Chapitre 9 (Grant) (1/2)
Une semaine auparavant
— Tu crois que c’est eux ?
— Oui.
— Et tu crois qu’ils vont comprendre ?
Ajustant la veste de son costume, Grant se tourna vers Thomas et le gratifia d’un sourire en coin. Il n’avait littéralement aucun doute quant au fait que l’Élite saisirait la manœuvre initiée. Peu importe les membres qui se trouvaient à bord de cet hélicoptère, il savait pouvoir compter sur chacun d’eux.
— Oui, répondit‑il calmement.
— Y’a plus qu’à rester aux aguets, alors.
Grant hocha la tête avant de reporter son attention sur la centrale. Presque deux mois s’étaient écoulés depuis qu’il avait choisi de rejoindre Vinnie. Le procédé pour arriver à ses fins n’était pas des plus simples, mais il n’en avait trouvé aucun autre pour forcer l’Élite à venir ici.
— Quelle histoire, soupira l’ex‑soldat. Ça aurait été plus facile de passer un coup de fil, moi, j’te l’dis.
— Crois‑moi, ce n’était pas la chose à faire.
— Ouais, ouais, je sais, tu penses que le président les a tous mis sur écoute, j’ai compris, grommela‑t‑il. Quand même, il peut pas être si fourbe que ça, si ?
— Il l’est bien plus encore, tu n’as pas id…
— Monsieur Orsby ? couina une voix d’enfant. Monsieur Kazuki ?
Ainsi interpellés, tous deux se tournèrent vivement vers les entrailles de la ruelle. Engloutie par les ombres, la silhouette chétive d’une petite fille s’en détachait peu à peu. Elle s’avança prudemment et les dévisagea l’un après l’autre, un ours en peluche entre les mains.
— Salut, toi, la rassura Thomas en s’agenouillant devant elle. Qu’est‑ce que tu fais ici, toute seule ? C’est dangereux.
— Le prédicateur m’a envoyé vous chercher, balbutia‑t‑elle. Il… Il demande à vous voir suite à… à l’assaut contre l’Académie.
Thomas se tourna vers lui, ses yeux balayant rapidement son visage en quête d’une réponse tacite. À en juger par l’attitude de leur coursière, Vinnie devait se trouver dans une colère noire, mais il ne le craignait pas pour autant. Grant hocha la tête en direction de son complice, qui reporta son attention sur l’enfant.
— D’accord, petite. On te suit.
*
Assis devant le bureau de Vinnie, Thomas Orsby semblait avoir une idée très personnelle de ce que pouvait bien vouloir dire le mot « attendre », songeait Grant, calme et imperturbable. Incapable de dissimuler son ennui, l’ex‑soldat changeait constamment de position, ses doigts tambourinant nerveusement sur l’accoudoir de sa chaise. De temps à autre, il laissait échapper un soupir, levait les yeux au ciel ou bien replaçait la visière de sa casquette d’un air mécontent.
— Ça fait combien de temps qu’on est là, déjà ?
L’ancien directeur de l’Élite consulta une nouvelle fois sa montre.
— Cinq minutes.
Thomas grogna, s’affalant un peu plus sur sa chaise tandis que lui reprenait, sourire aux lèvres, son observation tranquille de la pièce. Il fut interrompu par le bruit sourd des portes massives qui claquèrent derrière eux. Un silence pesant s’installa tandis que Vinnie pénétrait l’espace – de ceux qui, par leur seule présence, laissaient présager le ton de la conversation à venir. Il s’installa à son bureau, un parchemin à la main qu’il déposa devant lui, et laissa le raclement de sa chaise résonner contre le sol. La lueur vacillante des bougies disposées çà et là projetait des ombres mouvantes sur son visage, accentuant l’austérité de ses traits tirés.
Mais ce que Grant nota surtout fut cette dureté qu’il n’avait jamais vue chez lui. Quelque chose dans ses yeux avait changé : moins de bienveillance… plus de noirceur.
— Ne vous avais‑je pas engagé pour une raison bien précise, Messieurs ?
Aucun d’eux ne répondit.
— L’arrestation de mes hommes, des preuves laissées en évidence…
— Avec toute la volonté du monde, vos hommes sont pas des pros, Vinnie, se défendit Thomas. On leur a enseigné les rudiments, comme vous nous l’aviez demandé. Après, on est pas responsables de leurs actes sur le terrain. Et puis les pertes, ça arrive, c’est tout, c’est comme ça. Ça fait partie du je…
La main de l’utopiste frappa violemment sur son bureau.
— Par Šariagg, mais ils ont envoyé l’Élite, à cause de vous !
— Sauf erreur de ma part, Vinnie, n’était‑ce pas ce que vous vouliez ? intervint Grant. « Chatouiller l’Académie » pour qu’elle vous aide à régler ce problème de disparitions ? Alors pourquoi tant d’animosité à notre égard ? Avec des membres de l’Élite sur le coup, vous pouvez être certain que les choses rentreront très vite dans l’ordre et qu’ils appréhenderont le coupable.
Le silence s’épaissit tandis que le regard du prédicateur se posait lentement sur lui. Un frisson désagréable remonta le long de sa colonne vertébrale – d’intuition plus que de crainte. Pendant une fraction de seconde, les yeux de l’utopiste s’étaient affolés avant de retrouver leur solennité habituelle. Pourtant, sous cette façade qu’il tentait de préserver, Grant y percevait encore le frémissement de la peur. Des réactions subtiles et presque imperceptibles que l’expérience lui avait appris à dénicher et qui étaient plus parlantes que n’importe quel discours.
Des secrets.
Lesquels ? Pourquoi ? Non pas que le sujet l’intéresse vraiment – son objectif premier restait de récupérer des inhibiteurs –, mais Grant préférait autant connaître les véritables intentions de ses alliés lorsqu’il en avait. Surtout lorsque ceux‑ci avaient pour habitude de prêcher la confiance tout en cachant des vérités dérangeantes.
— Maintenant, sortez, leur ordonna Vinnie en rassemblant ses notes devant lui. J’en ai fini avec vous. Vous resterez au monastère jusqu’à ce que la situation se stabilise, et j’attends évidemment de vous que vous continuiez à faire votre travail. Par les Gardiennes, je les paye suffisamment grassement pour ne pas avoir à tolérer d’autres manquements, ajouta‑t‑il pour lui‑même.
Il les congédia d’un signe de la main, mais ni Grant ni Thomas ne s’exécutèrent. S’il ignorait pourquoi son ami s’y refusait, lui, en revanche, savait parfaitement ce qui le retenait.
— Nous cachez‑vous quelque chose, Vinnie ? lâcha‑t‑il d’un ton calme.
Son adversaire se figea et l’atmosphère s’alourdit d’un cran. Ses doigts agrippèrent instinctivement le parchemin avec lequel il était arrivé, qu’il glissa dans le premier tiroir de son bureau. Puis, il posa ses coudes sur la table, ses doigts croisés devant lui.
— Mon cher ami, vous devriez faire attention à ce que vous insinuez, murmura‑t‑il, sa voix doucereuse déguisant mal la menace. Vous risqueriez de le regretter.
— Kaz…
La voix teintée d’appréhension de Thomas attira discrètement son regard. Il hochait la tête de gauche à droite, comme pour l’inciter à ne pas insister. Cet état de fait faillit lui faire lâcher un sourire amusé. Depuis quand était‑il l’impulsif et Thomas la raison ?
Pour autant, il n’en démordit pas, réitérant même sa question alors que le sourire de Vinnie s’élargissait. Sa posture ne suintait plus la dévotion mais l’assurance de quelqu’un qui, dans l’ombre, ne connaissait que trop bien les jeux de pouvoir. Comment avait-il pu se laisser berner par son aura de piété ?
— Vous oubliez où vous êtes, mon ami, siffla‑t‑il, sa voix ondulant comme celle d’un serpent. Ici, ce ne sont pas les règles de l’Élite qui s’appliquent. Ce sont les miennes.
— Je n’ai pas peur de vous, Vinnie.
Un rire grave et guttural s’échappa des lèvres de l’utopiste, chargé de cette satisfaction inquiétante de celui qui vient exactement d’obtenir ce qu’il désirait. Il se redressa de toute sa hauteur, la paume de sa main venant frapper par deux fois la surface de son bureau.
Un signal.
Précis mais pas si subtil, remarqua Grant alors que des hommes encapuchonnés affluaient dans la pièce pour les encercler. Des hommes qu’il n’avait étrangement encore jamais croisés, ici, au monastère. Un halo d’ombres mouvantes, les flammes des bougies projetant leurs silhouettes inquiétantes sur les murs alentours tandis qu’ils murmuraient des paroles incompréhensibles.
Thomas bondit sur ses pieds en jurant, mais Grant le retint d’une main ferme pour l’intimer de se rasseoir. Cette mise en scène n’était pas une menace directe à leur encontre, loin de là – Vinnie avait encore besoin de leur expertise stratégique et militaire. Non, c’était une démonstration.. La preuve que le pouvoir se trouvait entre ses mains, et non pas dans les siennes.
Car celui qui avait un jour dit que la qualité l’emportait sur la quantité n’était qu’un idiot. Ces hommes n’étaient peut‑être pas des combattants aguerris, mais ils possédaient quelque chose de tout aussi dangereux : la puissance du fanatisme. Ça, il pouvait le voir dans l’éclat de leurs yeux, dans leur posture atone et dans la façon dont certains tenaient leurs armes comme une extension de leur foi.
Ce n’était pas l’ASU, mais quelque chose de plus inquiétant encore.
Quelque chose qu’il comptait bien découvrir.
Dans ce silence chargé de tension, le rire de Grant éclata soudain contre les murs, assez tonitruant pour briser l’atmosphère oppressante qui pesait sur eux. Il se leva lentement, ses épaules encore secouées par un amusement feint tandis qu’il se penchait au‑dessus du bureau de son adversaire, la main tendue en avant.
— Très belle démonstration, Vinnie, reconnut‑il. Vous avez gagné tout mon respect.
Il laissa échapper un nouvel éclat de rire mais l’utopiste se contenta de le jauger, ses yeux plissés trahissant une évaluation rapide de la situation. Enfin, après un long silence pesant et interminable, un rire graveleux s’échappa de sa gorge. Il serra sa main dans la sienne avec vigueur, et Grant se laissa retomber sur son siège avec une nonchalance calculée.
— Encore un peu et l’Académie tremblera devant vous, le félicita‑t‑il.
— Plus rapidement encore avec vous à mes côtés, mon bon ami.
— Et je peux vous assurer que vous avez toute ma loyauté, Vinnie, reprit‑il en feignant la déférence. Pardonnez mon excès de zèle. Vous savez ce que c’est, la méfiance naturelle… La confiance doit se gagner, n’est‑ce‑pas ?
— Vous avez tout à fait raison, bien entendu, rétorqua le prédicateur dans un sourire. Allons. Laissez‑moi, maintenant. Je reviendrai vers vous le moment venu.
Cette fois, Grant et Thomas s’exécutèrent sans protester, inclinant la tête avant de quitter la pièce en compagnie de leur escorte d’utopistes. Les portes en bois claquèrent lourdement dans leur dos tandis qu’ils s’arrêtaient dans le couloir, la foule de fidèles encapuchonnés les dépassant pour s’évaporer dans l’ombre du monastère.
— Eh bah, c’était risqué, c’que tu nous as fait là, Kaz…
— Peut‑être, oui… murmura‑t‑il. Mais au moins, maintenant, on sait à quoi s’attendre.
Un nouveau silence plana entre eux, que Thomas rompit aussitôt :
— Bon bah, puisqu’on est coincé ici… autant enquêter.

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