Chapitre 9 (Grant) (2/2)
Une semaine s’écoula sans que Grant ou Thomas ne quittent le monastère. Ils en auraient été capables s’ils l’avaient voulu, mais ils avaient choisi d’enquêter sur les mystères qui entouraient Vinnie et sa clique de fanatiques. Joindre l’Élite demeurait bien sûr une priorité, mais ils s’étaient accordé encore quelques jours pour atteindre leur but. En revanche, hors de question d’attendre beaucoup plus après ça, songea Grant alors qu’il observait le dernier inhibiteur qu’il tenait en main, adossé au mur près de l’une des fenêtres du cellier.
Au cours de cette semaine, les deux fugitifs avaient méthodiquement inspecté chaque recoin du monastère en espérant trouver un indice ou une preuve qui pourrait les guider vers la vérité. Malheureusement, leurs recherches n’avaient jamais abouti à rien de concret.
Mais il y avait une pièce qu’ils n’avaient jamais pu fouiller. À force de se remémorer sa confrontation avec Vinnie, Grant avait fini par déduire que la réponse à toutes leurs interrogations se trouvait dans son bureau. Ne restait plus qu’à s’y faufiler, et ce soir s’était révélé être le moment idéal.
Des éclats de rire lui firent relever la tête. Thomas et Donovan – qui s’était vu contraint de déserter quelques jours plus tôt – étaient ce soir de corvée d’inventaire. Tous deux semblaient pourtant bien plus captivés par leurs échanges animés que par leur tâche commune, et les lèvres de Grant s’étirèrent malgré lui. Thomas avait toujours eu un don naturel pour les relations humaines. Il avait une manière bien à lui de renouer avec les autres, comme en témoignait son récent succès à convaincre le soldat de les aider.
Claquant contre le mur, la porte du cellier s’ouvrit soudain sur une jeune femme, les mains emplies d’une jarre de légumes fraîchement récoltés. Les conversations cessèrent net, avant de reprendre quelques secondes après qu’elle soit timidement passée devant eux. Elle déposa son récipient sur l’étagère prévue à cet effet avant de jeter des coups d’œil furtifs aux deux militaires.
Puis, prise de courage, elle s’approcha.
— B‑Bonjour Thomas, l’entendit‑il dire. Je…
Grant eut de la peine pour elle. Elle était rouge comme une pivoine, tentant tant bien que mal d’expliquer à l’ex‑soldat comment elle l’avait trouvé héroïque pendant la guerre lorsqu’il avait sauvé tous ces enfants des mains de l’ASU.
— Oh, c’est normal, voyons, rétorqua son ami en se grattant l’arrière du crâne.
Les lèvres de Grant s’élargirent devant sa modestie. Il en connaissait une palanquée, lui, de soldats bien plus expérimentés qui n’auraient jamais eu le courage de faire ce qu’il avait fait. Après avoir échangé quelques formalités avec son héros, la jeune femme s’inclina devant lui puis s’enfuit en courant. Thomas jeta un œil furtif dans sa direction et esquissa un sourire gêné, mais la lueur de fierté qui brillait dans son regard finit de le trahir.
Leur échange silencieux prit fin lorsque, derrière Grant, le brasero situé au sommet du beffroi s’embrasa. Les derniers fidèles empruntèrent tranquillement le cellier pour rejoindre le sanctuaire et il attendit patiemment qu’ils s’exécutent, les bras croisés sur sa poitrine.
Après plusieurs longues minutes, les passages se raréfièrent assez pour qu’il se décide à agir. Le pas assuré, Grant vérifia les différents points d’entrée. Réfectoire : vide. Couloir : désert. Il hocha la tête en direction de Thomas, qui agrippa aussitôt la nuque de Donovan pour le retourner et refermer ses bras autour de son cou. Les yeux de l’adjudant se révulsèrent en quelques secondes, puis ses jambes fléchirent sous le coup de l’inconscience.
Délicatement, Thomas le déposa au sol en s’excusant. Grant jeta un dernier coup d’œil au couloir, puis tourna le verrou dans la serrure avant de rejoindre son ami. Ils prirent la direction du réfectoire, remontèrent la série de chambres faisant office de dortoir, puis arrivèrent au pied de la lourde porte en bois cloutée du bureau de Vinnie.
Sortant un outil de crochetage de sa poche, Thomas s’agenouilla devant elle pour travailler le verrou tandis qu’il scrutait les alentours. Comme ils l’avaient espéré, tout était silencieux. La Prière de la Tranquillité, qui se déroulait à la nuit tombée, était la plus longue des quatre prières rituelles des utopistes. Pour bénéficier d’une plus grande marge d’action, ils avaient de surcroît choisi le dernier jour du mois pour agir. La Cérémonie du Renouveau s’en suivrait cette nuit‑là, marquant la transition vers un nouveau cycle pour la communauté.
Après quelques instants où les cliquetis métalliques résonnèrent contre les murs en pierre du monastère, le mécanisme céda enfin et la porte s’ouvrit devant eux. La pièce était telle qu’il l’avait toujours connue. À la lumière des lampes à huile disséminées un peu partout, les étagères contre le mur étaient soigneusement rangées, chaque dossier et livre placé avec précision.
Thomas commença à fouiller méthodiquement, passant ses mains sur les piles de documents et vérifiant chaque recoin. Grant décida quant à lui de rester près de la porte à écouter le moindre bruit extérieur qui pourrait trahir leur intrusion.
Après avoir ouvert le tiroir du bureau, l’ex‑soldat s’arrêta.
— Tu as trouvé quelque chose ? chuchota‑t‑il.
Son ami ne répondit pas, se contentant de glisser sa main sous le compartiment pour le tapoter. Le son qui en émana était étouffé là où il aurait normalement dû résonner sourd et plein.
— Y’a un double fond.
L’ancien directeur relâcha sa surveillance pour s’approcher. Thomas ramassa un stylo qu’il glissa sous le tiroir à la recherche du mécanisme. Enfin, la plaque en bois supérieure se souleva, révélant des documents éparpillés à l’intérieur.
Parmi eux, un en particulier attira l’attention de Grant : un ancien parchemin scellé de trois sceaux, tous brisés : celui que Vinnie avait rangé dans ce tiroir lors de leur confrontation une semaine auparavant. Il s’en saisit délicatement et reconstitua les cachets pour les examiner à la lumière de la lampe à huile. Les symboles gravés dans la cire lui étaient inconnus, mais l’un d’eux lui sembla étrangement familier : un arbre de vie, ses racines profondément ancrées dans le sol et ses branches s’étendant à l’infini.
— Šariagg, confirma Thomas qui regardait par‑dessus son épaule.
Grant approuva en silence. Ils avaient vu une statue similaire trôner au centre de l’autel du sanctuaire, le jour de leur arrivée au monastère. Les deux autres sceaux devaient donc représenter Šabaeri et Šamana.
— Continue de fouiller pendant que je lis ça, ordonna‑t‑il à son ami.
Sur les ailes du temps, tissé dans l’équilibre,
Trois Gardiennes se tiennent, protectrices des mondes fragiles.
Šariagg, source vive de liberté ;
Šabaeri, lionne d’or au regard altier ;
Et Šamana, louve d’argent à l’allure docile.
Par le droit d’aînesse, Lune et Soleil rayonnent,
Enfants de la grandeur pourpre, ils portent la couronne
De Celles qui de tous temps, luttent contre l’Immuable
Ekha, dont la folie résonne.
Jusqu’aux confins de l’Écume, seuls, et par leur sang,
Héritiers de la lignée pourront franchir la voûte,
Pour terrasser le mal et libérer l’enfant,
Qui par leur amour, tracera sa route.
De l’Enfant de la Vie, l’équilibre renaîtra,
De son Corps et son Esprit, l’harmonie jaillira,
Et l’héritage préservé, dans l’ombre et la clarté,
Fera régner la paix, à jamais retrouvée.
Grant resta immobile un moment, le regard perdu sur le vieux manuscrit jauni qui s’effritait entre ses doigts. Ce qu’il venait de lire ressemblait à un héritage utopiste ancien et sacré, une prophétie peut‑être. Il tenta tant bien que mal de démêler sa signification – ou si elle en avait ne serait‑ce qu’une –, mais les mots s’embrouillaient dans son esprit comme s’il n’était pas apte à les comprendre.
— Putain, mais… vraiment ?
Grant releva la tête vers Thomas qui, le doigt posé sur le miroir encastré dans la bibliothèque, attrapait sa lampe torche pour la caler contre la surface. Intrigué, il posa le parchemin sur le bureau et le rejoignit. Peu à peu, le faisceau lumineux perça la couche réfléchissante. Opaque quelques instants plus tôt, elle devenait progressivement translucide.
— Un miroir sans tain, comprit‑il.
La pièce de l’autre côté était sombre, mais il pouvait y discerner quelques points scintillants. Des écrans, probablement, songea‑t‑il alors que Thomas ajustait leur source de lumière pour obtenir un meilleur angle. Même si les détails demeuraient flous, Grant parvint à distinguer les images qui y défilaient : les contours de silhouettes frêles et fragiles, captives dans ce qui semblait être des cellules. Si certaines se tenaient immobiles, d’autres paraissaient agitées, leurs gestes témoignant d’une angoisse palpable.
— Putain de religieux de merde !
Si Thomas s’était indigné de leur découverte en frappant dans la bibliothèque à grand coup de pieds, Grant demeura paralysé sur place, furieux envers lui‑même. Comment avait‑il pu ne jamais l’envisager ? Il avait bien senti que Vinnie dissimulait quelque chose de louche, mais jamais il n’aurait imaginé qu’il puisse être lui‑même responsable des enlèvements. Pourquoi les aurait‑il engagés pour s’en prendre à l’Académie, autrement ? Avait‑il inventé toute cette histoire de fille simplement pour les appâter ? Ou la cherchait‑il réellement, elle et seulement elle, au point d’en kidnapper des dizaines d’autres ?
Son esprit fit rapidement le lien avec le parchemin, et il se précipita à nouveau vers lui.
« De l’Enfant de la Vie, l’équilibre renaîtra,
De son Corps et son Esprit, l’harmonie jaillira,
Et l’héritage préservé, dans l’ombre et la clarté,
Fera régner la paix, à jamais retrouvée. »
Mais alors qu’il se perdait dans les méandres de ses réflexions, un bruit sourd résonna en écho dans l’espace. La porte s’ouvrit dans un grincement métallique, ses gonds rouillés gémissant sous la pression.
Dans son encadrement, une silhouette familière. Celle d’un homme dont l’uniforme bleu nuit se fondait mystérieusement dans l’obscurité, la lueur vacillante des lampes à huile se reflétant dans ses cheveux cuivrés. Dans son regard, un éclat de malice reconnaissable entre mille. Et s’étirant sur ses lèvres… un sourire triomphant.

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