Chapitre 10 (Eliott)
— Pourquoi c’est toujours à moi de faire ces trucs‑là ?
— Parce que t’as l’agilité d’un guépard et moi d’un éléphant.
— Oh, y’avait un dessin animé que j’adorais quand j’étais petite ! C’était un éléphant‑roi, il avait un costume vert, une couronne, et il s’appelait…
— … Chut l’éléphant ?
Ses pas feutrés évitant soigneusement les tombes délabrées, Eliott progressait furtivement à travers le cimetière silencieux. La lueur de la lune éclairait à peine son chemin, mais il avait préalablement repéré les lieux et mémorisé l’itinéraire à suivre. De plus, Yann et Sarah surveillaient chacun de ses mouvements à l’aide d’un traceur intégré à son oreillette, transmettant en temps réel sa position exacte sur leur radar.
Contournant les dernières sépultures, il atteignit finalement les grilles en métal qui entouraient le monastère. Il les escalada avec précaution, évitant les pointes de fer qui le surplombaient, et arriva de l’autre côté sans encombre. Le silence était total, à l’exception du vent léger qui agitait le feuillage des arbres alentours et des divagations de ses deux collègues qui résonnaient encore au creux de son oreille.
— J’ai une ouverture, les coupa‑t‑il alors qu’il arrivait devant une fenêtre entrebâillée.
Face à leur incapacité à mener à terme les pistes en cours, les membres de l’Élite avaient dû se résoudre à en chercher de nouvelles. Et pour ce faire, quoi de plus pertinent que de s’infiltrer au cœur même du fief ennemi ? avait pensé Eliott malgré les réticences de Sarah. Après tout, s’ils devaient trouver des preuves de l’implication de Vinnie dans les enlèvements, c’était bien ici.
— OK, je te vois, confirma son partenaire. Une fois dedans, prends à gauche.
Avec une habileté silencieuse, Eliott se faufila à l’intérieur. Le sol de pierre froide résonna faiblement sous ses pas légers, à peine audibles dans le silence oppressant du monastère. Seul le son feutré de sa respiration se mêlait à ce calme sépulcral lorsque la voix discrète de Yann retentit à nouveau dans son oreille pour lui débiter des instructions claires et précises.
Eliott se fiait entièrement à lui jusqu’à ce que, après avoir forcé la porte de ce qui s’apparentait à une réserve, son regard se porte sur le corps inerte d’un homme étendu au sol. Il s’approcha prudemment, s’agenouillant à ses côtés pour prendre son pouls.
— Les gars, je crois que j’ai trouvé Donovan.
— Quoi ? s’étonna Sarah.
— Il a été assommé.
— Qu’est‑ce que ça veut dire ?
Eliott se redressa et scruta attentivement les alentours. Il n’y avait qu’une seule réponse à la question que Yann lui avait posée, et elle lui donna un boost d’adrénaline.
— Ça veut dire qu’on avait raison.
*
1/ La joie.
Revoir la mine fermée de son frère d’arme, son regard sombre et sa posture droite.
2/ Le soulagement.
Le savoir en vie et en bonne santé, fidèle à lui‑même.
3/ La curiosité.
Que faisait‑il là, lui aussi ? Pourquoi ? Comment ?
4/ La déception.
Elle n’était pas avec lui.
Le regard accroché à celui de son chef et ami, Eliott perdit toute notion de temps. Il ne revint à la réalité que lorsque Grant le fit tomber à terre et dégaina son arme pour le mettre en joue. Le souffle coupé, le coup porté eut au moins le mérite de lui remettre les idées en place : derrière lui, des bruits de pas précipités se rapprochaient de plus en plus.
Il ne sut dire qui de lui ou de l’ancien directeur avait été repéré, mais Eliott comprit instantanément le but de la manœuvre initiée. Si quelqu’un devait être déclaré coupable pour cette intrusion, c’était très certainement lui et non pas l’homme qui lui faisait face si celui‑ci voulait pouvoir garder sa couverture.
— Les gars, je vous laisse, on se retrouve plus tard.
— Quoi ?! Mais… !
Il ne laissa pas Sarah finir et retira son oreillette, qu’il tendit à Grant. Ce dernier l’attrapa en silence, avant de la glisser dans sa poche. Il réaffirma ensuite sa menace et Eliott plaça ses mains derrière la tête, les yeux rivés aux siens.
— Elle est avec toi ?
— Non, répondit‑il avec calme. Nous n’avons aucune idée d’où elle se trouve.
— J’vois que t’as pas attendu que j’te la présente, Perkins.
La voix qui s’était élevée dans les airs résonna si profondément en lui qu’Eliott réalisa seulement que Grant, depuis tout ce temps, n’avait jamais voyagé seul. Tournant la tête sur le côté, il le vit enfin, debout devant lui et les bras croisés sur sa poitrine. Alors qu’elle n’avait toujours pas eu cette chance – et ne l’aurait peut‑être jamais.
Thomas Orsby demeurait fidèle à lui‑même, sa casquette solidement vissée sur le haut de son crâne, mais une large cicatrice avait fait son apparition sur son nez autrefois impeccable. Eliott se remémora leur dernière rencontre à Sadell, lors de l’attaque du laboratoire. Il l’avait taquiné sur le fait de sortir avec sa sœur simplement parce qu’à l’époque, il trouvait cela distrayant. Mais il s’était fait prendre à son propre jeu. Loin d’avoir simplement flirté avec elle, il en était tombé éperdument amoureux. Alors croirait‑il en sa sincérité ? Il en doutait fortement. Après tout, il ne lui avait donné que des preuves du contraire.
— Je l’aime, Orsby.
— Mais bien sûr.
Eliott n’eut pas le temps d’essayer de l’en convaincre – ni même de savoir s’il le voulait – qu’une voix derrière eux interrompit leur échange.
Vinnie.
En bon directeur de l’Élite qu’il était, Grant prit les choses en main. Il expliqua avec une précision froide sa version des faits : de comment ils avaient trouvé Donovan assommé dans le cellier, aux traces évidentes d’effraction sur la porte de son bureau. Là, ils avaient trouvé l’Élite devant un tiroir éventré, des papiers éparpillés et un vieux parchemin décacheté entre les mains. Il détaillait chaque élément avec une telle conviction et une telle assurance que même Eliott, malgré sa connaissance des faits réels, aurait pu se laisser berner. Chaque mot, chaque geste semblait calculé pour persuader son auditoire de la véracité de son récit. Et après tout, peut‑être ne faisait‑il là qu’être honnête : il inversait simplement et habilement les rôles.
Vinnie releva légèrement les pans de sa tunique et s’agenouilla devant lui, sceptique. Si leurs soupçons de base et la présence ici de ses deux camarades ne lui murmuraient pas déjà qu’il était coupable, Eliott ne l’aurait jamais pensé : ses traits bienveillants respiraient la dévotion et l’austérité. Ne trouvant pas de réponse satisfaisante dans son regard, le prédicateur se tourna vers les deux infiltrés et tenta de les sonder à leur tour. Après un long silence, son attention se fixa sur l’ancien directeur de l’Élite.
— C’est l’un de vos anciens subordonnés, n’est‑ce‑pas ?
— Ancien, insista bien Grant.
— On dit que rien ne peut venir briser la loyauté d’un Élite, leur fit‑il remarquer.
— Je l’ai abandonné à une mort certaine, une fois, démentit Eliott.
— Et moi, j’ai tué celui‑là, ajouta son ami en pointant Orsby du doigt.
Tous les regards convergèrent vers l’ex‑soldat dans l’attente d’une surenchère, mais leur complice demeura silencieux. Ses prunelles noisette oscillèrent un moment entre les trois hommes, avant qu’il ne se décide à ouvrir la bouche.
— Moi, j’ai rien fait de tout ça, mais j’suis pas vraiment un Élite, alors…
— Tu oublies la fois où tu m’as tiré une balle en pleine poitrine, Thomas.
— J’ai la mémoire courte.
Si le léger sourire en coin de son ancien chef passa inaperçu aux yeux du prédicateur, Eliott, lui, le remarqua parfaitement. Jusqu’à présent occupé à les dévisager à tour de rôle, Vinnie reporta son attention sur son captif.
— Drôle de façon de vous être loyal, effectivement, concéda‑t‑il en soulevant un sourcil. Mais comment en être certain… ?
— Là n’a jamais été la plus grande force d’un Élite, Vinnie, argumenta Grant. C’est son pragmatisme, ainsi que sa capacité à faire ce que les autres ne peuvent pas faire, qui font de lui un bon élément.
— Tu dois être capable du meilleur, mais aussi du pire, quoi qu’il t’en coûte, récita Eliott, le regard plongé dans celui de son détracteur. Et la compassion, l’amitié, l’amour, ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait… C’est ce qui fait de lui le meilleur dans son domaine, malheureusement pour moi, ajouta‑t‑il en désignant d’un coup de menton son ancien directeur.
— Et je vais vous le prouver.
Laissant ses paroles flotter dans l’air, Grant épousseta la veste de son costume et ordonna à Vinnie de reculer. Le silence retomba tandis qu’il observait son bourreau approcher. Derrière lui, Orsby était adossé contre un pan de la bibliothèque, les bras de nouveau croisés sur sa poitrine, spectateur de la scène.
Eliott savait ce qui allait arriver, et il ne tremblait pas. Il ne ressentait aucune réticence, aucune peur, ni même aucune rancune envers l’homme qui s’apprêtait à le cogner.
Pas même lorsque la crosse de son arme lui percuta le crâne.

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