Chapitre 13 (Eliott) (1/2)
6e mois de l’an 29 – Région d’Ashford
Si Eliott avait tout de suite pris en charge les quelques malheureuses qui pourrissaient dans le donjon de Vinnie, c’était celles maintenues captives aux quatre coins de la région qui lui avaient demandé le plus de temps. Ne pouvant pas se démultiplier, il avait délégué le sauvetage de certaines d’entre elles à Zahran et son équipe tandis que Yann et lui s’occupaient de ramener les jeunes filles déjà récupérées à leurs proches.
Une fois que l’équipe médicale leur avait donné le feu vert, Eliott appelait donc les familles pour qu’elles retrouvent leurs filles, leurs sœurs ou leurs femmes. On le remerciait, on se jetait dans ses bras, on cherchait même à l’embrasser, mais aucune de ces marques de joie ne venait lui réchauffer le cœur. Il se contentait de hocher la tête, de serrer les mains tendues, ou de repousser plus ou moins brusquement les démonstrations affectives trop intimes.
— Arrête de faire la gu…
— Ordani ?!
La famille qu’il venait d’appeler s’avança vers lui, mettant un terme au sermon de Yann avant même qu’il puisse le prononcer. Eliott les conduisit jusqu’à la tente où les attendait leur fille de treize ans. Les parents s’approchèrent d’elle avec émotion et, d’abord hésitante, l’adolescente finit par fondre en larmes et se précipiter dans leurs bras.
Insensible à ces retrouvailles déchirantes, Eliott ressortit pour passer à la suivante. Les familles défilèrent les unes après les autres, lui offrant toutes le même numéro ridicule alors qu’elles étaient, au fond, tout aussi coupables que Vinnie. Pas une n’avait recherché activement les disparues, pas une n’avait sérieusement pris les choses en main. Elles s’étaient toutes contentées de s’apitoyer sur leur sort sans rien tenter alors qu’elles avaient eu la chance d’agir.
Lamentable.
Après plusieurs heures où la foule ne se résorbait toujours pas, Eliott perdit patience. Non pas qu’il fût physiquement exténué, mais il sentait sa carapace craqueler sous le poids de ses propres décisions.
« Elle ne voudrait pas ça, et tu le sais. »
Non, il ne savait plus rien d’autre qu’une vérité à laquelle il se raccrochait sans cesse : il ne voulait plus souffrir. Intérioriser la peine et la colère qu’il avait passé sept mois à refouler était devenu insupportable. Il avait besoin de s’en libérer, et le détachement lui paraissait pour cela un bien meilleur chemin à suivre que celui de l’amour, empli de ronces et d’épines. Mais plus il assistait aux retrouvailles de toutes ces familles, plus son esprit le poussait vers la voie la plus douloureuse.
Les heures s’écoulaient encore quand une lumière vive envahit la place du beffroi. Des cris fusèrent et la foule s’agita, cherchant à fuir quelque chose qu’Eliott ne pouvait pas encore voir. Une odeur de brûlé s’insinua dans ses narines, âcre et suffocante. Il relâcha aussitôt ses notes et tenta de se frayer un chemin à travers la cohue, mais il se faisait bousculer de tous les côtés par les habitants en fuite. Du moins jusqu’à ce que Yann, s’interposant devant lui, lui permette d’accélérer le mouvement.
Plus ils progressaient, plus la place se désengorgeait pour leur laisser entrevoir la raison de la panique générale. Baignés par le reflet des flammes du brasero marquant l’heure de la Prière de l’Éveil, des silhouettes encapuchonnées émergeaient du sanctuaire. Si la plupart peinaient à se traîner hors de ses entrailles – leurs tuniques ensanglantées et leurs visages tordus de douleur –, d’autres rampaient à même le sol et lâchaient leur dernier soupir sur les marches du bâtiment.
Eliott n’attendit pas la confirmation de son partenaire pour se ruer dans leur direction, le cœur en proie à la panique. Rituel. Préparation. Aube. Ces trois mots se bousculaient dans son esprit et n’avaient pris sens qu’au moment où il s’était retrouvé confronté à ce qu’il avait fait : bien loin de seulement abandonner Sarah, il l’avait égoïstement sacrifiée.
Il s’élança plus vite encore, Yann sur ses talons. Ils repoussèrent les fuyards et enjambèrent les corps inertes des autres, puis pénétrèrent enfin à l’intérieur du sanctuaire. Devant l’autel, des piles de cadavres jonchaient le sol comme si tous s’étaient rassemblés pour accepter leur funeste destin – quoique funeste était un bien doux mot pour qualifier le spectacle qui s’offrait à eux.
Tout ici était devenu une arme improvisée pour le, ou les responsables de ce massacre. Un chandelier ensanglanté, un pied de banc brisé utilisé comme un pieu, ou encore un éclat de verre planté dans la carotide d’un des fidèles. Une odeur de chair brûlée et de métal oxydé s’accrochait à l’air ambiant, mais ce sont les traînées sombres et poisseuses imbibant le sol de pierre qui attira l’attention d’Eliott. Elles s’étiraient d’une porte à gauche à une autre à droite, formant une ligne si régulière qu’il en devinait presque l’itinéraire à suivre.
Il tentait encore d’en définir le sens quand Yann, inspectant le côté gauche, l’interpella pour lui montrer un symbole tracé à la hâte sur le mur. Mais il ne s’agissait pas de n’importe quel symbole mystique, non. C’était l’esquisse d’une clé de sol, celle‑là même que Sarah avait utilisée à Ruther pour guider les enfants qui y débarquaient.
— On a beau dire ce qu’on veut, elle en a dans le ciboulot, cette petite.
La voix de Yann résonna autant dans l’air que dans le cœur d’Eliott, l’emplissant d’une fierté à peine dissimulée. Oui, elle était intelligente, sa petite Sarah… et lui l’avait abandonnée.
— Elle savait que t’allais revenir, Eliott. Ce signe, là… C’est pour toi, j’en suis sûr.
Les paroles de son ami suffirent à atténuer la culpabilité qui menaçait de l'engloutir.
— Ouais, t’as raison, acquiesça‑t‑il. Tu peux retourner sur la place et sécuriser la zone ?
— T’es sûr que tu veux y aller tout seul ?
— J’serai pas tout seul, t’inquiète. Au vu des cadavres, j’en connais deux qui sont déjà passés par là. Préviens Breen et gère les familles, OK ? On s’charge du reste.
Yann obtempéra, sa main trouvant son épaule pour y exercer une pression encourageante. Il le remercia d’un regard sincère, avant de se tourner vers la porte et de souffler un bon coup. Il n’était pas fier de s’être laissé aveuglé par la douleur, mais il allait se rattraper.
Le regard brûlant de détermination, Eliott ouvrit la porte et descendit l’immense escalier qui se cachait derrière. Il se retrouva prisonnier d’un dédale de galeries étroites et obscures, leurs parois portant les cicatrices de siècles de secrets. La lumière vacillante de torches accrochées aux murs projetait des ombres menaçantes autour de lui, mais ce n’étaient pas elles qui guidaient ses pas. Non, son fil d’Ariane à lui était bien plus morbide : les corps inertes de fidèles encapuchonnés pointant vers Sarah comme une boussole macabre.
Enfin, au bout d’un énième couloir, il distingua une lourde porte bardée de fer et de gravures. Juste assez entrouverte pour révéler qu’elle n’était pas verrouillée, mais trop peu pour le laisser distinguer ce qui se passait au‑delà.
Les puissantes incantations qui s’en échappaient convainquirent Eliott de s’y précipiter. Chaque pas le rapprochait d’une tension plus palpable encore. Les bruits de combat se mêlaient aux lamentations et aux coups sourds frappant le sol comme un tambour de guerre, mais c’est la mélodie qui s’éleva ensuite qui lui hérissa l’échine : des cris de rage et d’acharnement.
Les muscles tendus, Eliott agrippa la porte de ses deux mains et tira de toutes ses forces. Elle bougea de quelques centimètres seulement, mais ce fut assez pour qu’il puisse se faufiler à travers l’entrebâillement.
La pièce était aussi macabre que le site sacrificiel qu’il avait observé à Sadell deux ans plus tôt. Éclairés par la lueur vacillante de torches fixées à intervalles réguliers, les murs de pierre étaient ornés d’attrape-rêves sinistres et de symboles occultes gravés à même la roche. Le sol inégal accueillait un étrange cercle dessiné à partir d’ossements et de morceaux de tissu déchiré tandis qu’en son centre se dressait un autel grossièrement taillé. Derrière, une grande tenture vert émeraude arborait un pentagramme inversé peint à la main dont les traits dégoulinaient encore de peinture fraîche. Un nom était inscrit à chacune de ses extrémités : Šariagg, Šamana, Šabaeri, Yamba, Diano… et en son centre, une figure indescriptible semblable à un fœtus.
Si la salle de rituel avait déjà plongé Eliott dans l’épouvante avec son odeur écœurante de cire brûlée et de moisi, c’est ce qu’il découvrit au pied de l’autel qui eut raison de lui. Le corps inerte de Vinnie gisait au sol – du moins le pensait-il à en juger par ses vêtements car son visage, lui, était méconnaissable.
Armée d’une statue d’arbre de vie qu’elle tenait par les branches, Sarah martelait sa tête sans répit. La boîte crânienne de l’utopiste se déformait toujours davantage, des morceaux de chair giclant dans une effusion d’hémoglobine qui la recouvrait de vermeil. Son corps sursautait encore à chaque assaut sous le regard horrifié de Grant, occupé à injecter l’inhibiteur à Orsby après qu’ils eurent mis hors d’état de nuire les derniers fanatiques.
Le cœur au bord du gouffre, Eliott se laissa glisser jusqu’à elle pour rattraper son bras vengeur. Le sort du prédicateur ne lui importait guère, mais c’est l’adolescente qu’il devait sauver. Non pas de son père ni de ses fidèles, mais de la haine qui obscurcissait sa vue et embrasait son cœur. Ensuite, il la protégerait. Il l’emmènerait loin du massacre qu’elle avait causé, et l’empêcherait de se faire happer par une culpabilité qu’elle n’avait pas lieu de ressentir.
Il chercha à récupérer la statue, mais elle se débattit et refusa de la lâcher.
— Sarah…
Le son de sa voix la fit sursauter. Elle tourna la tête vers lui, remarquant alors sa présence.
— Je suis là, Sarah, c’est terminé.
— E.J…
Ses pupilles s’apaisèrent lorsqu’elles trouvèrent les siennes. Ses doigts tremblants relâchèrent leur emprise sur l’arme du crime, et il s’en saisit pour la jeter au loin. Sarah s’effondra à genoux, le regard figé sur l’horreur de son acte tandis qu’il prenait sa main ensanglantée dans la sienne. Un sanglot déchirant ne tarda pas à suivre, et elle s’écroula dans ses bras pour pleurer toutes les larmes de son corps.
— Chhht, c’est fini, Sarah, je te le promets, murmura‑t‑il. Je suis là, tout va bien se passer.
— E.J… sanglota‑t‑elle contre lui, sa voix parsemée de hoquètements involontaires. Je suis désolée… t‑tellement désolée…
— Tout va bien, la rassura‑t‑il encore. C’est terminé, tu ne risques plus ri…
Les mots moururent sur ses lèvres, étouffés par une voix lente et insidieuse qui mit un terme aux sanglots de sa petite protégée. Interloquée, elle releva la tête vers lui avant que leurs regards ne glissent ensemble vers Orsby, qui s'était mis à fredonner.
Un frisson glacé remonta le long de son échine lorsqu’Eliott réalisa ce qui était sur le point de se produire. « Emmène‑la loin d’ici, et vite ! » furent les seules paroles qu’il distingua avant que Grant, qui venait de les hurler, ne soit englouti par une ombre dense et fulgurante. Eliott força Sarah à se relever mais elle retomba lourdement sur ses genoux.
Il parvenait enfin à la hisser sur son dos quand un violent coup latéral les envoya rouler sur plusieurs mètres. Eliott se redressa péniblement. Un bourdonnement aigu lui vrillait les oreilles, mais il distingua malgré tout, à travers le voile qui brouillait sa vision, la silhouette inerte de Grant étendue au loin. Il balaya rapidement l’obscurité du regard à la recherche d’Orsby, mais ne le trouva que lorsque ses yeux accrochèrent les contours flous de Sarah, plaquée au sol sous lui.
[...]

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