tu peux en être si sûr ? s’étonna Sarah.

Comme une preuve valait mieux que mille mots, Eliott désigna l’imprimante de Breen qui s’était activée dans un grondement. Perplexe, la scientifique alla récupérer le document qui en sortait. Elle le lut consciencieusement, puis ses yeux s’arrondirent de surprise.

— Quoi ? s’impatienta Sarah. Mais quoi ?! répéta‑t‑elle, paniquée face à leur silence.

N’y tenant plus, l’adolescente se leva brusquement et lui arracha le papier des mains. Ses yeux s’écarquillèrent à leur tour, et elle laissa brusquement retomber ses bras le long de son corps. Sa poigne relâcha involontairement la feuille qui glissa au sol, révélant aux yeux de tous ces quelques mots qui en avaient désarçonné plus d’un :

« Sergent Thomas Orsby. Affiliation : 3ème régiment d’infanterie. »

— Pourquoi j’en suis sûr ? Parce que je connais l’homme qui accompagne ce soldat, reprit Eliott en pointant un doigt assuré sur chacun d’eux, avant de le diriger vers le document qui gisait au sol. Et je sais aussi que ce même homme n’en est pas seulement un. C’est un Élite, comme vous et moi. Notre frère. Notre chef. Et plus encore, le meilleur d’entre nous. Alors si comme j’en ai l’intuition, lui et Orsby sont derrière tout ça, il n’y a aucun monde, vous entendez, aucun monde où il laisserait une telle erreur passer. Il la rectifierait.

— Il y en a un où ça pourrait arriver, en réalité.

Laissant ses paroles flotter dans l’air, Yann s’avança lentement vers lui. Ils échangèrent un signe de tête entendu, puis son partenaire se tourna vers leur auditoire, les bras croisés sur sa poitrine.

— Exactement, confirma‑t‑il. Et c’est celui‑là qu’on va prendre pour argent comptant.

— Lequel ? Lequel ? s’enjailla Sarah en sautillant d’impatience.

Les lèvres d’Eliott s’étirèrent en un sourire malicieux.

— Celui où ils ont besoin de notre aide.

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