Chapitre 12 (Grant) (1/2)

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— Bon, maintenant, vous allez m’enlever ça ou faut qu’j’le fasse moi‑même ?

La voix d’Eliott résonna dans son esprit comme si l’Élite n’était pas vraiment là, enchaîné devant Vinnie avec qui il venait de conclure l’accord qu’il avait lui‑même suggéré. Grant le savait, il aurait dû être concentré sur cet échange, toutes ses pensées focalisées sur la libération des otages et les détails de la transaction. Mais ses iris restaient obstinément accrochés à la silhouette de Thomas, qui s’était précipité auprès de l’adolescente.

Sarah – ou plus précisément Saria – était la descendante de Šariagg. L’héritière d’une des Gardiennes. L’Enfant de la Vie, comme il avait cru le comprendre. Et si Grant avait sans hésiter proposé à Vinnie de la garder, c’était uniquement parce qu’il savait pouvoir veiller sur elle en attendant que l’Élite s’occupe de libérer toutes les autres.

Mais il avait omis un détail des plus cruciaux et, de ce fait, l’avait exposé à un danger bien plus grand encore. Car s’il savait sans problème pouvoir gérer le prédicateur et sa clique de fanatiques en attendant les renforts, il n’était pas aussi serein quant aux véritables intentions de l’ex‑soldat qui s’était élancé après elle.

Grant demeura immobile un moment sans savoir quoi faire. Il percevait bien des bribes de mots aux alentours, mais il n’arrivait pas à les mettre bout à bout. Rituel ? Préparation ? Aube ? Oui, quelque chose comme ça, se rappela‑t‑il alors que les silhouettes de Sarah et de Thomas se dirigeaient toutes deux vers la lourde porte en bois.

Thomas… ou bien Ekha ?

— Kazuki ?

La voix de Vinnie l’extirpa de ses pensées, et un seul coup d’œil dans sa direction lui fit comprendre qu’il avait reçu pour ordre de libérer leur prisonnier. Grant s’exécuta, profitant du moment où il lui retirait ses fers pour discrètement murmurer à son oreille :

— Ne t’en fais pas, on prendra soin d’elle.

— J’en ai rien à battre de c’qui lui arrive.

Le ton glacial et dépourvu d’émotion avec lequel Eliott s’était exprimé l’étonna. Jusqu’alors, ce dernier avait joué son rôle à la perfection. Mais désormais, il ne jouait plus la comédie. Ses sentiments étaient bruts, à vif, et il était redevenu aussi détaché et impassible qu’il ne l’était avant de rencontrer Evanna, peut‑être même davantage.

— Ne fais pas ça, Eliott. Elle voulait te protéger, c’est tout.

Grant chercha le regard de son frère d’arme pour évaluer l’impact de ses paroles, mais elles n’avaient eu aucun effet. Ses palabres avaient glissé sur lui sans même l’effleurer jusqu’à rejoindre les profondeurs de son âme meurtrie.

— Tu es plus fort que ça, Eliott, insista‑t‑il, sa voix empreinte d’une rare douceur. Ne laisse pas cette douleur te détruire et te faire perdre de vue ce qui est vraiment important.

Mais encore une fois, il fut confronté à un mur d’indifférence. L’homme qu’il connaissait autrefois semblait s’être évaporé, laissant place à une ombre froide et distante.

— Elle ne voudrait pas ça, et tu le sais, chuchota‑t‑il. Evan…

— Va te faire foutre, bordel ! Me parle pas d’elle !

Eliott le repoussa et se releva d’un bond, le regard pétillant de rage. Grant l’imita et leva les mains en l’air en signe de paix, rassurant d’un signe Vinnie qui, alerté, s’était retourné vers eux. Il n’y avait plus rien à faire et plus rien à dire, la simple évocation de la femme qu’il aimait avait suffi à lui faire perdre pied.

— Bien, Perkins.

L’espace d’un bref moment, la froideur qui avait envahi les yeux d’Eliott sembla se fissurer. Il y eut comme une lueur d’hésitation, un éclair de doute dans son regard volontairement impénétrable. Mais cette fragilité ne dura qu’un battement de cils. Sa résolution se réaffirma aussitôt, et Grant abandonna l’idée de l’aider.

— Vinnie, l’interpella‑t‑il. Je doute, étant donné mon statut de fugitif, que je puisse superviser moi‑même la libération des victimes. Vous devriez confier cette tâche à l’un de vos fidèles. Celui en qui vous avez le plus confiance, par exemple.

Le prédicateur acquiesça d’un léger mouvement de tête. Grant envisageait déjà d’offrir sa protection à sa fille dans l’attente du rituel mais l’homme le lui proposa en premier, lui laissant tout le champ libre pour retrouver Sarah et Thomas – ou Ekha. Il ne se fit pas prier, remontant rapidement le sanctuaire jusqu’à atteindre le monastère.

À chaque rencontre avec un fidèle, Grant l’interrogeait sur la direction prise par Thomas. Apparemment rien de suspect à déclarer, mais l’Immuable savait rester calme quand nécessaire. Son rythme cardiaque s’accéléra à mesure qu’il hâtait le pas, courant presque alors qu’il dépassait le cloître.

Il rejoignait le cellier quand il perçut des cris de plus en plus déchirants provenant du réfectoire. Les doigts crispés autour de leur dernier inhibiteur, Grant ouvrit grand la porte et se précipita vers son ami, avant de s’arrêter en plein élan. Dans un coin de la pièce, Sarah était recroquevillée au sol et pleurait toutes les larmes de son corps. Agenouillé à ses côtés, Thomas tentait de la réconforter, une main tendue vers elle.

— Ça va aller, t’en fais pas, l’entendit‑il lui dire d’une voix douce.

Les sanglots cessèrent et Sarah releva la tête vers lui, les joues perlées de larmes.

— Dis‑moi… murmura‑t‑il. Tu préfères que je t’appelle Saria ou Sarah ?

— Sa… Sarah… balbutia‑t‑elle.

— D’accord, Sarah. Enchanté. Moi, c’est Thomas. Tu peux m’appeler Tom, si tu veux.

— Je… Je sais, pleurnicha‑t‑elle avant de repartir de plus belle dans ses sanglots.

L’ex‑soldat ne remarqua même pas ce qu’elle venait d’avouer, trop préoccupé par ses pleurs incessants. Son expression s’habilla de détermination et il repartit à l’assaut, sa main attrapant sa casquette pour la lui poser sur la tête.

— Tiens, je te prête ça, annonça‑t‑il. Tu veux bien la garder pour moi ?

Surprise, Sarah l’effleura et leva les yeux vers le ciel pour mieux la voir.

— Mais… tu l’adores, cette casquette…

— Qu… ?

Thomas ne termina pas sa phrase, ses yeux écarquillés cherchant la réponse à la question qu’il se posait indubitablement : comme le savait‑elle ? Il se tourna vers lui à la recherche d’une explication mais ne trouva, pour seule réponse, qu’un ami essoufflé tenant fermement un inhibiteur entre ses doigts.

— Tu te souviens pas de moi, c’est ça… ? reprit‑elle. C’est parce que tu es possédé… C’est Ekha…

Une personne normale aurait très probablement été contrariée par ce rappel, gênée, ou même en colère. Mais Thomas, lui, ne trouva rien d’autre à faire que de s’excuser platement, son regard exprimant une véritable tristesse à l’idée de lui causer cette peine.

— Tu m’as sauvé la vie… murmura‑t‑elle. Sans toi, j’aurais jamais pu m’échapper des griffes de mon père. C’est toi qui m’as dit comment faire pour rejoindre Mosley, comment survivre toute seule jusqu’à là‑bas… Tiens, regarde.

Elle fouilla un moment dans la poche de son sweat‑shirt, en sortant une poignée de petits objets disparates avant de tomber sur celui qu’elle cherchait : un trèfle à quatre feuilles sculpté dans une écorce d’arbre.

D’une main tremblante, elle le lui tendit.

— C’est toi qui me l’as fait, renifla‑t‑elle alors qu’il l’attrapait pour l’examiner. Tu m’as dit que ça me porterait chance jusqu’à ce que je retr… jusqu’à ce que j’arrive à Mosley.

Grant observa la scène en silence. L’influence de Thomas était telle que chaque vie semblait avoir été marquée, à un moment ou à un autre, par l’une de ses actions passées.

— Ça ressemble effectivement à quelque chose que j’aurais pu faire, tenta‑t‑il de plaisanter. Et t’as réussi, dis‑donc. J’suis fier de toi.

À sa grande surprise, un léger gloussement s’échappa des lèvres de l’adolescente. L’espace d’un instant, Grant crut même voir ses joues s’empourprer lorsque l’ex‑soldat lui adressa un sourire radieux. Elle détourna aussitôt le regard et, dans un geste maladroit, resserra ses mains autour de la casquette vissée sur son crâne.

— Je peux pas l’accepter…

— Garde‑la, insista‑t‑il. Elle m’a toujours donné le courage de pas abandonner, alors peut‑être qu’elle fera de même pour toi. Et puis, tu sais, moi… ajouta‑t‑il avec malice, son doigt trouvant le nez de Sarah pour le gratifier d’une petite pichenette amicale. Moi, j’ai aujourd’hui trouvé une nouvelle raison de me battre.

Cette fois, plus aucun doute possible, les joues de l’adolescente s’empourprèrent pour devenir aussi vives que ses cheveux. Thomas, lui, ne remarqua rien. Aveugle à l’effet qu’il lui faisait, il continua de lui parler avec son naturel désarmant sans même imaginer que ses gestes simples, censés apaiser, prenaient une tout autre signification aux yeux de la jeune fille.

— Je suis désolée de vous avoir menti, Monsieur Kazuki… J’aurais dû tout vous avouer.

— Je t’en prie, Sarah, le principal est que tu sois en sécurité, la rassura‑t‑il. Mais si nous voulons te protéger, nous devons en savoir plus, d’accord ?

Elle hésita, ses yeux cherchant ceux de Thomas comme pour solliciter son approbation. Accroupi à sa hauteur, il lui adressa un signe de tête encourageant qui, à lui seul, sembla atténuer la tempête intérieure de Sarah. Ce fut à ce moment précis que Grant comprit à quel point il manquait de subtilité sociale. Sans son ami pour désamorcer la situation, nul doute qu’il n’aurait jamais rien pu tirer d’elle, fut‑il son ancien directeur ou non.

— Je m’appelle Saria Orsatti, finit‑elle par avouer. Ma mère s’appelait Ava Orsatti, descendante par droit d’aînesse de Šariagg, Gardienne du Libre‑Arbitre. Mon père, eh bien… vous l’avez rencontré.

Sa voix trembla. Elle hésita à en dire plus, mais Thomas l’encouragea en caressant symboliquement la casquette qu’il ne portait plus. Elle l’imita, un sourire timide aux lèvres.

— On ne peut pas dire que je suis née d’une union motivée par l’amour. En réalité, ma mère aimait un autre homme, mais mon père était si obnubilé par la prophétie qu’il a menacé de le tuer pour qu’elle accepte de se soumettre à lui.

— Je crois avoir trouvé cette prophétie, intervint Grant. Une histoire d’Enfant de la Vie ?

— De l’Enfant de la Vie, l’équilibre renaîtra, de son Corps et son Esprit, l’harmonie jaillira, et l’héritage préservé, dans l’ombre et la clarté, fera régner la paix, à jamais retrouvée, compléta‑t‑elle. Oui. Par le biais de rites anciens et profanes, il cherchait à mettre fin au règne d’Ekha et croyait que ma mère en était la clé. Mais aucun de ses rituels n’a fonctionné, ce qui l’a conduit à conclure que ma mère était trop âgée pour être encore « l’Enfant de la Vie ».

— Je vois…

Sarah baissa la tête, contrite.

— Et c’est ainsi que je suis arrivée sur terre, acheva‑t‑elle. Connaissant ce qui m’attendait, ma mère a prétendu avoir fait une fausse couche. Elle a accouché dans l’anonymat et a fait en sorte de ne plus pouvoir… concevoir.

Une nouvelle larme roula sur sa joue.

— Sarah, si c’est trop difficile pour toi… la rassura Thomas.

— Non, ça va, le coupa‑t‑elle, le regard durci par la détermination. Pendant toutes ces années, Vinnie a tenté de donner vie à une nouvelle descendance tout en continuant de soumettre ma mère à ses rituels atroces. En vain, évidemment. Moi, de mon côté, j’ai vécu enfermée avec pour seul lien avec le monde un vieil ordinateur que ma mère avait subtilisée.

— Comment a‑t‑il découvert ton existence ?

— Parce que j’ai été idiote, murmura‑t‑elle en luttant pour garder contenance. J’ai eu envie de voir le monde réel, de mes propres yeux, et j’ai… j’ai tué ma mère, sanglota‑t‑elle à chaudes larmes, incapable de les retenir. Ma mère est morte juste parce que j’ai voulu sortir.

Sarah se jeta contre Thomas pour se cacher le visage, ses épaules secouées de spasmes. Il l’accueillit sans trop savoir quoi faire alors qu’elle reniflait, son corps tremblant sous le poids du chagrin et de la culpabilité.

— Quand il m’a capturée et compris ce qu’elle avait fait toutes ces années, il a dit qu’il n’avait plus besoin d’elle… murmura‑t‑elle d’une voix à peine audible. Il l’a… Il l’a massacrée devant moi…

Elle se blottit un peu plus contre Thomas, ses sanglots étouffés cherchant un réconfort difficile à trouver. L’ex‑soldat la serra contre lui, son regard brûlant d’indignation relevé dans sa direction.

Grant demeura muet. Une seule idée tournait en boucle dans son esprit : quoi que Vinnie ait prévu pour Sarah, il était hors de question de le laisser faire.

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