Chapitre 8 (Eliott) (1/2)
Le soleil atteignait son zénith lorsqu’un bourdonnement puissant et régulier résonna dans l’air calme et paisible de la ville d’Ashford. La silhouette massive d’un hélicoptère apparut dans le ciel, ses pales vrombissantes tranchant l’air avec force. Si les habitants de la cité l’observaient avec une fascination mêlée d’appréhension se diriger vers les montagnes escarpées qui se dressaient à l’horizon, l’ancien directeur de l’Élite, lui, ne pouvait empêcher ses lèvres de s’étirer en un léger sourire en coin.
— Tu crois que c’est eux ?
La voix inquiète de Thomas l’extirpa de ses réflexions, mais pas de sa contemplation. Le regard perdu sur les contours de l’hélicoptère, il lui répondit simplement :
— Oui.
— Et tu crois qu’ils vont comprendre ?
Ses lèvres s’étirèrent plus encore. Alors que l’appareil quittait le bleu du ciel pour se fondre dans le relief, Grant se tourna vers son ami. Il tira légèrement sur la veste de son costume et l’épousseta, avant de répondre :
— Oui.
*
À moitié amorphe, Eliott déambulait dans les rues animées d’Ashford en compagnie de Sarah. Ils avaient décidé d’y faire un tour pour analyser la situation et tenter d’établir un contact avec Grant et Orsby, si toutefois ils se trouvaient là.
Yann, lui, avait préféré rester à la centrale pour se reposer. Avec le recul, il se demandait pourquoi il n’en avait pas fait autant, vu le peu de sommeil qu’il avait accumulé la nuit précédente. En lieu et place, il ruminait à travers les artères de la ville, sa mauvaise humeur accentuée par les milliers de questions sans réponse qui se bousculaient dans son esprit.
Pourtant, à eux quatre – lui, Yann, Sarah, et Breen –, ils avaient déjà bien progressé. En deux heures de temps, ils avaient non seulement été capables de déterminer qui était le traître au sein de l’Académie, mais aussi que Grant et Orsby étaient peut‑être, d’une manière ou d’une autre, impliqués dans toute cette histoire. Quelques heures seulement, et déjà une pléthore de pistes à suivre… alors que l’armée, elle, s’était faite voler et manipuler pendant des mois sans que Winkler n’en sache jamais rien.
Quel putain d’incapable, ragea‑t‑il intérieurement.
— On est arrivés.
Sortant de ses pensées, Eliott releva la tête dans la direction que lui pointait l’adolescente. Le lac des Cendres autour duquel la ville s’était développée contribuait activement au charme paisible et pittoresque d’Ashford. Ses eaux argentées et miroitantes reflétaient les façades anciennes et les montagnes lointaines, offrant un panorama d’une beauté enchanteresse… à condition d’ignorer les cicatrices laissées par la guerre. Les deux rives du lac, autrefois reliées par plusieurs ponts charmants, étaient maintenant séparées par leurs ruines, leurs extrémités brisées pointant l’une vers l’autre sans jamais être capables de se retrouver.
— Tu sais pourquoi on l’appelle le lac des Cendres ?
La voix de Sarah l’extirpa de sa contemplation silencieuse. Il secoua la tête, incertain de vraiment vouloir s’y intéresser tout en sachant pourtant qu’il n’y dérogerait pas.
— On raconte qu’autrefois, un volcan se dressait, là‑bas, lui donna‑t‑elle raison alors qu’elle pointait du doigt les montagnes à l’horizon. Lors d’une éruption cataclysmique, les cendres volcaniques seraient retombées en pluie dense et auraient recouvert la région. Avec le temps, elles se seraient mêlées aux eaux et aux sols, donnant naissance à un lac mystérieusement teinté de gris. Et voilà !
— Ma parole, mais t’es une vraie encyclopédie sur patte, toi.
L’adolescente gloussa d’amusement avant de se tourner vers le rivage d’en face, les poings sur les hanches et la tête haute. Là‑bas, les bâtiments avaient été laissés à l’abandon, leurs façades craquelées par le temps et la négligence. Les fenêtres étaient brisées, les portes pendantes sur leurs gonds rouillés, et la végétation envahissait lentement les rues désertes.
S’agissant pourtant d’une zone de démarcation, il n’y avait nulle trace de soldats utopistes ni même le moindre signe de vie humaine… à tel point qu’il pouvait presque entendre le silence oppressant qui y régnait.
— Ça a vraiment choqué personne, que ce soit aussi mort ? s’étonna Sarah, ses yeux scrutant le spectacle désolé avec une curiosité mêlée d’inquiétude.
— Faut croire que non, répondit‑il en haussant les épaules.
Malgré son masque d’indifférence, une légère ride était venue marquer le front d’Eliott. Dans une très grande majorité des cas, une présence militaire était maintenue après la signature d’un traité de paix. Les forces armées restaient déployées pour prévenir les incidents, dissuader les éventuelles violations, et renforcer la confiance entre les parties autrefois belligérantes. Alors pourquoi l’ASU avait‑elle tout simplement disparu ?
Cette réflexion en amena naturellement beaucoup d’autres. D’une certaine manière, Eliott s’était d’ores et déjà persuadé que son ancien chef était impliqué. Il n’en avait aucune preuve concrète, mais il s’y était obstinément accroché comme à une bouée de sauvetage dans le tourbillon de ses pensées.
Plus il y réfléchissait, plus tout collait. La présence de Grant expliquait l’organisation soudaine du groupe de Vinnie, et celle d’Orsby le changement d’allégeance tout aussi impromptu de Donovan. La relation entre les deux soldats ne pouvait pas être un hasard. En plus d’avoir servi dans le même régiment, ils avaient été des amis proches et il pouvait aisément imaginer Orsby convaincre son homonyme de rejoindre le parti de Vinnie. Après tout, la famille du malheureux avait été massacrée durant la guerre, un conflit que l’ancien président de l’Académie avait délibérément perpétué pour servir ses intérêts.
Si l’adjudant ne le savait pas à l’époque, peut‑être en était‑il autrement maintenant.
Et puis, il y avait « elle ». Malgré tous ses efforts, Eliott ne parvenait tout simplement pas à chasser cette idée persistante qui le tourmentait autant qu’elle l’emplissait d’espoir. En réalité – et s’il devait être honnête avec lui‑même –, il tenait là la seule et unique raison pour laquelle il avait retenu cette possibilité plus que toute autre. Si Grant et Orsby étaient ici, alors peut‑être l’était‑elle, elle aussi…
— Ils sont pas liés, tu sais.
— Mh ?
Assise sur le rebord de la promenade, Sarah battait des pieds en rythme au‑dessus de la surface argentée du lac des Cendres, le regard perdu vers l’horizon.
— Vinnie et… enfin tu sais qui, hésita‑t‑elle à formuler.
Le cœur d’Eliott se souleva dans sa poitrine. S’il avait réussi à maîtriser ses émotions un peu plus tôt dans la journée, son trouble passager n’avait vraisemblablement pas échappé à l’œil vigilant de l’adolescente.
— Orson, Orsby… Ce sont des noms plutôt communs par ici, reprit‑elle. De nombreuses familles les portent sans forcément être liées les unes aux autres.
— OK, et ? feignit‑il l’indifférence.
— Et rien. Je tenais juste à ce que tu le saches, c’est tout.
Un sourire malicieux aux lèvres, Sarah planta son regard azuré dans le sien et mâchonna la ficelle de son sweat‑shirt. Eliott le lui rendit malgré lui, appréciant le réconfort qu’elle avait tenté de lui offrir malgré leur altercation récente au Flanagan’s.
Il était évident qu’elle avait deviné. Elle avait beau s’être offusquée de son comportement la dernière fois, la dévotion qu’il continuait de porter à Evanna était si évidente qu’elle n’avait pu, après tout ce temps passé ensemble, que la remarquer.
Désireux de lui rendre la pareille, Eliott vint prendre place à ses côtés. Elle ne moufta mot et reporta son attention devant elle, ses doigts jouant distraitement avec quelques cailloux.
— Tu vas bien, Sarah ?
Aucune réponse ne lui parvint. Le visage de l’adolescente se ferma, empreint de nervosité alors qu’elle se perdait toujours plus dans les reflets miroitants du lac. Seulement alors, la réalité lui revint en mémoire : Sarah était originaire d’Ashford. Eliott se retint de passer sa main sur son visage. Comment avait‑il pu l’oublier ? Lui qui se targuait de vouloir la protéger, il l’avait ramenée à un endroit où sa famille avait été massacrée et où elle avait dû se débrouiller seule pour survivre.
— Tu penses à tes proches… ?
L’adolescente se tourna brusquement vers lui, les yeux écarquillés. Visiblement, elle ne s’était pas attendue non plus à ce qu’il s’en soucie, ni même à ce qu’il s’en souvienne. Comme quoi, il avait encore des progrès à faire en ce qui concerne l’expression de ses sentiments.
— Tu veux en parler ?
— Y’a vraiment rien à en dire, trancha‑t‑elle. Ils sont morts, c’est tout. C’est comme ça.
Mais elle eut beau tenter de s’en convaincre, la tristesse l’emporta. Secouée de spasmes, elle éclata en sanglots alors qu’elle repliait ses genoux contre sa poitrine et y enfouissait sa tête. Eliott hésita un moment avant de la gratifier d’une petite tape maladroite sur le haut du crâne.
— T’aurais jamais dû revenir, lâcha‑t‑il dans un soupir. J’aurais dû y pense…
— Il fallait que je vienne.
Eliott arqua un sourcil. Le désarroi de l’adolescente s’était mué en une détermination farouche. Une ténacité surprenante pour une gamine de seize ans, songea‑t‑il alors qu’il se perdait dans ses traits juvéniles et ses cheveux auburn coupés court. Trop surprenante.
— Et pourquoi ça ? tenta‑t‑il de creuser.
Sarah ouvrit la bouche pour répondre, mais la referma presque aussitôt. Hésitant, son regard confus se noya dans l’étendue d’eau argentée qui leur faisait face.
— Laisse tomber… C’est pas important.
— Mais quelle sale gosse, bordel, soupira‑t‑il en se penchant en arrière.
Comme par magie, l’habituelle légèreté de sa petite protégée refit surface. Elle éclata d’un rire si franc que quelques promeneurs alentour se retournèrent, attirés par le boucan.
— On est là pour toi, Sarah, tu sais, reprit‑il d’un ton plus sérieux.
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Oh, pour rien… Je tenais juste à ce que tu le saches, c’est tout, ajouta‑t‑il avec malice.
Le visage de l’adolescente s’illumina d’une lueur joueuse. Mais si le sourire éclatant qu’elle arborait lui exprimait toute sa reconnaissance, son regard restait voilé d’une profonde tristesse.

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