Chapitre 11 (Eliott)

9 minutes de lecture

Réveille‑toi, Eliott…

Une voix douce et bienveillante résonnant jusqu’aux confins de son âme.

Allez, voyons !

Un rire cristallin empli d’innocence et de pureté.

Je t’aime, tu sais…

Un murmure grisant qu’il n’entendait plus que dans ses songes.

… mais il faut vraiment que tu te réveilles, d’accord ?

Mais il ne rêvait pas… n’est‑ce‑pas ?

— Prin… cesse ?

Oui ?

Un liquide glacé le pénétra jusqu’aux os alors qu’il rouvrait brusquement les yeux, en quête d’oxygène. Eliott mit plusieurs secondes à retrouver son souffle, ainsi qu’une dizaine d’autres à retrouver sa capacité à se situer pleinement dans le temps et l’espace. Il tenta d’examiner les alentours, mais la douleur lancinante qui pulsait dans son crâne embrouillait encore sa perception du monde. Il cherchait à évaluer les dégâts de sa blessure à la tête quand un cliquetis métallique résonna dans l’air. Les mains attachées dans le dos, des chaînes épaisses le maintenaient prisonnier et empêchaient tout mouvement.

Finalement, sa vue s’habitua à la pénombre, les quelques torches alentour projetant leurs ombres erratiques sur les murs de pierre. Eliott n’avait aucune idée d’où il se trouvait mais il songea immédiatement à une crypte, s’il se fiait à l’odeur d’humidité qui imprégnait l’air.

Enchaîné en son centre, il était entouré de quatre colonnes en pierre qui soutenaient une vaste voûte au‑dessus de lui. Derrière, une lourde porte en bois qui se refermait sur le fidèle qui l’avait aspergé d’eau glacée. Sans doute la sortie, pensa‑t‑il alors qu’il s’intéressait maintenant au mur de gauche. Une large grille en fer donnait sur un long couloir sombre et obscur d’où provenaient, par intermittence, des sanglots et des râles de désespoir.

Pour autant, impossible d’affirmer avec certitude que toutes les personnes disparues y étaient enfermées ; de cette simple affirmation résidait donc l’intérêt de s’être laissé capturer. Sans avoir eu besoin de communiquer, Eliott et son ancien chef avaient chacun rempli leur rôle. C’était ce qu’on appelait travailler ensemble, même dans l’imprévu, pour mener à bien sa mission : sauver les victimes du prédicateur qui se trouvait justement devant lui.

Il devait donc le faire parler.

Vêtu de ses atours habituels, Vinnie lui tournait le dos, absorbé par la lecture minutieuse de parchemins anciens. Il les avait disposés sur l’autel devant lui, à côté de son arme et de son matériel dont il l’avait dépouillé. Le surplombant, une imposante statue représentant un arbre de vie. Grant se tenait légèrement en retrait sur la droite, aux côtés d’Orsby. Immobile et les mains croisées devant lui, il avait le regard fixé dans sa direction.

Eliott hocha imperceptiblement la tête et le visage de son ancien chef ne montra aucune variation. Il se contenta d’approcher, puis lui asséna un violent coup de poing à l’estomac pour justifier le replacement du dispositif d’écoute dans son oreille droite. Eliott se tordit de douleur, avant de se redresser fièrement sur ses genoux lorsque son maton se tourna vers lui.

— Bien, parlons peu, parlons bien, voulez‑vous ? proposa Vinnie alors qu’il déposait son parchemin sur l’autel et s’approchait de lui d’une démarche austère.

E.J ! Putain, ma parole, mais c’est quoi ce délire ! T’es où ? Tu vas bien ?!

Ton langage, la mioche.

— Vous avez quelque chose qui m’appartient, reprit le prédicateur.

Qui c’est, ça ? Pitié, dis‑moi que c’est pas Vinnie…

Bah si, qui veux‑tu que ce soit d’autre ?

— Enfin, l’Académie a quelque chose qui m’appartient.

E.J, je t’en prie, reste pas là !

Elle est marrante, elle, je suis enchaîné.

Sarah, arrête d’occuper la ligne, t’aides pas là.

Mais vous comprenez pas, il est dangereux !

— Ma fille.

Ça suffit, Sarah. Il sait ce qu’il fait, tu fais que le déconcentrer, là, merde.

Ouais, je comprends plus rien, là.

E.J, je t’en prie, écoute‑moi ! Il a tué ma mère, j’ai pas envie que…

C’est pas le moment de paniquer.

Va te calmer, Sarah, je veux plus de toi ici.

Va chier, Yann !

— Et vous allez me la rendre.

Vos gueules.

— Bon, ça suff…

— Taisez‑vous, merde.

L’intervention d’Eliott ramena aussi bien le calme dans la pièce que dans son oreille.

— Vous me fatiguez avec vos conneries, là. Vous allez la balancer, votre pilule ?

L’expression de Vinnie passa de la surprise à la confusion. Il le fixa longuement, puis jeta un œil perplexe en direction de ses deux acolytes dans l’espoir d’obtenir une explication.

— C’est qui, votre fille ? reprit‑il. C’est quoi son nom ?

Durant un bref instant, le prédicateur parut hésiter. Puis, comme investi d’une inspiration divine, il leva les bras vers le ciel et proclama avec ferveur :

— Mes chers amis, il semble que notre invité soit impatient de connaître la vérité.

Ses paroles restèrent suspendues dans l’air, ses iris brillant d’une intensité fanatique. Déconcerté, Eliott scruta les alentours à la recherche d’éventuels visiteurs mais n’en trouva aucun. Il reporta son attention sur leur autoproclamé nouvel apôtre, puis haussa les épaules.

— Calmez‑vous sur les grands discours hein. Vous avez même pas d’auditoire.

— Et bien, soit ! l’ignora‑t‑il avec toujours plus de panache. La vérité vous sera révélée.

Eliott soutint son regard d’un air blasé. Quel cinéma pour un simple nom.

— Elle s’appelle Saria Orsatti ! Descendante de la lignée de Šariagg, héritière de la Porteuse de Vie et Éveilleuse de Nature.

— Orsatti… ? répéta‑t‑il dans un murmure.

La voix exaltée de l’utopiste résonnait en arrière‑plan, mais Eliott ne l’écoutait plus. Ce nom lui semblait familier, mais il ne parvenait pas à se rappeler où il l’avait déjà entendu. Était‑ce un nom qu’il avait lu dans un rapport ou peut‑être entendu lors d’une réunion ? Non, ce n’était pas lié à l’Académie, c’était autre part. Il ferma les yeux un instant, tentant de plonger plus profondément dans sa mémoire. Il revoyait des visages, des lieux, des conversations animées dans des salles enfumées, mais rien de précis n’émergeait.

Eliott, on a un problème.

La voix chargée d’inquiétude de Yann interrompit le fil de ses pensées.

C’est Sarah, elle… elle s’est enfuie tout à l’heure, j’arrive pas à la retrouver.

Le cœur d’Eliott s’emballa dans sa poitrine. Non mais à quoi jouait‑elle, au juste ? Et surtout qu’avait-elle l’intention de faire, venir ici pour le secourir ? Quelle idée bien stupide.

Autant de questions qui demeuraient sans réponse et sur lesquelles il n’avait pas le temps de se pencher. Oui, chaque chose en son temps. Lui devait toujours découvrir où Vinnie gardait ses victimes prisonnières, Yann pouvait très bien gérer le problème « Sarah » par lui‑même.

— Bon, c’est bien beau tout ça, mais j’suis pas là pour ça, moi, retourna‑t‑il à l’assaut du prédicateur, mettant ainsi fin à ses consécrations qui n’avaient toujours pas cessé. Vous pourriez peut‑être m’expliquer pourquoi vous avez enlevé la moitié des ados de la région, maintenant ?

— Pourquoi ? s’étonna Vinnie. Mais je vous l’ai dit. Pour retrouver ma fille.

— Parce que vous savez pas à quoi elle ressemble, votre fille, peut‑être ?

— Hélas… non, pas vraiment. Je crains avoir été un bien mauvais père. Sa mère, Av…

— Arrête !

Un grincement profond accompagné d’un raclement sourd suivit cette requête et résonna en écho dans la crypte. Les lourdes portes en bois s’ouvrirent derrière Eliott, laissant apparaître la silhouette frêle d’une jeune fille escortée d’une ribambelle de fidèles.

— Sarah ?

Eliott la dévisagea sans comprendre. Il chercha désespérément une réponse dans son regard, mais elle mettait toute son âme à l’ignorer tandis qu’elle s’approchait de Vinnie. Tout son corps tremblait, sa respiration saccadée trahissant sa peur et son incertitude.

— Sarah, regarde‑moi, ordonna‑t‑il.

Elle ne daigna pas obéir. Eliott chercha naïvement une explication du côté de Grant mais n’en trouva aucune, ses traits aussi fermés qu’à l’ordinaire.

— Laisse‑le partir.

La voix de Sarah résonna encore, empreinte d’une assurance déroutante. Circonspect, Vinnie plissa les yeux pour mieux l’observer avant que ses sourcils ne se froncent. Puis, son visage s’illumina. Il la contempla comme si elle était la plus belle chose au monde, ses mains tendues vers son visage pour mieux en capturer chaque détail.

— Ma fille… balbutia‑t‑il. Ma fille, c’est bien toi ? Oui…

La confession retentit avec fracas dans le silence oppressant du caveau. Grant et Orsby échangèrent un regard abasourdi, leurs visages jusqu’à présent impassibles marqués par la surprise. Des chuchotements s’élevaient parmi les fidèles, un murmure collectif de stupeur et de curiosité. Certains se penchaient vers leurs voisins et échangeaient des regards incrédules tandis que d’autres restaient figés, les yeux écarquillés, en tentant d’assimiler la révélation.

Eliott, lui, préféra sombrer dans les abîmes du désespoir. Pourtant, lui aussi aurait dû partager leur étonnement, leur perplexité, voire leur curiosité. Mais ce n’était étrangement rien d’autre que le chagrin qui l’envahissait. Le chagrin et la déception. Comment celle qu’il avait pris sous son aile avait‑elle pu garder un tel secret ? Pourquoi lui avait‑elle menti alors qu’il l’avait accepté comme un membre à part entière de sa famille ? Pourquoi ne lui avait‑elle pas fait confiance ?

— Laisse‑le partir, répéta‑t‑elle avec résolution. Et je resterai. Je te le promets.

Puis, la colère, tout simplement… et il ne vit plus rien d’autre que la trahison. La fureur l’emporta tandis que les souvenirs de leur complicité lui revenaient en mémoire, ses membres tremblants pour éviter que son cœur n’explose sous l’affliction.

— Tu te fous de ma gueule, putain, Sarah ?!

Les échos de sa voix s’éteignirent dans l’air après qu’il eut hurlé son indignation. Entravé par ses chaînes, Eliott s’agitait de rage. Le tintement métallique de ses fers résonnait sinistrement à chacune de ses charges, se répercutant sur les murs en pierre de la crypte.

— Est‑ce que c’est une putain de blague, Sarah, t’es sérieuse ?! s’acharna‑t‑il encore. Pourquoi tu m’l’as pas dit, bordel ?! T’as rien compris à c’qu’était l’Élite, ma parole !

Les chaînes tremblèrent encore sous la force de ses assauts. Elles ne se calmèrent que lorsqu’il perdit toute combativité, son corps endolori retombant lourdement au sol.

Il était dévasté. Sarah lui avait caché la vérité, certes, mais son désespoir allait bien au‑delà de ces déceptions. Il était incapable d’endurer une nouvelle fois cette douleur, perdre les personnes qu’il chérissait sans qu’on lui donne une chance de les sauver. Parce que c’était ce qui allait se passer. Il allait perdre Sarah tout comme il l’avait perdu Evanna, c’était certain. Et s’il avait réussi à tenir le coup la première fois, il ne se sentait plus la force de réitérer l’exploit. Autant redevenir celui qu’il était avant, celui qui ne tenait à rien ni à personne.

— Vinnie, résonna la voix de Grant au‑travers du tumulte de ses pensées. Je ne saurais que trop vous conseiller de libérer vos otages maintenant que vous avez retrouvé votre fille.

Lentement, le torrent de rage et de douleur qui envahissait encore son esprit se tarit. Les paroles de son ancien chef se répercutèrent en lui, agissant comme un baume sur ses émotions tumultueuses. Un éclair de lucidité le saisit, puis un cocon d’indifférence bienvenu l’enveloppa.

Tu dois être capable du meilleur, mais aussi du pire, quoi qu’il t’en coûte. Et la compassion, l’amitié, l’amour, ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait.

— Gardez‑la, votre satanée fille, cracha Eliott avec mépris. Mais votre bras droit a raison, vous n’avez plus besoin des autres. Libérez‑les, et l’Académie n’engagera aucune poursuite.

Le regard du prédicateur se posa sur lui, soudainement intéressé. Il confia la descendante de Šariagg à ses fidèles avant de s’approcher de lui, les mains jointes en prière. Eliott ne daigna même pas la regarder, le cœur fermé. Seuls ses sanglots lui parvenaient alors qu’Orsby s’approchait d’elle pour la rassurer, mais c’était terminé. Elle n’était plus rien pour lui. Plus rien d’autre que sa mission n’avait d’importance, et il la mènerait à bien.

— Aucune poursuite, dites‑vous ? répéta Vinnie.

— Ouais, lui assura‑t‑il. Vous libérez les victimes, vous arrêtez vos manif, et on vous laissera vous occuper de vos petites histoires de famille tranquille. Vous resterez le héros que tout l’monde pense que vous êtes, et nous, on aura la paix. On a un accord ?

À en juger par la mine satisfaite qui était venue illuminer le visage de son interlocuteur, Eliott tenait assurément là sa réponse. D’un mouvement de bras, il fit claquer ses entraves l’une contre l’autre, puis ajouta :

— Bon, maintenant, vous allez m’enlever ça ou faut qu’j’le fasse moi‑même ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Paolina_PR ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0